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Boutheïna Cheriet, ex-ministre chargée de la Famille, sur l’égalité homme-femme : «La société algérienne va aller vers une revendication de l’égalité totale»

Les inégalités entre les Algériens et les Algériennes sont-elles en train de se réduire ou, au contraire, de se creuser ? Est-ce vraiment que notre société est de plus en plus inégalitaire que dans les années post-indépendance ?

Comment les idées de l’islam conservateur et, sous influence wahhabite, se sont fondues dans la société algérienne et ont rendu le principe d’égalité Homme-Femme intolérable ? Et surtout, comment évaluer la parité entre les hommes et les femmes dans les domaines de l’économie, l’éducation, la santé et la politique ?
Boutheïna Cheriet, académicienne et militante engagée, également ex-ministre déléguée chargée de la Famille et de la Condition féminine, a livré, hier, son analyse sur la question de l’égalité des chances entre hommes et femmes et aussi l’influence du niveau de vie de la femme actuellement sur son émancipation sociale et culturele et «revendicationnelle ». Pour cette spécialiste, la guerre de libération n’a pas été uniquement une simple guerre d’un peuple aspirant à s’affranchir du joug colonial, mais une véritable révolution qui a pu changer un pays d’une situation de pauvreté, d’analphabétisme criard et d’épidémies de toute sorte, vers une situation de progrès et d’un début de modernisme. Le régime socialiste de Houari Boumediène (1965 – 1978) et la doctrine de «l’État-Nation», ont impulsé un formidable dynamisme sur la société en un temps record : 90 % des enfants sont scolarisés, l’encouragement de l’enseignement des filles a fait que les universités et instituts de formation et de recherche soient « envahis» par la gente féminine, alors que la généralisation des soins dans les localités éloignées a endigué les pires des maladies contagieuses (choléra et tuberculose). Ce nouveau mode social a encouragé le processus de modernisation du pays, engendrant des débats parfois vifs dans les universités et autres espaces de débat, notamment sur la langue, la femme et les libertés, soutien Boutheïna Cheriet. «On disait qu’on était dans un régime fermé, mais à part la libre expression en politique, on était plus ouvert que l’on peut imaginer. On avait accès à toutes les productions et ouvrages culturels de l’Europe et de l’étranger. Il n’y avait pas encore de la mixité à proprement dire, mais la femme sortait sans avoir à demander d’autorisation et côtoyait l’homme dans l’école et à l’université sans que cela ne pose problème à personne», se rappelle Cheriet. Malgré son régime autoritaire, Boumediène était très pragmatique ; il a su toujours travailler avec des technocrates et des compétences issus de tous les domaines, a défendu «à un certain degré le féminisme» et a œuvré à «ce qu’il n’y ait pas d’immixtion de la religion dans la politique». Mais, après sa disparition, les acquis, notamment pour la femme algérienne, ont pris du recul, regrette Cheriet, dont le point de paroxysme était le Code de la famille en 1984. «L’ambigüité a commencé en 1980, des gens commencent à se dire on ne peut pas aller comme ça ! On se dirige droit vers la mondialisation et l’occidentalisation. En plus, il y avait des éléments exogènes comme l’introduction de la pensée islamique wahhabite. On était tout le temps bombardé par les islamistes des pays arabes et du Golf sur notre mode de vie », note Cheriet. La décennie noire a été très dure pour les mouvements des femmes en Algérie, le salafisme takfirisme a rasé pratiquement des pans entiers de l’identité algérienne, en voulant l’assimiler au prototype arabo-islamique. En vainquant le terrorisme dans les années 2000, le pays commence à se relever ; la mondialisation et la généralisation d’internet ont fait le reste. « Il y a ce paramètre qu’il ne faut pas négliger sur la visibilité de la femme dans les lieux publics, rues, écoles et université. Plus de 60 % des étudiants dans les branches universitaires en technique sont des femmes. Ce que l’on ne voit pas, donc on n’en parle même pas dans nombre de pays arabes », indique Cheriet. Ce qui fait dire à la spécialiste féministe qu’ « un sentiment d’égalité existe au moins au travail ». « Dans l’université aujourd’hui, 30 % des étudiants seulement sont des garçons et 60 % des filles. Donc, cela va forcément mener à quelque part », explique-t-elle avec optimisme. « La société algérienne va aller vers une revendication de l’égalité totale. Je suis sûre que le progrès finira par aboutir à l’égalité hommes-femmes. Une large scolarité, avoir ensuite un métier, occuper un poste de responsabilité, avoir de la visibilité publique ; tous ces stades vont mener à une revendication totale de l’égalité », souligne Cheriet.
Hamid Mecheri