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APRÈS UNE ANNÉE SANS ENVOYÉ PERSONNEL DE L’ONU AU SAHARA OCCIDENTAL : L’Espagne cherche-t-elle à fuir sa responsabilité historique ?

« L’Espagne ne peut pas éluder sa responsabilité envers les Sahraouis et ses obligations dans l’un des 17 territoires non-autonomes, inscrits sur la liste des Nations unies en attente de décolonisation».

C’est ce qu’a déclaré récemment le représentant du Front Polisario en Espagne, Abdulah Arabi au quotidien espagnol « El Pais ». Réagissant à la dernière décision de la plénière de la chambre civile de la Cour suprême espagnole, qui a essayé de décharger l’Espagne, cette ancienne « puissance administrante » au Sahara occidental, de sa responsabilité historique vis-à-vis du peuple sahraoui, M. Arabi a qualifié cette décision de tentative de « nier les preuves », tout en précisant : « Il y a des documents, DNI et passeports. L’Espagne considérait le Sahara comme sa 53ème province » avant son départ du territoire sahraoui, toujours en attente de décolonisation. Pour le représentant du Polisario, la Cour espagnole a aussi « choisi d’avoir une position politique contraire au droit constitutionnel », en voulant priver les Sahraouis de leur droit à la nationalité espagnole d’origine. Dans ce cadre, il a rappelé l’existence du Front Polisario, ainsi que la mission qui lui est dévolue, à savoir : l’indépendance totale du Sahara occidental et la reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD). A noter que l’arrêt de la Cour suprême a été très mal reçu par des juristes, des politiciens, des universitaires et des journalistes espagnols, qui l’ont qualifié de « gâchis » ou de « déraison historique », voire de « honte politique ». D’aucuns ont même fait savoir que la décision de la Cour est « un non-sens ». Quant au journal Cuarto Poder, il a tenu à rappeler que « dans l’intervalle, le peuple sahraoui continue d’attendre la fin d’un processus de décolonisation qui ne vient pas, avec sa population divisée entre les territoires occupés et les camps de réfugiés ».

Un « territoire non autonome »
De son côté, l’avocat sahraoui Sidi Talebuya a soutenu, dans des déclarations rapportées par des médias, que « la population (sahraouie) ne peut être condamnée à être apatride en violation des normes internationales et de la Constitution espagnole elle-même ». Pour saisir la portée de la décision de la Cour espagnole et ce qui se trame, évidemment en relation directe avec le énième blocage du dossier de décolonisation de la dernière colonie en Afrique, il est nécessaire de rappeler brièvement l’histoire du Sahara occidental. Colonisé au 19ème siècle par l’Espagne, celui-ci est inscrit comme « territoire non autonome » sur la liste de l’ONU, donnant le droit au peuple sahraoui à « l’autodétermination » et à
« l’indépendance », conformément à la philosophie et aux résolutions des Nations unies dont la Déclaration 1514 sur l’octroi de l’indépendance aux pays et peuples coloniaux, de même qu’aux conclusions de la Cour internationale de justice de La Haye (octobre 1975).
Il y a quelques semaines, le peuple sahraoui a célébré à la fois le 47ème anniversaire de la création -le 10 mai 1973-, du mouvement de libération nationale de la Saguia El Hamra et Oued Eddeheb, plus connu sous le nom de Front Polisario. Une date historique ayant marqué un tournant décisif dans la lutte du peuple sahraoui : elle a ouvert la voie, le 20 mai 1973, soit 10 jours après, au déclenchement de la lutte armée contre le colonisateur espagnol, pour recouvrer la liberté et récupérer la souveraineté sur l’ensemble du territoire du Sahara occidental.
À cette occasion, le président de la République sahraouie (RASD, État en exil reconnu par plus de 80 pays, membre de l’OUA et un des fondateurs de l’Union africaine), Brahim Ghali, a réaffirmé « la détermination du peuple sahraoui à poursuivre sa lutte et sa résistance, avec la même trajectoire, la même force et la même conviction, pour arracher son droit à l’indépendance et la liberté et recouvrer sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire ». Un message pour le moins très clair, pour l’ancienne puissance administrante, l’Espagne, qui avait trahi, en novembre 1975 (les accords tripartites de Madrid), les espoirs des Sahraouis, en cédant sa « province » au Maroc et à la Mauritanie, en contrepartie d’intérêts notamment économiques et du maintien de Ceuta et Melilla sous sa coupe.

Aucun pays ne reconnaît la souveraineté du Maroc
Le message de M. Ghali s’adresse également au Maroc qui, après le retrait de la Mauritanie du conflit, en 1979, a continué d’occuper illégalement une partie du Sahara occidental (le Maroc n’a aucune souveraineté sur ce territoire), en reniant les engagements qu’il avait pris avec l’ONU, la communauté internationale et le Polisario : l’organisation d’un référendum d’autodétermination comme le réclame le Droit international. Il s’agit là d’une occupation d’un territoire où sont appliqués le système de « colonisation de peuplement » (une première en matière de colonisation qui émane d’un pays maghrébin, anciennement colonisé !), le pillage, au vu et au su de tous, des ressources naturelles (produits de la mer, phosphate, pétrole éventuellement, etc.), les atteintes aux droits de l’homme (arrestations, emprisonnements, tortures, etc.) contre les militants sahraouis et la population sahraouie civile des zones occupées… Le message du président de la RASD, également 1er responsable du Front Polisario, est destiné aux pays alliés du voisin marocain, à leur tête la France, qui est membre du Conseil de sécurité de l’ONU et détenteur du droit de veto.
Enfin, le message de Brahim Ghali interpelle l’ONU, principalement son Conseil de sécurité, et sa Mission pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso), créée en 1991 (c’est la seule mission onusienne qui est privée de la fonction/ mécanismes de protection de la population civile sahraouie, en dépit des appels de pays, d’organisations et d’observateurs internationaux, et de militants des droits humains), concernant leur mission au sein des Nations unies et à leur responsabilité vis-à-vis d’un peuple pacifique, doublement colonisé.
À partir de là, il est tout à fait légitime de se demander si la décision espagnole est froidement calculée pour fuir sa responsabilité historique. Par voie de conséquence, si Rabat, Madrid, Paris et d’autres pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU, veulent profiter à fond du contexte actuel très particulier, marqué par le scandaleux retard (d’une année) dans la nomination d’un Envoyé personnel de l’ONU au Sahara occidental, qui succèderait à Horst Köhler, et par la crise interne que traverse en ce moment l’Algérie – pays d’accueil des réfugiés sahraouis et principal soutien à la cause sahraouie-, afin d’enterrer définitivement le plan de règlement de la dernière colonie africaine (et son « gênant » référendum), et pour avaliser le fait accompli colonial marocain.
Hafida Ameyar, journaliste, auteur du livre «  Sahara-occidental : Que veux l’Onu ? » Casbah-Editions 2001