GRAND ENTRETIEN Avec Abderrahmane Hadef (*)
La visite officielle qu’effectue le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, en Allemagne intervient dans un contexte international marqué par une profonde recomposition géoéconomique. La pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine, les tensions sur les chaînes mondiales d’approvisionnement, l’accélération de la transition énergétique et la montée des politiques industrielles ont profondément modifié les priorités économiques des grandes puissances. Dans ce nouvel environnement, les relations entre l’Algérie et l’Allemagne dépassent désormais le simple cadre des échanges commerciaux. Elles s’inscrivent progressivement dans une logique de partenariat stratégique fondé sur la sécurité énergétique, la résilience des chaînes de valeur, l’investissement industriel, l’innovation et la transition écologique. Cette visite présidentielle pourrait ainsi marquer une étape importante dans la construction d’un partenariat de nouvelle génération entre les deux pays. L’expert Abderrahmane Hadef décrypte, dans cet entretien, les relations entre l’Algérie et l’Allemagne sous leur dimensions géopolitique, géoéconomique et économique, notamment dans le contexte de la visite présidentielle.
Le Courrier d’Algérie : Le président Abdelmadjid Tebboune est attendu ce jeudi à Berlin dans le cadre d’une visite officielle à l’invitation de son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier. Au-delà du cadre diplomatique et avant d’aller sur l’économie, cette visite revêt-elle, selon vous, un caractère géopolitique ? Si oui, lequel
Abderrahmane Hadef : Oui, incontestablement. Je dirais même que cette visite revêt une dimension à la fois géopolitique et surtout géoéconomique, tant les deux dimensions sont désormais étroitement liées. Depuis cinq ans, nous assistons à une profonde transformation de l’économie mondiale. La pandémie de Covid-19 a mis en évidence la fragilité des chaînes mondiales d’approvisionnement, révélant une dépendance excessive de nombreuses économies européennes vis-à-vis de fournisseurs géographiquement éloignés. À peine cette crise était-elle surmontée que la guerre en Ukraine est venue bouleverser les équilibres énergétiques de l’Europe, accélérant la nécessité de diversifier les sources d’approvisionnement et de renforcer la sécurité énergétique.
Ces deux crises ont conduit l’Union européenne à revoir profondément sa stratégie industrielle. Elles ont favorisé l’émergence de nouvelles approches telles que le Nearshoring, qui consiste à rapprocher les activités industrielles des marchés européens, et le Friendshoring, qui privilégie les partenariats avec des pays considérés comme fiables et partageant des intérêts stratégiques communs. L’Allemagne est aujourd’hui pleinement engagée dans cette dynamique. Première puissance industrielle européenne, elle cherche à construire des chaînes de valeur plus résilientes, plus courtes et plus durables, tout en sécurisant son approvisionnement en énergie et en matières premières critiques. Dans cette nouvelle géographie économique, l’Algérie dispose d’atouts particulièrement importants. Sa proximité avec l’Europe, ses infrastructures énergétiques, ses importantes ressources naturelles, son capital humain, son potentiel exceptionnel en énergies renouvelables, ses capacités industrielles réelles et latentes ainsi que sa stabilité politique en font un partenaire crédible pour accompagner cette nouvelle stratégie européenne. Au-delà de ces considérations économiques, l’Allemagne considère également l’Algérie comme un acteur majeur de stabilité régionale en Méditerranée, au Sahel et en Afrique. Cette dimension géopolitique renforce naturellement la qualité du dialogue entre les deux pays. À mon sens, cette visite traduit donc une évolution majeure : les relations algéro-allemandes ne reposent plus uniquement sur des intérêts commerciaux, mais s’inscrivent désormais dans une vision commune de long terme fondée sur la sécurité énergétique, la souveraineté industrielle, la résilience économique et la transition écologique.
