Noureddine Benissad au forum du Courrier d'Algérie

APRÈS SIX SEMAINES DE MOBILISATION PACIFIQUE : Pourquoi le mouvement citoyen est-il encore sans leaders ?

Qui dirige quoi ? Qui décide des choix des slogans scandés chaque vendredi et autres journées de mobilisation ? Le mouvement populaire pacifique de contestation contre le système en place laisse perplexe les observateurs.
Sans structure formelle et sans porte-paroles, ce mouvement ébranle pourtant le régime de Bouteflika depuis six vendredis de marches de suite intenses en mobilisation. Contrairement aux appréhensions et craintes du chaos mises en avant la veille du 22 février historique, on constate que ce mouvement a vite gagné l’estime de toutes les franges de la société – diverses structures et organisations professionnelles comme les avocats, les médecins, les étudiants et les juges ont exprimé leur adhésion–, et même à l’international.
Et pourtant malgré la très bonne organisation de ce mouvement et son caractère pacifique, la mobilisation citoyenne n’a pas encore ses leaders revendiqués publiquement. « Le fait que ce mouvement n’ait pas de représentants est un facteur de faiblesse et de force en même temps ; si des personnes vont se revendiquer des porte-paroles de ce Mouvement, elles vont s’attirer beaucoup d’attention sur eux, et de facto le pouvoir va tenter de les utiliser pour diviser la mobilisation, ce qui est donc profitable pour la mobilisation. Cependant, si le mouvement continuerait sans leaders et porte-paroles, il va manquer d’enthousiasme dans le temps et va s’essouffler », a indiqué hier, maître Noureddine Benissad, président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme (LADDH), lors de son passage au Forum du Courrier d’Algérie.
Le mouvement populaire est à l’origine de manifestations citoyennes spontanées et décentralisées, éclatées le vendredi 22 février dans plusieurs régions et wilayas du pays, en même temps, mais sans qu’il y ait forcément des communications préalables entre ses différents acteurs. Facebook s’est vite imposé comme une sorte de «base arrière» du mouvement citoyen. À la veille de chaque marche, des appels et des vidéos circulent sur Facebook. Ces appels attirent beaucoup d’attention de la part des internautes, notamment les jeunes, qui partagent et mettent des « like » pour contribuer à leur amplification. « La maturité des jeunes sur terrain et leur niveau de conscience politique ont surpris tout le monde », a reconnu Benissad. « Il faut leur donner encore plus de temps pour s’organiser et pour avoir des leaders et pourquoi pas apporter des solutions à la crise politique. Je pense même qu’ils sont capables de faire ressortir des solutions plus justes, car toutes les revendications soulevées jusqu’à présent dénotent d’une intelligence et d’une conscience politique très lucides», a analysé Benissad. « Beaucoup de gens sur les plateaux [télévisés] me disent ; et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire ? Ça ne peut pas durer comme ça. Mais, je leur réponds en disant que depuis 1957, ce système n’a pas trouvé de solutions pour l’Algérie et vous voulez qu’un bébé d’un mois – le mois d’existence du mouvement populaire et citoyen – vous donne des solutions. Donc, n’attendez pas d’un bébé qu’il vous donne des solutions », a répliqué Benissad.
Cependant, il considère que les solutions peuvent émaner des « revendications et slogans qui sont là. Chaque vendredi, il y a une nouvelle délibération du peuple. Et ce sont des revendications très intelligentes parce qu’elles portent non seulement sur le constat, mais aussi sur les perspectives. Comme dit le slogan : “système dégage !”».
Hamid Mecheri