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INSÉCURITÉ, SALETÉ, MANQUE D’ENTRETIEN, CHARLATANISME ET SATURATION DES CIMETIÈRES : Quand la mémoire des morts est offensée

Triste sort pour nos morts que l’on croyait reposer en paix dans leur dernière demeure ! Lors d’une virée faite dans deux cimetières musulmans de la Capitale,  El Kettar et Djenane Sfari, le constat observé sur les lieux était lamentable. La gestion par les autorités locales des cimetières reste déplorable, du fait des défaillances constatées, notamment le manque d’éclairage, le gardiennage et l’insécurité à l’intérieur.

Aujourd’hui, il est plus que jamais recommandé de procéder au nettoyage et à la rénovation dans certains cas de ces lieux, en général, pour qu’ils retrouvent leur image d’antan.
Le cimetière d’El Kettar pour commencer. Au matin de lundi dernier, plusieurs citoyens se disputaient devant l’entrée des lieux, qui jouxtent l’hôpital El Hadi Flici (ex-El Kettar), dont la plupart sont venus se recueillir sur la tombe de l’un de leurs proches enterré dans ce cimetière.
Pour l’histoire, le cimetière d’El Kettar est l’un des célèbres et plus importants cimetières musulmans d’Alger. Il est situé entre la haute Casbah (Bab Djdid), Oued Koriche et Bab el Oued. Créé en 1838, le cimetière d’El Kettar est installé sur un terrain en pente d’une superficie de 14 hectares.
Devant le premier portail entreouvert du cimetière, à la tête de la foule, une dame d’un certain âge qui tenait une discussion avec l’un des deux gardiens, a attiré notre attention.
Nous l’entendions réclamer « des rondes régulières de police dans les lieux, pour empêcher les intrusions des délinquants».
Une fois approchée, la dame nous a confié qu’« elle se retrouve contrainte de faire parfois le détour du cimetière pour se rendre à sa maison, sise à Climat de France, » et d’ajouter que «l’insécurité des lieux n’encourage pas les riverains à se rendre dans le cimetière, notamment dans la soirée, malgré que c’est le chemin le plus court». «Manque d’éclairage comme vous le voyez», explique-t-elle davantage en montrant du doigt le long couloir qui «devient obscur, dès que la nuit commence à tomber, et donc personne n’ose s’y rendre et s’y aventurer seul », a-t-elle expliqué pour faire part du sentiment de peur et d’insécurité chez les riverains.
Au bout du couloir, les premiers visiteurs rentrent par l’une des petites portes secondaires du cimetière.
Franchir cette porte n’est qu’un petit pas pour connaître la vérité de ce qu’est devenu le cimetière d’El kettar qui était, autrefois, un lieu propice au recueillement sur la tombe d’un père, une mère, un frère ou un ami. La porte est en parfait état, telles les clôtures et les passages principaux de ce cimetière, et des autres de la Capitale.

Un lieu de recueillement mérite plus d’attention de la part des P/APC
L’impression, en entrant, est favorable. Les premiers mètres des allées sous forme d’escaliers en pente, sont désherbés, peints et propres.
Mais dès que l’on arpente le cimetière, on constate le décor de désolation qui dépasse les explications qu’on voudrait donner! Les tombes sont mal entretenues, et seules celles en marbre blanc ou en céramique résistent au temps!
De l’avis d’un visiteur «la mauvaise gestion des lieux négligés par les maires qui se sont succédé n’as fait qu’aggraver la situation de ce cimetière». En bas de la pente, l’espace est recouvert d’une végétation sauvage, ronces, figuiers, herbes grimpantes, bambou, qui entourent malheureusement une bonne partie des tombes. Et le chemin devenait ainsi de plus en plus difficile, vu le mauvais état des escaliers en pente. Ici, l’invasion des mauvaises herbes et des arbres a pris le dessus. «Il est impossible de se frayer un chemin pour pouvoir visiter la tombe d’un parent», lança un visiteur qui n’a pas pu rejoindre la tombe qu’il cherchait, vu la densité de la végétation et qui a, depuis, colonisé tout l’espace.
Sans trop insister, quelques pas en arrière, ce dernier décide de rebrousser chemin et de prendre son mal en patience pour tenter, un peu plus tard, de «décoloniser les mauvaises herbes», comme il l’a indiqué à celui qui l’accompagnait. Ce dernier, lui répondit que « ma3lich (pas grave : NDLR), on va y revenir, mais il faut que les autorités locales recrutent un jour des agents de gardiennage avec pour tâche d’arracher les plantes sauvages qui y poussent afin d’éviter la destruction des tombes».

