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QUATRE ANS APRÈS L’ASSASSINAT DE SHIREEN ABU AKLEH : Le meurtre des journalistes palestiniens se poursuit 

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Le 11 mai 2022, une balle sioniste fauchait Shireen Abu Akleh à Jénine. Quatre ans plus tard, non seulement aucune justice n’a été rendue, mais le ciblage des journalistes s’est intensifié de manière inédite : plus de 260 reporters palestiniens ont été tués, des dizaines d’autres portés disparus, et Ghaza est devenue le plus grand cimetière de journalistes au monde. 

L’affaire Abu Akleh n’était pas un accident. C’était un avertissement que personne n’a voulu entendre.

Il y a quatre ans, Shireen Abu Akleh se tenait près d’un arbre à Jénine, casque sur la tête, gilet pare-balles frappé du mot— presse — bien visible. Elle faisait ce qu’elle avait fait des centaines de fois : couvrir, raconter, témoigner. Ce matin-là, elle ne reviendra pas derrière le micro. Un tireur d’élite israélien lui loge une balle dans la tempe. Son sang inonde l’écran du monde entier. Sa photo devient l’une des images les plus gravées de la mémoire collective du XXIe siècle. Quatre ans après, la question n’est plus « qui a tué Shireen ? ». Les enquêtes indépendantes du Washington Post, de l’Associated Press, du New York Times, et le documentaire « Qui a tué Shireen ? » produit par la plateforme Zeteo en 2025 ont toutes désigné le même coupable : le sniper Alon Scagio, de l’unité d’élite Duvdevan. Un document qui a même révélé que des responsables de l’administration Biden savaient dès les premières heures que le tir venait des rangs israéliens — un général israélien les en ayant informés. La vraie question, aujourd’hui, est : pourquoi personne n’a été tenu responsable — et pourquoi, depuis, Israël a tué encore et encore ?

L’enquête du FBI : un silence assourdissant

Fin 2022, le FBI ouvrait une enquête sur le meurtre de la journaliste palestino-américaine. Israël a hurlé. L’ancien ministre de la Défense Benny Gantz a qualifié l’initiative d’« erreur grave ». Depuis ? Plus rien. Ou presque. La Commission de protection des journalistes (CPJ) a sonné l’alarme en ce mois de mai 2026, adressant une lettre ouverte au département de la Justice américain et au directeur du FBI, Kash Patel. Le constat est accablant : l’enquête est dans un « état de stagnation quasi totale ». Aucun témoin n’a été formellement entendu, malgré leur disponibilité. Aucune preuve matérielle n’a été collectée sur le terrain, ni en Israël ni en Palestine. Aucun calendrier n’a été communiqué. « Ce manque d’avancement constitue un échec gouvernemental face au meurtre d’une citoyenne américaine par l’armée d’occupation », écrit la CPJ, dont les mots résonnent comme un acte d’accusation. La famille Abu Akleh, elle, ne lâche rien. « La justice reste hors d’atteinte, mais le silence est une sentence », déclare-t-elle, mettant en garde : chaque jour sans reddition de comptes envoie un message clair au monde — vous pouvez tuer un journaliste, il ne se passera rien.

Ghaza : le cimetière que le monde regarde en silence

Ce message, le monde l’a reçu. Et il l’a exécuté. Le Club des prisonniers palestiniens a publié, à l’occasion de cet anniversaire, des chiffres qui donnent le vertige. Depuis le début de la guerre d’extermination à Ghaza, plus de 260 journalistes et professionnels des médias palestiniens ont été tués. Plus de 240 ont été arrêtés et détenus. Plus de 40 restent en captivité, dont au moins 14 originaires de Ghaza. Deux d’entre eux — Nidal al-Wahidi et Haitham Abdel Wahed — sont portés disparus de force par Israël, dans ce que le Club qualifie de « crime constituant une violation flagrante du droit international et du droit international humanitaire ». 

