Derrière l’image soigneusement entretenue d’un Maroc « stable » et modernisé, une autre réalité persiste : celle de prisonniers politiques oubliés par les institutions mais jamais par leurs familles. Neuf ans après le Hirak du Rif, la question des libertés publiques revient avec force, révélant les contradictions profondes du système du makhzen.
Depuis le 19 avril 2026, militants, journalistes indépendants et défenseurs des droits humains ont lancé une campagne numérique baptisée « Semaine du détenu ». L’objectif est clair : briser le silence imposé autour des prisonniers du Hirak du Rif et rappeler que derrière les discours officiels d’ouverture politique, des dizaines d’hommes restent incarcérés pour avoir revendiqué dignité sociale, justice territoriale et respect des droits fondamentaux. L’initiative est née des appels des familles elles-mêmes. Tarik Zefzafi, frère du leader rifain Nasser Zefzafi, a exhorté les citoyens marocains et la diaspora à soutenir les détenus, « même par un simple message ». Un appel révélateur d’un sentiment d’abandon face à un pouvoir accusé de pratiquer l’épuisement politique : laisser le temps effacer les luttes, espérant que l’opinion publique oublie. La mère de Nasser Zefzafi, Zouleikha, a également pris la parole dans une vidéo poignante devenue virale. « Libérez nos enfants », répète-t-elle, incarnant une douleur devenue collective. Car au-delà d’une affaire judiciaire, le Hirak du Rif symbolise pour beaucoup l’échec du makhzen à répondre autrement que par la répression aux revendications sociales légitimes.
La prison comme réponse politique
Près d’une décennie après les manifestations déclenchées en 2016 à Al Hoceima, plusieurs figures du mouvement restent derrière les barreaux. Nasser Zefzafi, Nabil Ahamjik, Samir Ighed ou Wassim Boustati purgent des peines pouvant atteindre vingt ans de prison. D’autres militants, tels que Mohamed Haki, Zakaria Adheshour et Mohamed Jalloul, ont également été lourdement condamnés après les mobilisations nées de la mort tragique du vendeur de poisson Mouhcine Fikri, broyé dans une benne à ordures, un événement devenu le symbole d’un mépris institutionnel ressenti par toute une région. Pour les organisations de défense des droits humains, ces condamnations illustrent une stratégie claire du makhzen : transformer une contestation sociale en affaire sécuritaire afin de neutraliser toute dynamique populaire. La justice est accusée d’avoir servi d’outil politique, visant moins à juger des faits qu’à dissuader toute contestation future. Le maintien en détention des militants rifains est ainsi devenu, pour une large partie de la société civile, la preuve que le Maroc privilégie le contrôle politique à la réforme démocratique. Derrière les slogans de modernité et les campagnes de communication internationales, les prisons continuent d’accueillir ceux qui ont osé contester les inégalités sociales et territoriales.
Le makhzen face à sa propre crise
La Fédération de la gauche démocratique a apporté son soutien total à la « Semaine du détenu », dénonçant une « logique répressive » persistante. Le parti estime que l’absence d’amnistie générale empêche toute réconciliation nationale réelle et maintient le pays dans une tension politique permanente. Selon ses responsables, aucune transition démocratique crédible ne peut exister tant que des militants sociaux sont traités comme des ennemis de l’État. De nombreux observateurs considèrent que la fermeture progressive de l’espace public pousse désormais la contestation vers les réseaux sociaux. Face aux restrictions politiques, Internet devient le dernier refuge d’expression pour une jeunesse marocaine confrontée au chômage, aux inégalités et à la marginalisation. Le bâton répressif du makhzen ne vise plus seulement le Rif, mais touche journalistes indépendants, militants sociaux et voix critiques à travers tout le pays.
Cette situation alimente un fossé grandissant entre institutions et citoyens. Plus le pouvoir tente d’imposer le silence, plus la mémoire collective résiste. La campagne actuelle montre que le Hirak du Rif n’est pas un épisode clos, mais une blessure politique ouverte. La mobilisation devrait se poursuivre toute la semaine afin d’internationaliser la cause des détenus. Pour ses initiateurs, il ne s’agit plus seulement de demander des libérations individuelles, mais de dénoncer un système politique accusé d’étouffer toute aspiration démocratique. Car une question demeure : combien de temps un régime peut-il mater un mouvement de revendication avant que celui-ci ne devienne irrépressible ?
Mohamed
Amine Toumiat







