Abordons les relations entre l’Algérie et l’Allemagne sous l’aspect économique. Pourriez-vous nous donner un aperçu de la situation actuelle de la coopération et des domaines concernés, notamment en ce qui concerne les échanges ?
Les relations économiques entre les deux pays connaissent aujourd’hui une évolution particulièrement intéressante. L’Allemagne figure parmi les principaux partenaires économiques de l’Algérie au sein de l’Union européenne, avec une présence historique dans des secteurs tels que les équipements industriels et les machines-outils, les technologies, la pharmacie et la chimie.
Cependant, nous observons aujourd’hui un changement de paradigme. La coopération ne se limite plus à une relation classique d’import-export. Elle évolue progressivement vers des investissements productifs, des partenariats industriels, des transferts de technologies et la création de chaînes de valeur intégrées.
Cette dynamique est directement liée aux réformes engagées par l’Algérie ces dernières années : nouvelle loi sur l’investissement, création de l’Agence Algérienne de Promotion de l’Investissement (AAPI), amélioration du climat des affaires, simplification des procédures administratives et volonté affirmée des pouvoirs publics de diversifier l’économie nationale. Cette évolution a d’ailleurs été accompagnée par l’Union européenne à travers le programme Sustainable Investment Partnership (SIP). Ce programme a permis d’organiser plusieurs missions économiques dans différents pays européens afin de promouvoir le nouveau cadre de l’investissement en Algérie. Ces missions ont été conduites en étroite collaboration avec les cadres de l’AAPI et les représentants des institutions économiques nationales.
L’une des étapes importantes de ce programme a été la mission organisée en Allemagne au début de l’année 2025. Cette visite a permis de présenter aux entreprises allemandes les réformes engagées par l’Algérie, les nouveaux mécanismes d’accompagnement des investisseurs ainsi que les nombreuses opportunités offertes dans les secteurs industriels, énergétiques et technologiques.
Au-delà des échanges commerciaux, l’objectif est désormais d’attirer des investissements créateurs de valeur, de favoriser le transfert de technologies et de construire de véritables partenariats industriels gagnant-gagnant.
L’Algérie a hissé son partenariat avec l’Italie et l’Espagne à un niveau stratégique, notamment dans le domaine de l’énergie. Peut-on attendre la même chose avec l’Allemagne lors de cette visite ?
Je pense que oui, mais avec une approche sensiblement différente.
Les partenariats développés avec l’Italie et l’Espagne ont été, dans un premier temps, fortement portés par les enjeux liés à la sécurité des approvisionnements en gaz naturel. Cette dimension reste naturellement importante.
L’approche allemande, en revanche, s’inscrit davantage dans une vision industrielle et technologique de long terme. Berlin ne recherche pas uniquement un fournisseur d’énergie ; elle souhaite développer des partenariats structurants autour de filières stratégiques qui accompagneront la transition vers une économie décarbonée.
Cela concerne naturellement les énergies renouvelables, l’hydrogène vert, les technologies propres, mais également la mobilité durable, la chimie verte, les matériaux stratégiques, la digitalisation industrielle, les réseaux intelligents, l’économie circulaire, ainsi que la recherche, l’innovation et la formation.
Cette vision est parfaitement cohérente avec les nouvelles politiques industrielles européennes, notamment le Net-Zero Industry Act, le Clean Industrial Deal et le Critical Raw Materials Act, qui visent à renforcer la souveraineté industrielle de l’Europe tout en développant des partenariats durables avec les pays voisins.
L’Algérie dispose précisément des atouts recherchés : une base énergétique solide, un potentiel exceptionnel en solaire et en hydrogène, des ressources minières stratégiques, un tissu industriel en développement, une position géographique privilégiée et un capital humain qualifié.
Nous pouvons donc raisonnablement nous attendre à ce que cette visite ouvre la voie à un partenariat stratégique de nouvelle génération, fondé non seulement sur l’énergie, mais aussi sur la co-industrialisation, l’innovation, le développement des compétences et l’intégration progressive de l’Algérie dans les nouvelles chaînes de valeur euro-méditerranéennes.
