Hassiba Boulmerka, ex-championne olympique et du monde, fait le point de situation au « Forum du Courrier d’Algérie » : «Les politiciens doivent laisser le sport national aux sportifs !»

L’histoire du Sport national témoigne de la femme qui a offert à l’Algérie, sa première médaille d’or olympique (1.500 m) aux Jeux de Barcelone de l’été 1992. Un exploit sportif gravé dans la mémoire collective d’autant qu’il a été arraché au moment où l’Algérie était mise à feu et à sang par le terrorisme. Vous l’auriez deviné, il s’agit de Hassiba Boulmerka, invitée hier au Forum du Courrier d’Algérie.

Aujourd’hui, un quart de siècle après, elle, comme tant d’autres références de l’athlétisme, voit le Sport national tomber en disgrâce. Gestion kafkaïenne de ses affaires, absence d’une politique sportive claire avec des objectifs réalistes, manque de discipline et de rigueur, pertes des valeurs sportives…Elle s’est dite «outrée» par ce qui se passe, en tant qu’athlète déjà, sachant qu’elle est membre de l’exécutif du COA (Comité olympique algérien).
Il y’a lieu ici de revenir sur les derniers Jeux méditerranéens de Tarragone, où les résultats obtenus par l’Algérie étaient loin d’honorer l’héritage des Morceli, Benida-Mérah-, Makhloufi et Soltani… pour ne pas diminuer du mérite des autres qui ont hissé le drapeau national au plus haut niveau du Sport mondial.
«Je venais juste de rentrer des Jeux de Tarragone en tant que chef de mission de la délégation algérienne. C’était un honneur pour moi d’accompagner nos athlètes aux JM-2018, vingt ans après avoir arrêté ma carrière d’athlète (1998, ndlr). Vous imaginez un peu la reconversion en Algérie, même si on a gros sur le cœur, il y’a des choses qu’on ne peut pas dire. Mais, même en tant que championne olympique et mondiale, moi et d’autres champions algériens, on n’accepte malheureusement pas nos remarques et critiques. C’est pour cela que beaucoup d’athlètes se sont isolés. Car, ils savent pertinemment que l’on ne peut pas changer les choses. Les mentalités surtout, sachant que, récemment, j’ai eu tout le mal du monde de constater que les athlètes ne se connaissent même pas. Ce qui est grave. Je cite ici les entraineurs qui ont aussi un rôle d’éducateurs. Ils doivent apprendre aux athlètes d’être polis, de dire bonjour, «salamalik»…c’est comme ça qu’on devient Champion. Car, le sport, avant tout, c’est l’éducation, le fair-play, une famille athlétique soudée, et par-delà tout c’est le drapeau et l’Algérie», estime Boulmerka comme pour appeler à la moralisation du Sport national, réhabiliter ses valeurs avant d’aspirer à l’obtention des résultats. C’est d’ailleurs là l’une des causes, parmi tant d’autres qu’elle évoquera après, pour justifier les résultats obtenus à Tarragone, en Espagne.

«Les performances passent par les valeurs sportives»
En tout cas, Boulmerka appelle à prendre l’exemple de l’expérience passée, sinon les prouesses réalisées par les athlètes algériens, «une référence et un modèle qui existent, certes, mais confrontées à l’absence d’une volonté». Ainsi, à chaque fois qu’elle est accrochée sur la question de savoir pourquoi les résultats obtenus en général par les athlètes algériens ne reflètent pas les moyens financiers mis à leur disposition, la double-championne du monde plaide plutôt pour «l’éducation et la formation de la ressource humaine, et ce n’est pas seulement gagner pour gagner. S’il n’y a pas de valeurs, on ne peut pas avoir des performances».
Interpelée encore une fois sur les résultats jugés «insuffisants» des JM-2018, l’émérite athlète de 50 ans, native de Constantine, renvoie la responsabilité au plus haut niveau de la hiérarchie sportive. «Les décideurs du Sport national ne nous écoutent pas, moi et d’autres athlètes. Voilà le résultat qui est le fruit de l’absence d’une politique claire et transparente du Sport national. Prenons l’exemple de l’élection des responsables. Ça doit d’abord se construire de la base. Car, si les fédérations n’arrivent pas à faire le travail à l’intérieur, on n’aura pas la pâte, la matière grise, si non les athlètes. C’est eux l’essentiel. Aujourd’hui, dans la presse écrite et sur les télévisions, on ne parle que des responsables, du ministre qui vient, de celui qui part. Or, c’est l’athlète qui doit être mis au centre la politique du Sport. Il faut que les politiciens laissent le sport aux sportifs. Malheureusement, ils ne se soucient pas des athlètes eux-mêmes, leur prise en charge et leur formation», plaide la conférencière. Sur un autre niveau, Boulmerka appelle à l’application des protocoles d’accords dans le domaine du sport signés par l’Algérie avec la Russie, les États-Unis, Cuba, la France…à l’interne, il y’a également des accords entre le ministère de la Jeunesse et des Sports et celui de l’éducation qui demeurent au stade «papier».