À Ghaza, tuer un journaliste est devenu une routine. Des équipes entières sont anéanties. Des immeubles abritant des rédactions sont rasés. Des familles de reporters sont ciblées délibérément. Le 11 mai 2025, un an jour pour jour après l’ouverture de l’enquête du FBI, des frappes israéliennes détruisaient les locaux de plusieurs médias à Ghaza-ville, tuant au moins cinq journalistes en une seule nuit. Shireen Abu Akleh n’était pas une exception. Elle était le prologue.

« Sous l’arbre » : le témoignage qui glace le sang

Shadha Hanaisha, la journaliste qui se tenait aux côtés de Shireen ce matin-là, raconte. Sa voix tremble encore. « Ma vie a basculé en quelques secondes. J’ai senti que j’étais morte avec elle, sous cet arbre. » Les tirs ont continué après l’impact. Tenter de rejoindre Shireen, c’était signer son arrêt de mort. Depuis, Shadha ne dort plus normalement. La peur ne la quitte pas. Elle a fini par quitter le terrain, par accepter une bourse portant le nom de Shireen Abu Akleh au Liban, loin des caméras, loin des balles. « On ne tue pas qu’un journaliste, dit-elle. On tue toute une profession. On tue la vérité. » Son témoignage illustre ce que les études de terrain confirment : l’assassinat d’un reporter ne fait pas qu’une victime. Il terrorise des centaines d’autres, les pousse au silence, les contraint à l’exil. C’est une arme stratégique. Et elle fonctionne.

Un symbole mondial, une justice introuvable

Née à El-Qods en 1971, diplômée en journalisme de l’université de Yarmouk en Jordanie, Shireen Abu Akleh a commencé sa carrière à l’UNRWA, puis à la télévision d’Amman, à Radio Monte-Carlo, avant de rejoindre Al Jazeera en 1997. Pendant vingt-cinq ans, elle a été le visage de la Palestine sur les écrans du monde entier. Pas de grands discours, pas de mise en scène. Juste une voix calme, des phrases courtes, un équilibre rare entre l’empathie et la rigueur. Ce qu’on appelait « le mélange magique de Shireen ». Aujourd’hui, son dossier est entre les mains de la Cour pénale internationale. Al Jazeera y a déposé un dossier complet — témoignages, images, preuves balistiques. La famille a déposé plainte. Reporters sans frontières et la CPJ mènent une campagne mondiale pour que le dossier ne soit pas enterré. Mais le temps passe, et avec lui, l’espoir s’effrite. Car pendant que les avocats plaident, les snipers tirent. Pendant que la CPI délibère, des journalistes meurent à Ghaza, en Cisjordanie, au Liban. Le 11 mai 2026, des reporters couvrant des frappes à Khan Younès ont été visés délibérément. L’un d’eux, Mohammad al-Salhi, a survécu par miracle — mais sa caméra, elle, est morte avec les images qu’elle contenait.

« Qui ose encore porter un gilet de presse ? »

La question n’est pas rhétorique. Dans les territoires palestiniens, le port du gilet « PRESSE » est devenu un acte de courage — ou de suicide. Les journalistes hésitent. 

Les médias internationaux réduisent leurs équipes sur le terrain. Les fixeurs locaux, eux, n’ont nulle part où fuir. L’assassinat de Shireen Abu Akleh a prouvé une chose que le droit international peinait à admettre : un gilet pare-balles ne protège pas d’un sniper qui a reçu l’ordre de tirer. Et quand l’ordre vient d’en haut et que personne ne rend de comptes, le message est limpide — la presse est une cible légitime. Quatre ans après Jénine, le monde a choisi. 

Il a choisi le silence. Il a choisi les communiqués « préoccupés » sans suite. Il a choisi de regarder Gaza brûler en sachant que chaque immeuble effondré emporte avec lui des voix qui ne reviendront jamais. Shireen Abu Akleh portait la vérité comme une armure. On l’a tuée pour ça. Et on continue. Le 11 mai 2026, le monde commémore Shireen. Mais le vrai deuil, c’est celui des 260 journalistes qui l’ont suivie dans la mort — et de ceux qui, quelque part en Palestine, attendent leur tour, caméra à la main, en sachant qu’elle pourrait bien être la dernière.

M. Seghilani 

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