L’Algérie s’engage dans une nouvelle phase de sa transformation industrielle. Sous l’impulsion du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, l’objectif ne consiste plus uniquement à accroître la production locale et les taux d’intégration, mais à maîtriser les technologies, développer les compétences nationales et transformer la recherche scientifique en solutions industrielles.
Une orientation destinée à réduire la dépendance technologique, à conserver davantage de valeur ajoutée dans l’économie nationale et à poser les bases d’une industrie intelligente et compétitive. Le processus engagé vise ainsi à dépasser la simple fabrication locale de produits auparavant importés. De l’automobile aux équipements ferroviaires, en passant par les hydrocarbures, l’agriculture et la logistique, l’ambition est désormais de maîtriser les technologies nécessaires à la conception, la programmation, la maintenance et l’évolution des équipements. Cette nouvelle approche modifie également la notion d’intégration industrielle. Celle-ci ne se mesure plus uniquement au nombre de composants fabriqués localement, mais aussi à la capacité de l’ingénieur algérien à concevoir les équipements, les programmer, les entretenir et les améliorer. Le transfert de technologie, le développement de l’ingénierie nationale et le rapprochement entre l’université et l’entreprise deviennent ainsi des éléments essentiels de cette stratégie. Les partenariats industriels constituent l’un des principaux instruments de cette évolution. Après une longue période marquée par le recours aux équipements importés et aux fournisseurs étrangers pour la maintenance, l’Algérie cherche à développer localement les capacités de conception, d’ingénierie et de fabrication. Cette démarche apparaît notamment dans le projet de complexe intégré destiné à la production d’équipements ferroviaires. L’objectif est de créer progressivement une capacité nationale susceptible de réduire la dépendance technologique et de favoriser le développement de la sous-traitance. La localisation de la production des moteurs Opel s’inscrit également dans cette logique, avec un niveau d’intégration qui implique des compétences dans l’ingénierie de précision, les essais et le contrôle qualité. À Tafraoui, l’usine Fiat constitue un autre exemple de cette évolution. Le site a développé plus de 300 références de pièces destinées à la production et 350 références pour les services après-vente. Plus de 430.000 heures de formation ont également été enregistrées, tandis que cinq partenariats ont été conclus avec des universités et écoles d’ingénieurs algériennes. Au-delà de la fabrication de pièces, l’enjeu est donc de construire un véritable écosystème de compétences autour de l’industrie et de rapprocher davantage les entreprises des structures universitaires et de recherche.
À l’ère de l’intelligence artificielle
Cette transformation industrielle s’accompagne d’une accélération de la numérisation. L’intelligence artificielle, les capteurs, l’Internet des objets, la robotique, la vision industrielle et les réseaux de cinquième génération peuvent contribuer à modifier profondément les processus de production. La vision artificielle permet, par exemple, de détecter automatiquement certains défauts de soudure ou de peinture. Les capteurs associés aux algorithmes de maintenance prédictive peuvent, quant à eux, identifier les signes annonciateurs d’une panne afin d’intervenir avant l’arrêt d’une machine. Les données permettent également de relier les fournisseurs, les stocks et les chaînes de production. L’objectif est de limiter les produits non conformes, réduire les arrêts, améliorer la gestion des stocks et optimiser la consommation d’énergie et de matières premières. Le professeur-chercheur en télécommunications à l’université de Blida 1, Hussein Aït Saâdi, explique que le recours à la 5G devient particulièrement pertinent lorsque la densité des équipements connectés, la transmission instantanée des données et le temps de réponse sont déterminants. Les infrastructures comme la fibre optique peuvent néanmoins répondre aux besoins des applications moins exigeantes. Pour la spécialiste des systèmes intelligents Nesrine Amiraouche, la combinaison de l’intelligence artificielle et de la 5G permet d’accélérer le transfert et le traitement des données ainsi que la résolution des problèmes, tout en maintenant l’être humain comme décideur final. Cette dynamique est déjà expérimentée dans une entreprise industrielle privée à Akbou, où un système de maintenance prédictive développé par la start-up algérienne « BASSEER » associe capteurs, analyse en temps réel et algorithmes intelligents.