Les places se font de plus en plus rares
Et ce n’est pas tout. Le cimetière d’El Kettar affiche complet. Mais il est encore possible d’ouvrir  une ancienne tombe, comme nous l’a expliqué l’un des visiteurs qui « s’est retrouvé obligé de demander l’autorisation d’ouvrir la tombe de sa mère pour enterrer sa grande sœur».
Ce dernier, nous dira qu’ «heureusement il était possible pour nous de le faire, (procéder à l’ouverture de la tombe), puisque la loi exige qu’il faut respecter un intervalle de 5 ans, pour pouvoir enterrer une autre personne». Toutefois, selon certaines indiscrétions, «vous pouvez à tout moment acheter une place ici, avec la ‘’Tchipa’’»

Des tombes en ruines témoignent de l’oubli !
En se déplaçant au cimetière de Djenane Sfari, l’état des lieux de ce lieu ouvert après l’indépendance, est plus désastreux que celui du cimetière d’El Kettar. Ce cimetière est en très mauvais état. L’éclairage est quasiment absent sur les lieux. Et les saletés jonchent presque tous les coins du cimetière. Quant aux chemins, ils sont en très mauvais état. Et il est facile de se perdre en chemin. On dirait un labyrinthe géant. Comme dans la majorité des cimetières de la Capitale, il n’existe aucune plaque d’identification ou d’orientation.
Au fur et à mesure que nous avancions dans le cimetière, le désordre s’offrait à nos yeux.
Dans plusieurs endroits, des forêts vierges ont déjà pris le dessus, et les lieux se ressemblent beaucoup. Cela ressemblait plus à un piège, et nous nous sommes perdus, pendant près d’une demi-heure! Sur les lieux, la plupart des tombes sont difficilement repérables, car seuls quelques morceaux de leurs pierres tombales défient encore le temps ! D’autres sont anonymes, et recouvertes d’herbes sauvages, de buissons et d’oliviers sauvages, « vu que leurs familles ne viennent plus », comme nous l’a confié un «haffar lekbour» (fossoyeur : NDLR), qui nous a aidé à retrouver le chemin de la sortie.

La mauvaise gestion ouvre la voie aux charlatans
Ce dernier témoigne qu’il a maintes fois pris en flagrant délit des personnes notamment des femmes en train de creuser dans les tombes délaissées, soit pour enterrer « les ktab (les talismans de sihr :NDLR), ou pour déterrer les morts pour les utiliser dans la sorcellerie». Une pratique qui s’oppose à la foi dans toutes les Religions et  au respect dû aux morts et à la science. Elle explique donc hélas l’état en ruine de certaines tombes ! Poursuivant, il se désole que « les charlatans réussissent à prendre la fuite», et d’ajouter que « la mauvaise gestion des cimetières, notamment l’absence des agents de sécurité, a ouvert la voie pour le charlatanisme». Ce phénomène, il faut le souligner, à pris de l’ampleur durant ces dernières années dans l’ensemble du pays, comme en témoignent les vidéos qui inondent la toile.
L’interlocuteur affirme le constat catastrophique des lieux et indique «d’ailleurs, s’agissant de l’état des tombes, hormis quelques unes qui sont entretenues, le reste est comme vous le voyez, soit abandonné et recouvertes d’herbes sauvages, soit en ruine absolue! »
«Il faut de tout pour faire un monde», répond le fossoyeur, avant d’estimer que « d’abord il faudra procéder à un nettoyage complet des cimetières, et laisser ensuite aux familles l’entretien des tombes, comme nous les y incitons toujours.»

Haffar lekbour (fossoyeur) : un métier qui disparait
À quelques mètres de la sortie du cimetière, un homme pressant le pas, est venu nous voir pour demander un fossoyeur. Ce dernier accepte, après plusieurs échanges, de préparer une tombe pour le monsieur, à condition qu’il patiente jusqu’en fin d’après-midi vu qu’il avait déjà 3 tombes à creuser. Le fossoyeur nous indique par la suite que lui et ses collègues « n’arrivent plus à satisfaire la demande, et que les citoyens souffrent d’une pénurie de fossoyeurs, ajoutant que « plusieurs citoyens se retrouvent contraints de creuser seuls les tombes dans un moment qui est l’un des plus difficiles de la vie : la mort».

Les autorités locales doivent réagir
À noter enfin que l’encombrement dans les cimetières reste le premier grand problème à régler non pas seulement dans la Capitale, mais aussi dans les autres régions du pays.
«Malgré que notre région soit située au contact de la vaste Mitidja, le dégagement des terres pour la réalisation de nouveaux cimetières demeure un problème sérieux», se désole un citoyen de Blida.
Il lancera à cette occasion « un appel aux autorités compétentes à prévoir d’autres cimetières dans la région pour éviter l’encombrement et la surcharge». À bon entendeur !
Reportage réalisé par Mohamed Amrouni