La rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie et les Émirats arabes unis ne serait pas, selon le professeur Chérif Driss, une décision prise dans la précipitation. Pour le politologue et spécialiste des relations internationales, elle serait l’aboutissement de plusieurs années de tensions, de mises en garde et de désaccords qui auraient progressivement dépassé le cadre d’une simple divergence diplomatique.
Intervenant sur Horizon Web TV, le politologue Chérif Driss estime qu’Alger aurait longtemps privilégié la voie diplomatique et la patience, en adressant aux Émirats plusieurs avertissements sur ce qu’elle considérait comme des dépassements de ses lignes rouges. La décision de rompre les relations traduirait ainsi, dans son analyse, le constat que « la ligne rouge a été dépassée ». Pour lui, le fond du problème réside désormais dans ce qu’il qualifie d’ingérence dans les affaires algériennes et dans l’environnement stratégique du pays. Il estime que la recherche d’influence d’un État peut devenir une source de tension lorsqu’elle se transforme en actions susceptibles, selon lui, de porter atteinte aux intérêts ou à la sécurité d’un autre État. Au-delà des dimensions diplomatique et sécuritaire, Driss Cherif met en avant la dimension informationnelle de la confrontation. Selon lui, les conflits contemporains ne se limitent plus aux affrontements militaires et peuvent également passer par l’influence de l’opinion publique, les réseaux et différents relais médiatiques ou sociaux. Le politologue estime ainsi que certains acteurs pourraient chercher à s’appuyer sur des relais à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Algérie afin de diffuser des discours susceptibles de dégrader l’image du pays et d’affaiblir sa crédibilité. Il inscrit cette démarche dans ce qu’il appelle une « guerre hybride », où l’action informationnelle vient compléter les autres formes de pression. L’objectif serait notamment, selon son analyse, de mettre en avant les difficultés et les aspects négatifs concernant l’Algérie tout en présentant l’autre partie sous un jour plus favorable. Driss Chérif évoque également une possible volonté d’« inverser les rôles », en présentant les Émirats comme les victimes des tensions et l’Algérie comme la partie responsable. Une stratégie qui viserait, selon lui, à légitimer cette politique d’influence et à en atténuer la portée.
Question sahraouie, l’autre motif
Le Sahara occidental constitue, à ses yeux, un autre facteur majeur de la dégradation des relations. Il a fait une distinction entre le droit des Émirats à développer leurs relations bilatérales avec d’autres États et leur implication dans des dossiers régionaux sensibles. C’est précisément sur le Sahara occidental que cette distinction prendrait toute son importance. Le politologue reproche aux Émirats d’avoir, selon lui, affiché un soutien trop marqué à la position marocaine, notamment à travers leurs investissements dans les territoires sahraouis. Pour lui, Alger ne conteste pas le droit d’Abou Dhabi à entretenir des relations étroites avec Rabat. Ce qui pose problème serait l’implication émiratie dans un dossier qu’il considère comme relevant du processus de décolonisation et du cadre des Nations unies.
La relation entre les Émirats arabes unis et Israël constitue également, selon le spécialiste, un élément important de cette confrontation. Driss Chérif précise que ce n’est pas nécessairement la normalisation avec Israël qui constitue, à elle seule, le principal problème. Il met plutôt l’accent sur les conséquences politiques et régionales de cette alliance, notamment concernant la question palestinienne. Pour lui, Alger considère que certaines alliances régionales pourraient contribuer à affaiblir les efforts visant à permettre aux Palestiniens d’obtenir leur propre État. Le politologue inscrit également les tensions actuelles dans une séquence plus ancienne. Il rappelle notamment les difficultés qui avaient entouré le sommet de la Ligue arabe organisé en Algérie en 2022, affirmant que les Émirats auraient alors cherché à faire échouer l’initiative.
Driss Chérif élargit ensuite son analyse à plusieurs crises régionales, notamment en Libye, au Sahel et au Soudan. En Libye, il pointe notamment le soutien émirati au maréchal Khalifa Haftar. Cette position serait, selon lui, difficilement compatible avec la vision défendue par Alger, qui privilégie une solution politique et « libyenne » au conflit. Rappelant que l’Algérie chercherait à conserver une position de médiateur et à éviter de prendre parti pour l’un des camps. Plus largement, il estime que l’implication d’une puissance extérieure dans les crises qui touchent l’environnement immédiat de l’Algérie peut devenir une question de sécurité nationale.
Pour Driss Chérif, un État qui souhaite accroître son influence dans une région doit tenir compte de ses réalités historiques, humaines, culturelles et sécuritaires. Dans le cas contraire, sa politique de projection de puissance pourrait, selon lui, contribuer à modifier les équilibres régionaux et provoquer des réactions des États concernés.