Automobile, pneumatiques et hydrocarbures
Dans le secteur automobile, l’objectif de localisation concerne également les activités connexes. À Tafraoui, un projet d’usine de pneumatiques prévoit une capacité initiale d’au moins sept millions de pneus par an, pouvant atteindre 22 millions, ainsi qu’environ 2.000 emplois directs. Les estimations avancées font également état d’une réduction de la facture d’importation de près de 200 millions de dollars et de la possibilité de générer des recettes en devises. La portée du projet ne se limite toutefois pas au remplacement du produit importé. Il doit également permettre de transférer des technologies liées à la préparation des matériaux, au mélange, à la vulcanisation, aux essais et au contrôle qualité. Les capteurs et les systèmes de suivi numérique peuvent par ailleurs contribuer à détecter les défauts et à optimiser les stocks. Le même principe peut être appliqué aux équipements ferroviaires. L’intégration de capteurs, de systèmes de maintenance prédictive et de jumeaux numériques permettrait de suivre les équipements durant leur cycle de vie, d’anticiper les défaillances et de développer de nouveaux marchés pour les logiciels, la maintenance et les services d’ingénierie algériens. Dans le secteur des hydrocarbures, l’intelligence artificielle, l’Internet des objets et l’exploitation des données massives constituent également des leviers d’amélioration de la performance. Sonatrach a notamment développé un dispositif automatique intelligent, protégé par un brevet, destiné à être installé sur 500 puits à Hassi Messaoud et Hassi R’Mel afin de contrôler l’injection de gaz et permettre une commande à distance. Ce dispositif doit fournir des données régulières, accélérer les interventions et limiter les risques. D’autres systèmes permettent de transmettre à distance les données relatives à la protection cathodique ou encore de suivre en temps réel certains paramètres du forage à Hassi Messaoud. Les données historiques des équipements peuvent également alimenter des modèles destinés à anticiper les défaillances.
L’agriculture et la logistique à l’heure de la donnée
La transformation numérique s’étend également à l’agriculture et à la gestion de l’eau. Un projet associant Sonatrach et l’université de Bordj Bou Arréridj vise ainsi à développer un système intelligent capable de diagnostiquer l’état des installations photovoltaïques et de déterminer les besoins de nettoyage des panneaux à partir des données de production et de leur niveau d’encrassement. Dans l’agriculture, le système algérien « Q-Farming » utilise des capteurs et des technologies d’irrigation de précision afin de déterminer les besoins réels des cultures en eau. Les données relatives au sol et aux cultures permettent ainsi d’adapter les volumes et les périodes d’irrigation. Selon Mounib Ouberi, secrétaire général adjoint et président de l’Union nationale des ingénieurs agronomes algériens, cité par l’APS, ces technologies peuvent contribuer à gérer la rareté de l’eau à partir de données et à réduire le gaspillage ainsi que les coûts énergétiques, tout en améliorant la productivité. Le système national d’information agricole permet également de croiser les données des exploitations avec les informations météorologiques et les images satellitaires afin d’estimer les rendements avant la récolte. Cette anticipation doit faciliter la préparation du stockage, du transport et de la transformation, tout en limitant les pertes et en améliorant l’approvisionnement du marché. Dans le domaine portuaire, la plateforme de la communauté portuaire algérienne « APCS » participe à la numérisation des échanges d’informations. L’objectif est notamment de mieux suivre les marchandises et d’anticiper les risques de rupture d’approvisionnement. L’expert en économie internationale des transports et en logistique Rachid Hadj Hani estime que l’intelligence artificielle peut contribuer à réduire les coûts grâce à la prévision des ruptures de stocks, l’identification des perturbations, l’optimisation des itinéraires et la gestion des risques. Les réseaux 5G peuvent, de leur côté, connecter véhicules, caméras, capteurs et équipements avec un faible temps de réponse.
