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LA CAPITALE DE L’EST PRIVÉE DE SALLES DE CINÉMA : À quand le retour du 7e art à la ville de Constantine ?

Au lendemain de l’Indépendance du pays, Constantine comptait sept salles de cinéma toutes dites cinéma de quartier et huit si était comptabilisée celle d’El-Khroub. Trois d’entre elles : Versailles, ABC (1 100 places) et Olympia étaient réparties dans des faubourgs à forte concentration populaire, quatre autres étaient pratiquement implantées au centre-ville : Cirta, Triomphe, Colisée et Royal.

Accessoirement existait une autre salle si tant est que sa très faible contenance d’une part et son statut puisse la faire considérer ainsi à savoir le cinéma Paroissial lequel comme son nom l’indique appartenait à une paroisse vestige de la présence coloniale et ne pouvait guère accueillir plus de 150 personnes. Le Paroissial allait disparaitre comme par prestidigitation sans que l’opinion ne le remarque et pour cause certainement le statut précédemment évoqué. D’ailleurs, le personnel qui la faisait fonctionner se composait de deux personnes dont une guichetière faisant office d’ouvreuse une fois que la projection du film débutait et évidemment le…projectionniste.
Une deuxième autre salle mais celle-ci sans doute la plus importante parce que plus imposante sur le plan architectural en plus des annexes qui en faisaient le point de chute du Tout-Constantine ou du moins des fêtards chroniques à savoir le Colisée. Ce déjà complexe en disposant d’une immense salle de projection somptueuse insonorisée doté d’une siègerie tout en velours rouge, d’une partie «orchestre» et d’une autre «balcons» agrémentée de loges, de portes- battantes, d’un toit ouvrant était également réputé pour son très classique casino, son restaurant, bar et café le tout donnant sur une terrasse de la taille d’un quart de terrain de football, d’une discothèque qui accueillait en son sein les groupes musicaux de l’époque autant nationaux : Anden’s (Annaba), Icosium’s (Alger), Blue-Jeans (Constantine) et les professionnels du groupe des Mafiosi (Italie).
Le Colisée a été démoli au milieu des années 1960, semblerait-il, dans une sordide machination qui, à l’époque, était imputée à un groupe de responsables véreux pour en faire un agora sauf que les retombées financières se seraient situées seulement en les frais de démolition au profit forcément de l’entreprise qui s’est chargée du projet. Une autre version plus plausible impute le rasage de cette imposante structure à une sérieuse et authentique menace de glissement de terrain qui aurait pu compromettre la stabilité de tout ce qui se situait à sa périphérie.

Des films de tous genres et tous les goûts
Ceci étant, il y a lieu de souligner que la production cinématographique étrangère battait son plein et celle nationale n’était pas en reste avec l’émergence de jeunes réalisateurs sortis fraîchement émoulus des divers instituts de formation de l’ex-URSS ou l’IDHEC (Paris) et qui allaient faire l’appoint à d’excellents cinéastes déjà présents au lendemain de l’indépendance et en partie formés sur le tas. Les salles ne désemplissaient pas d’autant plus qu’il y en avait pour tous les goûts et tous les genres avec carrément une spécialisation desdites salles. Ainsi, au cinéma Cirta ce sont les fans des films de série B (western, thriller, gangster) et surtout égyptiens et/ou hindous qui battaient les records d’affluence autant sur la durée d’affiche tant que l’attrait des romances et autres mélodrames en plus du prix modique du billet faisaient que beaucoup de spectateurs n’hésitaient pas à revoir à plusieurs reprises un film.
Dans le reste des salles étaient projetés des films qui sans être élitistes ou cérébraux drainaient toutefois des spectateurs enclins à un cinéma plus réaliste même loin de celui dit d’auteur que seul l’écran de l’ABC accueillait. Mais il est vrai que l’ABC était un tant soit peu réputée pour la nature particulière d’un public chic et à un degré moindre un autre petit-bourgeois qui s’efforçait d’être au diapason compte tenu de certaines convenances plutôt anachroniques comme l’allure, le maintien et l’aspect vestimentaire à telle enseigne que le voile (m’laya) pour les femmes n’était pas accepté. Enfin au Versailles, Olympia, Royal et avant sa démolition les films d’espionnage, péplum et western-spaghetti faisaient le menu. Là également, les guichets n’ouvraient que pour une courte durée de temps car faut-il le souligner les billets des deux tiers de la salle étaient vendus à l’extérieur au marché noir avec la connivence du gérant.
Il parait pour le moins hasardeux de situer avec précision la ou les années où les salles ont commencé à fermer mais il est clair qu’au tout début des années 1990 elles n’attiraient plus grand monde, pour de nombreuses raisons, dont le recul enregistré en cette période, de la place de la culture, dans les politiques de l’État et le poids manifestant du courant islamo-conservateur dans la société outre la décennie rouge qui a frappé fortement les hommes et les femmes du monde de la culture. Situation qui a fortement contribué à l’accapararement d’une place importante dans nos mœurs et habitude de la télévision par satellite, avec la prolifération des fameuses paraboles qui allaient champignonner sur les façades et toits d’immeubles, en plus évidemment du magnétoscope et des cassettes vidéos qui proposaient un large éventail de films.