Le dossier du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), classé organisation terroriste par les autorités algériennes, constitue également un point de tension évoqué par Driss Chérif. En considérant que les contacts ou l’accueil accordé à des représentants de ce mouvement par les Émirats constitueraient, du point de vue d’Alger, une remise en cause de sa politique intérieure et de sa souveraineté. Dans ce contexte, il qualifie cette attitude de « provocation » et d’« acte hostile ». Son argument est que lorsqu’un État considère une organisation comme terroriste, le fait qu’un autre État entretienne des contacts avec ses représentants peut être perçu comme une contestation directe de la position du premier.
Incendies ou la guerre hybride
Il évoque également les incendies ayant touché l’Algérie et les accusations portées par les autorités algériennes concernant leur caractère criminel. Il inscrit cette question dans le cadre plus large de la guerre hybride. Selon lui, une stratégie de déstabilisation peut prendre différentes formes et ne se limite pas à l’action militaire ou sécuritaire. Le politologue estime que les autorités algériennes auraient disposé d’un
« faisceau d’indices » les conduisant à soupçonner l’implication ou l’encouragement d’acteurs extérieurs dans certains actes criminels. Sur ce point, son intervention s’inscrit dans la lecture des autorités algériennes et dans son analyse des nouvelles formes de confrontation entre États.
Souveraineté, sécurité et conséquences économiques
La dimension économique n’est pas absente de l’analyse. Driss Chérif estime que les conséquences de la rupture sur les investissements et les échanges ont nécessairement dû être prises en compte par les autorités algériennes. Mais, selon lui, ces considérations économiques auraient finalement été mises en balance avec des enjeux jugés plus importants : la souveraineté, la sécurité nationale et la prévention des ingérences. Il estime ainsi que la décision d’Alger traduit un arbitrage entre les intérêts économiques et les impératifs stratégiques du pays. Concernant les ressortissants algériens établis aux Émirats, Driss Cherif rappelle que la rupture des relations diplomatiques ne signifie pas automatiquement leur expulsion. Il souligne la distinction entre les relations diplomatiques et la protection consulaire, estimant que les Algériens vivant et travaillant aux Émirats restent protégés par les règles du droit international. Selon lui, une éventuelle expulsion massive des ressortissants algériens constituerait, en revanche, une nouvelle escalade dans la crise. Le politologue rapproche cette décision de la rupture des relations diplomatiques avec le Maroc en 2021. Il y voit l’expression d’une même volonté de réaffirmer la souveraineté et l’indépendance de l’Algérie. Pour lui, le poids financier d’un État, ses alliances internationales ou son influence régionale ne sauraient justifier, du point de vue algérien, une quelconque ingérence.
Au terme de son analyse, Driss Cherif considère que la rupture avec les Émirats dépasse largement le cadre de la relation bilatérale. Il y voit un message adressé à l’ensemble des acteurs régionaux : aucune puissance, aussi riche et influente soit-elle, ne pourrait intervenir dans l’environnement stratégique de l’Algérie ou dans ses affaires internes sans s’exposer à une réaction de la part d’Alger.
Sécurité nationale et intérêts stratégiques
Des experts en relations internationales considèrent que la décision de l’Algérie de rompre ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis s’inscrit dans le cadre de la préservation de la sécurité nationale et de la défense des intérêts stratégiques de l’État. Ils estiment que « les Émirats arabes unis sont allés trop loin dans leurs tentatives de porter atteinte aux intérêts stratégiques de l’Algérie. »
Dans ce cadre, le professeur de sciences politiques et de relations internationales, Azzedine Nemiri, a relevé que « les Émirats arabes unis, malgré leur superficie géographique limitée, n’ont cessé, à travers leur diplomatie, de tenter d’étendre leur influence et d’intervenir dans les affaires intérieures de nombreux pays, tout en contribuant à la création de crises et de foyers de tension dans l’environnement de l’Algérie, ce qui aurait conduit à la rupture des relations ». Il a déclaré à ce propos que « la rupture des relations entre l’Algérie et les Émirats était largement prévisible, compte tenu de l’acharnement des Émirats dans des pratiques qui menacent la sécurité nationale algérienne, ainsi que de leur implication manifeste dans la promotion des drogues et des substances psychotropes». De son coté, le professeur de sciences politiques et de relations internationales, Idris Attia, a déclaré à la Chaîne 1 de la Radio algérienne que « la décision de l’Algérie de rompre ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis est intervenue à l’issue d’un long processus de tensions et d’une accumulation de divergences ». Il a souligné que, « d’un point de vue géostratégique, il convient de constater un passage d’une phase de gestion des différends par les canaux diplomatiques à une phase de redéfinition de la relation, fondée sur les principes de souveraineté ainsi que sur la protection de la sécurité nationale et des intérêts propres à l’Algérie, dans son environnement régional et géostratégique ». Les intervenants ont insisté sur le fait que « l’Algérie demeure fidèle à ses principes profondément ancrés et constants, que sa souveraineté nationale n’est ni négociable ni susceptible de subir des pressions, et que sa sécurité nationale constitue une ligne rouge qu’elle n’accepte pas de voir franchie. »
Sarah O.