Former pour maîtriser
Pour l’Algérie, la souveraineté industrielle ne peut toutefois reposer uniquement sur l’acquisition d’équipements modernes. Elle nécessite également la maîtrise des logiciels, des algorithmes et des données. Dans un message adressé à l’occasion de la remise du Prix du président de la République du chercheur innovant, dans sa deuxième édition en avril 2026, Abdelmadjid Tebboune a réaffirmé l’objectif d’aller vers une Algérie qui « produit la connaissance et ne la consomme pas », tout en encourageant la transformation de l’innovation en produits portant le label « Innové en Algérie ». La formation constitue ainsi un axe majeur. L’objectif national est de former 30.000 spécialistes à l’horizon 2030. En juin 2026, la première promotion de l’École nationale supérieure de l’intelligence artificielle a achevé son cursus avec 105 ingénieurs diplômés. Le secteur de l’Enseignement supérieur vise également la création de 5.000 produits algériens innovants à l’horizon 2030, associés à des start-up, micro entreprises ou entreprises dérivées. Selon Nesrine Amiraouche, cette transformation nécessite une chaîne de compétences allant de l’opérateur capable d’interpréter une alerte au technicien, à l’ingénieur réseau, au spécialiste des données et au responsable chargé de transformer les indicateurs en décisions. La protection des données nationales apparaît, dans ce contexte, comme un autre enjeu de la souveraineté technologique. Maîtriser les infrastructures numériques implique également de sécuriser les données produites par les secteurs industriels, énergétiques, agricoles et logistiques.
Participer aux règles internationales de l’IA
L’Algérie entend par ailleurs participer à la gouvernance internationale des nouvelles technologies. Le 16 juillet dernier, à Shanghai, la ministre, Haut-commissaire à la numérisation, Meriem Benmouloud, a signé, au nom de l’Algérie et en sa qualité de membre fondateur, l’accord portant création de l’Organisation mondiale de l’intelligence artificielle. La responsable a indiqué que l’Algérie entendait jouer un rôle actif dans l’élaboration des politiques technologiques et le renforcement de la coopération entre les pays du Sud. Cette démarche complète les efforts entrepris au niveau national. Pour le consultant international en développement économique Abderrahmane Haddef, la performance des technologies intelligentes et de la 5G doit être mesurée à travers des indicateurs concrets, notamment la productivité, les emplois qualifiés, les investissements, les exportations numériques et les pertes évitées. Le professeur Hassan Derar, enseignant à l’École nationale supérieure de management, estime, pour sa part, que la prochaine étape devra renforcer la coordination entre numérisation, intelligence artificielle, industrie et enseignement supérieur, tout en mettant en place des mécanismes permettant d’évaluer l’impact réel des investissements technologiques. L’Algérie cherche ainsi à faire évoluer son modèle industriel : de l’importation de machines vers leur conception, de l’utilisation de technologies étrangères vers leur développement, et de la simple intégration de composants vers la maîtrise de l’ingénierie et de la connaissance. La maintenance prédictive, le contrôle automatisé de la qualité, l’optimisation des processus, la réduction du gaspillage et la rationalisation de l’utilisation de l’énergie et des matières premières constituent déjà des applications concrètes de cette transformation. À terme, le défi consiste à relier la recherche universitaire, la formation, les start-up, les entreprises industrielles et la protection des données au sein d’un même écosystème. Une trajectoire qui vise à faire émerger une industrie algérienne davantage fondée sur la connaissance, les données, l’intelligence artificielle et les compétences nationales, avec pour finalité de renforcer la valeur ajoutée locale et la souveraineté technologique.
M. Seghilani














