Nous pensions que l’énergie serait au cœur des discussions à Berlin. Sonatrach a annoncé la semaine dernière la livraison de sa première cargaison de GNL à destination de l’Allemagne. Mais c’est surtout dans les énergies renouvelables que les deux pays avancent avec des perspectives prometteuses. Quels sont aujourd’hui les projets les plus aboutis et les plus réalistes ?
Effectivement, la première livraison de GNL algérien vers l’Allemagne constitue un signal fort. Elle traduit la volonté des deux pays de renforcer leur coopération énergétique. Mais cette coopération ne peut être réduite au seul gaz naturel. Les véritables perspectives d’avenir se situent dans la construction d’un partenariat énergétique et industriel beaucoup plus large. Naturellement, le Southern Hydrogen Corridor (SoutH2 Corridor) constitue aujourd’hui le projet le plus emblématique. Il ambitionne de relier les futurs sites de production d’hydrogène renouvelable en Afrique du Nord aux grands bassins industriels européens. Mais il ne représente qu’une composante d’un écosystème beaucoup plus vaste. Je pense notamment au programme TaqatHy+, qui accompagne le développement des capacités institutionnelles, réglementaires et techniques de la filière hydrogène en Algérie, ainsi qu’au vaste programme national de développement des énergies renouvelables porté par les autorités algériennes.
Au-delà de ces initiatives, plusieurs filières présentent un fort potentiel de coopération avec l’Allemagne. Il s’agit d’abord de l’industrie des équipements destinés aux énergies renouvelables : fabrication de structures métalliques, composants photovoltaïques, câblages, transformateurs, équipements électriques, systèmes de contrôle et d’automatisation. La coopération pourrait également s’étendre à l’industrie mécanique et automobile, à la chimie et à la chimie verte, aux technologies du dessalement de l’eau de mer, au stockage de l’énergie, aux réseaux intelligents (smart grids), aux batteries, ainsi qu’aux solutions de mobilité électrique. Ces secteurs correspondent précisément aux domaines d’excellence de l’industrie allemande et aux priorités de diversification économique de l’Algérie. L’objectif n’est donc pas uniquement de développer des capacités de production d’énergie renouvelable, mais de bâtir de véritables filières industrielles intégrées, capables de créer de la valeur ajoutée locale, de générer des emplois qualifiés et de renforcer les exportations hors hydrocarbures.
L’Algérie est reconnue par ses partenaires comme un fournisseur sûr et fiable de gaz. Cette position constitue-t-elle un avantage concurrentiel pour conquérir les marchés de l’hydrogène vert, du solaire et des nouvelles énergies ?
Absolument, et cet avantage est souvent sous-estimé. La crédibilité acquise par l’Algérie depuis plusieurs décennies en tant que fournisseur fiable de gaz constitue un actif stratégique considérable. La confiance est un élément déterminant dans les futurs marchés de l’hydrogène, où les investisseurs privilégieront des partenaires capables d’assurer des approvisionnements stables sur plusieurs décennies.
Mais le véritable avantage compétitif de l’Algérie va bien au-delà de cette réputation. Contrairement à de nombreux pays qui démarrent quasiment de zéro, l’Algérie dispose déjà d’un socle industriel et technologique solide, construit autour de plus de cinquante années d’expérience dans l’industrie des hydrocarbures. Des entreprises nationales comme Sonatrach, Sonelgaz, Cosider, Sonarem, ELEC El Djazaïr, GCB, GTP, ENCC ou encore les nombreuses entreprises privées qui se sont développées autour du secteur pétrolier et gazier constituent aujourd’hui un véritable écosystème industriel. À cela s’ajoutent des compétences reconnues dans les domaines de l’ingénierie, des grands projets industriels, des infrastructures énergétiques, de la fabrication métallique, des réseaux électriques, des stations de compression, du transport par pipelines ainsi que du dessalement de l’eau de mer, domaine dans lequel l’Algérie figure aujourd’hui parmi les pays les plus avancés de la région. L’Algérie dispose également d’atouts importants dans les industries minières et les matières premières stratégiques, qui joueront un rôle essentiel dans les technologies de la transition énergétique. Il ne faut pas oublier non plus l’émergence d’un secteur privé particulièrement dynamique, capable de s’intégrer progressivement dans les nouvelles chaînes de valeur industrielles.
