Des désavantages de la promiscuité en temps de Corona…

Par Ali El Hadj Tahar

La promiscuité dans les cafés, dans les rues, ajoutée à l’absence d’hygiène et aux embrassades spontanées peuvent être problématiques en ces temps de pandémie. En Islam, dans une prière collective, il est indiqué que les pieds se touchent, mais la proximité symbolique de la prière n’est pas prescrite pour la vie au quotidien.
Nous, Maghrébins, avons une fâcheuse tendance à être collés les uns aux autres. Il est d’ailleurs connu qu’une promiscuité forcée et durable (en prison, ou dans un bidonville ou dans une maison surpeuplée…) est un puissant facteur de stress ; voire, d’agressivité. En ce qui concerne l’épidémiologie et l’éco-épidémiologie, la promiscuité physique amplifie la diffusion de parasites (poux, puces, tiques, gale…) et la propagation des épidémies. Mais il semble cependant qu’une certaine proximité des individus (familles nombreuses, écoles…) permette aussi aux individus de cette cellule de renforcer leur immunité naturelle. Alors que la promiscuité imposée suppose une cohabitation pénible avec plusieurs personnes dans un espace restreint qui empêche l’intimité, la promiscuité sociale est une manière d’être, quant à elle. La promiscuité imposée par l’exigüité d’un logement résulte de facteurs indépendants de la volonté, tandis que la promiscuité dans l’espace social relève de la culture. C’est en tout cas, ce qu’a découvert Edward T. Hall, qui a élaboré durant les années 1960 l’approche de la proxémie, où est notamment étudiée la distance interpersonnelle correspondant à différentes situations sociales (distance différente, suivant les cultures et les personnalités).
La proxémique est donc l’étude de la perception et de l’usage de l’espace par l’homme. On utilise donc le terme de proxémie quand on veut parler de « la distance physique qui s’établit entre des personnes prises dans une interaction, un échange de communication » [Wikipedia] Dans la culture occidentale, la proxémie, ou distance entre personnes lorsqu’ils communiquent, est différente, selon qu’on soit dans l’intimité ou dans la relation publique. Dans les pays occidentaux, il a donc été établi des distances acceptables avec l’autre. La sphère intime, définie pour chuchoter, par exemple, est de 15 cm à 45 cm. La sphère personnelle réservée aux amis va de 45 cm à 1,2 m. La sphère sociale (de 1,2 m à 3,6 m) est celle des connaissances, tandis que la sphère publique utilisée pour parler devant un public ou interpeller quelqu’un n’est pas moins de 3,6 m. Ces distances varient selon qu’on est en colère ou en accord… En observant les distances physiques établies entre les Occidentaux, Hall a pu analyser les formes de communication corporelle dans différentes cultures. Les rapports à l’espace sont inconscients, a-t-il compris avant de déduire que la manière de structurer le temps et l’espace constituait une forme de communication spécifique à chaque société. Dans son expérience du service outre-mer des soldats et officiels américains, ses concitoyens lui ont dit que les gens se tenaient « trop près » pour leur parler. Lorsque les Américains reculaient, ils étaient accusés d’être froids et inamicaux, et qu’ils se désintéressaient des gens locaux.
La société algérienne a beaucoup évolué, mais elle a gardé des habitudes, des traditions qui, en temps de disette peuvent rendre solidaire, mais en temps de choléra peuvent être catastrophiques. Il en est ainsi des cultures. Aucune n’est supérieure à l’autre, mais face aux défis, chacune à sa pertinence. Une conception trop distante de l’espace peut traduire une forme d’individualisme ; voire, d’égoïsme, tandis qu’un partage de l’espace et de l’intimité peut être interprété comme une forme de dépendance, pas seulement d’altruisme et de solidarité. Selon les circonstances, les comportements psycho-sociaux individuels et collectifs peuvent sauver des vies ou des menacer.
A. E. T.