«Plaidoirie pour des assises nationales du Sport»
Et qu’est-ce qu’il y’a lieu de faire. Autrement, qu’elles sont les solutions à envisager pour remettre de l’ordre ? En effet, lorsque les choses vont mal, où les soucis s’enchevêtrent et s’entassent les uns sur les autres, tous les acteurs intervenant dans un secteur donné se réunissent, s’échangent les idées et se penchent sur toutes les problématiques posées. C’est ce que plaide l’invitée du Forum du Courrier d’Algérie : des assises nationales du Sport. En attendant, «le ministre des Sports doit être le maitre spirituel, un fin connaisseur et un technicien dans le domaine. Or, les pratiques au plus haut niveau de la hiérarchie du Sport n’honorent pas le Sport national. C’est une culture suicidaire qui a mené au manque de résultats. Une gestion archaïque. Le comble c’est qu’il n’y a pas de continuité dans le travail qui se construit. Dès qu’un ministre arrive, on efface et on recommence tout», a-t-elle déploré. Ainsi, une telle politique, selon l’ancienne athlète de demi-fond (800m et 1.500m), fait que «l’attribution des budgets faramineux aux fédérations sportives est floue et souffre de transparence. Aucun critère n’a été défini. Il y’a eu des fédérations dotées de financements importants sans pour autant qu’elles disposent de Champions ! Dans pareilles conditions, on ne peut même pas savoir qui a bénéficié, quoi ou combien. Aussi, saviez-vous que 40% des du fonds des wilayas vont vers les sports collectifs ?», a-t-elle ajouté.

«16 jours pour préparer les Jeux de Tarragone !»
C’est cette même politique décriée par Boulmekra qui a fait que tout se qui décide à la dernière minute telle que c’est le cas pour la préparation des JM-2018 de Tarragone. «Tout se décide à la hâte. On n’a même pas le fichier national des athlètes licenciés. Alors que les Jeux de Tarragone sont annoncés depuis 4 ans, figurez-vous, on a tout décidé dans les 16 jours qui nous séparaient de ce rendez-vous. Vous vous rendez compte ? On ne connait même pas le rôle et la mission des fédérations. On est arrivé à une situation chaotique. On ne peut ni organiser, ni former, ni…», témoigne l’athlète plusieurs fois titrée. évoquant la politique en cours à son époque (fin 1980 et les années 90), Boumerka regrette «un recul» constaté aujourd’hui. «Moi et bien d’autres athlètes étaient dénichés dans les écoles. En 88, j’étais championne d’Afrique depuis Constantine. Je suis arrivée à Alger pour devenir championne du monde ou olympique, sous la direction de l’entraineur Amar Bourras, ce qui était le cas. Le cheminement était correct et de qualité. En plus, on avait des entraineurs excellents, produits de l’STS de Dély-Ibrahim. D’autres sont mondialement connus issus de Russie, France, Allemagne etc. Ce n’est plus le cas depuis, on a tout cassé», déplore et remémore à la fois Boulmerka. Et qu’est ce qu’il y’a lieu de faire ? «Aujourd’hui, l’urgence c’est de faire un état des lieux et d’avancer vite et rapidement. Si l’on juge maintenant que la politique actuelle est bonne, qu’on arrête alors d’imposer les présidents de fédérations et de ligues. Par la suite, il faudra réfléchir au financement car les sponsors ne peuvent pas financer à hauteur de 60 et 70%», a-t-elle suggéré.

«Makhloufi et Bouraada doivent être encadrés et pris en charge»
«A présent, il faut renforcer la formation et préserver les individualités», a-t-elle indiqué à la question de connaitre le sort réservé à Taoufik Makhloufi et Larbi Bouraada, pour ne citer que les deux athlètes qui ont réalisé des prouesses aux Jeux olympiques de Londres (2012) et de Rio (2016). A ce titre, elle propose de placer les athlètes algériens de haut niveau dans des centres d’entrainement, là où il y’a des moyens, les laisser travailler à l’effet d’aspirer à des résultats pouvant honorer l’Algérie aux prochaines échéances sportives. Pour ce faire, faut-il encore réhabiliter les centres d’entrainement existants, tel que ceux de Biskra, Setif, Chlef et Tikjda, cite Boulmerka. Il suffit de suivre ce qui se fait au Japon, en France, aux états-Unis…», a-t-elle encore plaidé. évoquant les Jeux africains de la jeunesse en cours à Alger, Boulmerka s’interroge déjà sur les objectifs assignés à leur organisation par l’Algérie.
Farid Guellil