Décalage

Par Mohamed Abdoun

Le front du boycott s’essouffle déjà. À peine a-t-il commencé à activer sur le terrain que déjà lui manque ce don de visionnaire qui peut faire la force de tout mouvement ayant le pouvoir d’influer réellement sur le cours des choses, au lieu de se contenter de les subir passivement. Il faut dire aussi que ce front, d’entrée de jeu, avait décidé de placer la barre trop haut afin d’empêcher toute possibilité de dialogue avec les autorités, et donc de trouver un consensus, une sorte de «SMIG politique» pouvait amener certains des animateurs de ce mouvement à se porter candidat. Souvenons-nous, en effet, que ce mouvement avait plaidé en faveur de la mise en place d’une commission indépendante, chargée de gérer ce scrutin présidentiel, ce que le gouvernement avait catégoriquement rejeté, en argumentant cela par le fait que la loi ne prévoit pas du tout un pareil cas de figure. Les choses auraient pu en rester là. Mais non… car, déjà, il est possible de distinguer plusieurs personnages atypiques au sein de ce front du boycottage. Ahmed Benbitour, parti en campagne depuis plus d’une année, a comme de juste fini par s’essouffler avant tout le monde. Comme le prévoyait notre journal à ce moment-là, Benbitour s’est rendu compte sur le tard qu’à force de parler, de claironner, de s’époumoner, il avait fini par devenir aphone, en banalisant tout simplement ses propos. Il a compris, ce disant, qu’il n’avait aucune chance de récolter les fameuses 60 000 signatures nécessaires à l’officialisation de sa candidature. Il en va de même pour ce Djillali Sofiane, ancien homme-lige de Noureddine Boukrouh, du temps du PRA, quand celui-ci flirtait allègrement avec le pouvoir. Le patron de «Djil Djadid», qui n’admettra jamais ce fait indéniable, n’est pas sans rappeler la fameuse grenouille de la fable, qui voulait à tout prix ressembler à un bœuf. Pour ce qui est d’Abderrezak Mokri, le patron du MSP, le cas a déjà fait l’objet de plusieurs éditos, ici-même, particulièrement fouillés et détaillés. Un bref résumé devrait donc suffire à expliquer la situation tout aussi rocambolesque qu’inconfortable dans laquelle il se trouve présentement. Le MSP, ex-Hamas, du défunt Mahfoud Nahnah, est un parti qui a toujours évolué à l’ombre du pouvoir, et qui a toujours été partie prenante de celui-ci. Ce parti représente d’ailleurs l’alibi qu’a toujours brandi le pouvoir pour expliquer que même les islamistes (modérés, s’entend) en étaient partie prenante, et qu’il n’opprimait donc aucune forme d’expression politique. Tout aurait pu se poursuivre, ainsi, pendant des dizaines d’années encore, tant cette lune de miel semblait arranger les affaires des uns et des autres. Or, c’est ce vent de printemps arabe qui est venu mettre un terme brutal à ce «gentleman agreement». Le MSP, dirigé à l’époque par Bouguerra Soltani, avait naïvement pensé que l’Algérie allait succomber au chant des sirènes islamistes, alors que son printemps, elle l’avait déjà vécu en 1988, et que même si elle devrait un jour refaire cette amère expérience, c’est dans les bras d’islamistes crédibles qu’elle serait allée se blottir. Bref, ce parti, en claquant bruyamment la porte de l’Alliance présidentielle, décrétant au passage qu’il ne prendrait pas part à la future coalition gouvernementale, pensait vraiment rafler la mise, lors des législatives. Il ne se souvenait simplement pas qu’il s’était transformé en une véritable coquille vide, depuis que deux de ses principaux ténors l’avait déserté, avec armes et bagages, pour créer leurs propres formations politiques, le TAJ d’Amar Ghoul et le FC d’Abdelmadjid Menasra en l’occurrence.
La suite, tout un chacun la connaît. C’est la raison pour laquelle, d’ailleurs, ce parti, qui se sait dénué de vision prospective, complètement coupé des réalités du terrain et de la société, se contente de se projeter dans l’après-17 avril. Autant dire qu’il vient d’abdiquer. Dans ce groupe, donc, la seule énigme reste celle de ce Saâd-Abdallah Djaballah, le président du FJD, communément appelé Front al-Adala. Si ses arguments liés au boycott tiennent parfaitement la route, s’il a su rester crédible, allant jusqu’à constituer une alternative qui donne des sueurs froides à ses détracteurs, il est pour le moins curieux et incompréhensible qu’il ait décidé d’aller se fourvoyer avec des acteurs si peu crédibles, et dénués d’ancrage social, au risque de brader ces dizaines d’années de sacrifice et de militantisme. La réponse nous sera, elle aussi, fournie au lendemain du 17 avril prochain. En attendant, force est de conclure ici qu’elle pourrait en étonner plus d’un…
M. A.