Enfin, le capital humain constitue certainement l’un des principaux avantages du pays. L’Algérie dispose d’ingénieurs, de techniciens et de compétences industrielles de haut niveau qui pourront accompagner cette nouvelle transition. Autrement dit, l’hydrogène vert ne représente pas une rupture avec l’histoire industrielle de l’Algérie. Il constitue plutôt le prolongement naturel des compétences, des infrastructures et du savoir-faire développés autour de l’industrie énergétique nationale.
C’est précisément ce qui distingue aujourd’hui l’Algérie de nombreux autres pays candidats à l’exportation d’hydrogène renouvelable.
Le Southern Hydrogen Corridor est considéré comme le projet le plus prometteur entre les deux pays. Nos lecteurs souhaiteraient mieux comprendre son importance…
Le Southern Hydrogen Corridor est effectivement bien plus qu’un simple projet énergétique. À mes yeux, il constitue l’un des projets industriels les plus structurants pour l’Algérie depuis plusieurs décennies. On le présente souvent comme un futur corridor destiné à transporter de l’hydrogène renouvelable vers l’Europe. Cette vision est réductrice. En réalité, il s’agit d’un véritable projet de transformation économique et industrielle. Le corridor repose sur le développement simultané de plusieurs chaînes de valeur : les centrales solaires de grande capacité, les électrolyseurs pour produire l’hydrogène renouvelable, les installations de dessalement, les infrastructures de transport, les réseaux électriques, les stations de compression, les installations de stockage ainsi que les infrastructures portuaires et logistiques. Autour de ces investissements pourrait émerger un important tissu industriel national. Le projet du Southern Hydrogen Corridor pourrait produire des impacts socio-économiques importants et générer des effets structurants à plusieurs niveaux. Le premier concerne l’industrie. Ce projet offre une opportunité unique d’accélérer la montée en puissance du contenu local dans de nombreux segments industriels : métallurgie, mécanique, fabrication d’équipements électriques, tuyauterie industrielle, maintenance, génie civil, ingénierie, électronique, digitalisation et services industriels. Cette dynamique favoriserait l’émergence de nouvelles filières industrielles capables de répondre aux besoins du marché national mais également de conquérir des marchés internationaux. Le deuxième impact est économique. Grâce à une augmentation progressive du contenu local, plusieurs dizaines de milliards d’euros de valeur ajoutée pourraient être créées en Algérie sur toute la durée de développement du corridor. Cela se traduirait par un effet d’entraînement considérable sur les PME, la sous-traitance, les services industriels et les exportations hors hydrocarbures. Le troisième impact concerne l’emploi et les compétences. Le projet mobilisera des milliers d’ingénieurs, de techniciens et d’entreprises nationales. Il favorisera également le développement de nouveaux programmes universitaires, de centres de recherche, de plateformes technologiques et de formations spécialisées dans les métiers de l’hydrogène, des énergies renouvelables et des technologies propres. Le quatrième impact est territorial. Les régions du Sud, qui accueilleront une grande partie des installations, pourraient bénéficier d’un développement économique significatif grâce aux nouvelles infrastructures, à l’amélioration des réseaux, à l’implantation de PME, au développement des services et à la création d’emplois locaux. Le corridor pourrait ainsi devenir un puissant levier de développement régional et d’aménagement équilibré du territoire. Enfin, il existe des co-bénéfices environnementaux majeurs : réduction des émissions de CO₂, accélération du déploiement des énergies renouvelables, meilleure valorisation des ressources hydriques grâce aux technologies modernes de dessalement et contribution aux objectifs climatiques nationaux et internationaux. En définitive, le Southern Hydrogen Corridor ne doit pas être considéré uniquement comme un projet d’exportation d’énergie. C’est un projet de transformation économique, susceptible d’accélérer la diversification de l’économie algérienne, de renforcer sa base industrielle et de positionner durablement le pays parmi les acteurs majeurs de l’économie décarbonée.
