Chevaliers et manants

Il y a près de dix siècles, on écrivait encore des exemplaires du Saint Coran en langue tamazight. Les livres références officiels de la dynastie almoravide, Al Morchida, ou «Aâz ma youtlab» du Mehdi Ibn Toumert, s’écrivaient en tamazight, et traitaient de théologie et de jurisprudence islamique. Les plus grands grammairiens de l’époque médiévale étaient berbères et se nommaient Ibn Hayyan, un cordouan d’ascendance berbère, Ibn Moûti, de Bédjaïa, celui qui a initié les célèbres « oulfiyate » (des traités de grammaire en mille vers), Ibn Ajerrûm, de Fez, Ibn Mandhour, le plus grand lexicographe, natif de Tunis, pour ne citer que les plus visibles. Même le plus grand poète de l’époque, Al Boussayri, auteur de la célèbre « Bourda », était un berbère de souche, islamisé et arabisé.
C’est dire combien la langue tamazight gardait aussi toute sa brillance vis-à-vis de l’arabe, à un moment où tout se jouait dans la cour des scientifiques, sans les apriorismes politiques, ni les arrière-pensées tactiques ou géostratégiques.
À la lumière de la constitutionnalisation de la langue tamazight et de l’institution de l’Académie de langue amazighe, il serait judicieux de revenir aux milliers de livres manuscrits qui s’entassent dans les bibliothèques privées ou waqfs dans les ermites de Tamentit, Gourara, Touât et ailleurs (il en existe même à Gao, Jenné, Tombouctou, etc.) pour en tirer des leçons pour le futur.
Ce qu’il y a à craindre, c’est que le débat scientifique tombe entre les mains de manants et que les guerres du savoir et de la connaissance des chevaliers s’allument entre la piétaille, car il n’est plus pernicieux qu’une science mise entre les mains de charlatans.