En dehors de l’énergie, la marque Opel envisage d’installer sa première usine hors Europe en Algérie. Outre l’automobile, dans quels autres domaines les Allemands peuvent-ils nous être « utiles » ?
Je préfère parler de partenariat mutuellement bénéfique plutôt que d’une relation où les Allemands seraient « utiles » à l’Algérie. Les deux économies sont complémentaires et chacune a des atouts à apporter à l’autre. L’automobile constitue effectivement l’un des secteurs les plus prometteurs. L’annonce du projet d’implantation d’Opel est un signal positif, qui témoigne de l’intérêt croissant des industriels allemands pour le marché algérien. Au-delà de l’assemblage de véhicules, l’enjeu est de développer une véritable filière automobile intégrée, avec un réseau de sous-traitants, une montée en puissance du contenu local et, à terme, une capacité d’exportation vers les marchés africains et euro-méditerranéens.
À moyen terme, il serait également souhaitable d’engager des discussions avec d’autres grands constructeurs allemands, notamment Volkswagen, notamment avec son nouveau plan de restructuration et sa stratégie internationale ce qui ouvrira de nouvelles perspectives d’investissement. L’Algérie dispose aujourd’hui d’un environnement plus favorable qu’il y a quelques années, avec un nouveau cadre juridique, une meilleure visibilité économique et un marché régional en forte croissance. Mais les perspectives de coopération vont bien au-delà de l’automobile. Je pense notamment à la pharmacie et aux technologies de la santé, où l’Allemagne est l’un des leaders mondiaux. L’Algérie ambitionne de renforcer sa souveraineté sanitaire et de développer une industrie pharmaceutique plus intégrée. Des partenariats dans la production de médicaments, de dispositifs médicaux, de biotechnologies ou d’équipements hospitaliers seraient particulièrement stratégiques.
Le secteur de la chimie et de la pétrochimie représente également un domaine à fort potentiel. Grâce à ses ressources en hydrocarbures, l’Algérie peut développer des industries à plus forte valeur ajoutée en partenariat avec des groupes allemands disposant d’une expertise reconnue dans la chimie de spécialité, les matériaux avancés et la chimie verte. La coopération pourrait également concerner les industries mécaniques, les équipements électriques, l’automatisation industrielle, la robotique, les technologies de l’Industrie 4.0, l’intelligence artificielle appliquée à la production, les réseaux intelligents, le traitement et le dessalement des eaux, le recyclage, l’économie circulaire, ainsi que les technologies de l’efficacité énergétique. Un autre domaine me paraît particulièrement important : la formation professionnelle, la recherche appliquée et le transfert de technologies. Le modèle allemand repose sur une forte articulation entre les entreprises, les universités et les centres de recherche. Cette expérience pourrait accompagner l’Algérie dans le développement de compétences adaptées aux métiers de demain, notamment dans les filières industrielles et les technologies vertes. Enfin, les secteurs minier et des matières premières critiques offrent de nouvelles perspectives. L’Allemagne, engagée dans la transition énergétique et la sécurisation de ses approvisionnements, porte un intérêt croissant aux ressources stratégiques. L’Algérie, avec ses projets de développement minier, peut devenir un partenaire de premier plan dans ce domaine. En définitive, je pense que le véritable enjeu consiste à passer d’une logique d’importation de produits finis à une logique de co-industrialisation, de création de valeur locale, d’innovation et de développement de chaînes de valeur intégrées entre l’Algérie, l’Europe et l’Afrique.
Quelles sont, pour résumer, les attentes des Algériens comme des Allemands à travers la visite présidentielle ?
Les attentes sont importantes de part et d’autre, mais elles sont également très convergentes. Pour l’Allemagne, cette visite représente l’occasion de consolider un partenariat avec un pays considéré comme Ami, fiable, stable et stratégique. Berlin cherche à sécuriser ses approvisionnements énergétiques, mais également à construire des chaînes de valeur plus résilientes, à accompagner sa transition industrielle et à diversifier ses partenariats dans son voisinage. Pour l’Algérie, les attentes sont tout aussi ambitieuses. Il s’agit d’attirer davantage d’investissements directs étrangers, d’accélérer la diversification économique, de renforcer la compétitivité de l’industrie nationale, de favoriser le transfert de technologies, de développer le contenu local et de créer des emplois qualifiés.
Cette convergence d’intérêts ouvre une fenêtre d’opportunité particulièrement favorable. Mais je pense que la réussite de ce partenariat se mesurera moins au nombre d’accords signés qu’à leur capacité à produire des résultats concrets : des usines, des centres de recherche, des plateformes technologiques, des PME intégrées dans les chaînes de valeur internationales, des programmes de formation, des emplois qualifiés et des exportations de produits à forte valeur ajoutée. Nous sommes aujourd’hui dans une phase où les politiques industrielles redeviennent un levier majeur de compétitivité. L’Algérie dispose de nombreux atouts : des ressources énergétiques et minières importantes, une position géographique stratégique, un marché significatif, un capital humain de qualité et un environnement des affaires en amélioration continue. Si ces atouts sont pleinement valorisés, le partenariat avec l’Allemagne pourrait devenir un modèle de coopération fondé sur la création de valeur partagée et le co-développement industriel.
Le mot de la fin ?
Je voudrais insister sur une idée essentielle. Pendant longtemps, les relations entre l’Algérie et l’Europe ont été principalement structurées autour des échanges commerciaux et l’approvisionnement en hydrocarbures. Aujourd’hui, nous assistons à un changement de paradigme. Les grandes transitions énergétique, numérique et industrielle ouvrent une nouvelle page de coopération. L’Algérie n’est plus seulement appelée à être un fournisseur d’énergie ; elle a vocation à devenir un partenaire industriel, technologique et logistique de premier plan, pleinement intégré aux nouvelles chaînes de valeur euro-méditerranéennes et africaines. La visite du Président de la République en Allemagne peut constituer un moment fondateur de cette nouvelle ambition. Elle intervient à une période où les intérêts stratégiques des deux pays convergent plus que jamais. À l’Allemagne, l’Algérie peut offrir la sécurité énergétique, un potentiel exceptionnel en énergies renouvelables, des ressources stratégiques, un environnement favorable au nearshoring et un accès privilégié aux marchés africains. À l’Algérie, l’Allemagne peut apporter son excellence industrielle, sa capacité d’innovation, ses technologies, ses investissements et son expérience dans la structuration de filières industrielles compétitives. Le véritable défi est désormais de transformer cette convergence d’intérêts en projets concrets, créateurs de richesse, d’emplois et d’innovation. Si cette ambition est pleinement portée par les deux parties, nous ne parlerons plus demain d’une simple coopération bilatérale, mais d’un véritable partenariat stratégique de nouvelle génération, au service d’une prospérité partagée entre l’Algérie, l’Allemagne et l’ensemble de l’espace euro-méditerranéen.
(*) Consultant international en développement économique
Team Leader GFA – Étude des impacts socio-économiques du Southern Hydrogen Corridor (Programme ThaqatHy+ / GIZ)
Entretien réalisé par Farid Guellil















