Fermetures en cascade des salles
Cette désaffection générale a sans doute quelque part contribué à la cessation d’importation de films par l’État sans pour autant qu’une autre partie en prenne le relais compte tenu du risque de non retour sur investissement. Ce qui était effectif faut-il le préciser et les rares distributeurs privés qui s’y sont essayé ont vite déchanté. Quant aux salles de cinéma tombées en vacance pour cette raison au moins une (Royale) sera reprise par un prestataire privé qui la dévoiera totalement en y organisant des projections de vidéos en plus du caractère licencieux, violent, immoral des films faisant fi de toute signalétique interdisant l’accès notamment aux mineurs. Les pouvoirs publics locaux ne s’en sont jamais inquiétés et encore moins les associations, voire les mosquées.
Il est toutefois certain que les gains étaient énormes en raison de l’infime investissement (un magnétoscope et la location des cassettes) et d’un très relatif merchandising qui consistait à créer des activités annexes : café, cigarette, sandwich et cabines téléphoniques avec en bout de course une fréquentation d’individus des plus interlopes consommateurs à outrance de choses licites et illicites, ce qui allait faire intéresser un ou deux autres personnages qui s’engageront dans l’exploitation des cinémas Versailles et Olympia mais aller trop loin et qui sortiront du circuit en laissant derrière eux des créances impayées au fisc, sécurité sociale d’agents jamais déclarés, de loyers jamais payés avec «cerise sur le gâteau» des dommages causés aux installations et équipements originels.
Aujourd’hui le cinéma Royal est quasi-totalement en ruines et parce qu’accessible par une multitude de brèches abrite des individus douteux entre dealers, petites frappes et homosexuels. Le Cirta après bien des turpitudes et un premier incendie qui l’a totalement détruit a été réhabilité par recours à des spécialistes parce que la salle était semblerait-il une reproduiction réduite mais parfaite de la Scala de Milan. Néanmoins, étrangement après sa restauration, un deuxième incendie allait encore la ravager en 1996. Elle restera en l’état jusqu’à sa cession au ministère de la Culture lequel en avait fait entre-temps après sa cession par la commune sa deuxième salle de répertoire de la cinémathèque algérienne avec celle d’An-Nasr et ce en raison du grand succès populaire rencontré après l’organisation du Panorama international du cinéma méditerranéen au milieu des années 1980.

Le Cirta ravagé par deux incendies successifs
En fait, Cirta appartenait à un riche propriétaire terrien qui en avait fait l’acquisition en 1949 au même titre qu’une autre salle située à une centaine de mètres en l’occurrence l’Alhambra et destin étrange celle-ci a tout aussi été l’objet d’un incendie qui l’a entièrement ravagée. Au lendemain de l’indépendance elle sera nationalisée et transformée en mosquée jusqu’à nos jours. Les héritiers du propriétaire initial seront indemnisés dans le cadre d’une mesure nationale politique consistant en la restitution des terres et propriétés, toutes natures confondues, Or, feu Chentli, le propriétaire était en possession de 7 cinémas dans la région est du pays.
Enfin les cinémas Versailles et Olympia sont deux véritables épaves, l’ABC cédée à un privé via un plus que douteux deal avec la commune est en situation contentieuse mais un contentieux qui dure quand même depuis près de 25 ans. En attendant, les descendants du «propriétaire » aujourd’hui décédé en bénéficient allègrement mais pour des activités qui n’ont rien à voir avec le 7ème Art.
Le parc cinéma aurait pu être sauvé à deux reprises, c’est-à-dire en 2002 quand le hasard a fait que soient élus au poste de vice-président chargé de la culture un cinéaste en la personne de Mohamed Hazourli et au même poste mais à l’APW Farouk Belagha ancien animateur du 20h à la station régionale de la télévision dans les années 1960 et ensuite directeur de celle (station régionale) de la radio. Sauf que ni l’un ni l’autre n’ont rien fait et encore moins entrepris.
Conclusion, il n’existe aucune salle de cinéma exploitable à l’exception de celle du Zénith qui ne fonctionne que rarement. Sa réalisation a été achevée à quelques semaines de l’ouverture de la manifestation dite «Constantine, capitale de la culture arabe ». C’est dire le ridicule d’une cité vingt fois millénaire qui accueille un évènement international concernant la culture et qui ne dispose d’aucune salle de cinéma fonctionnelle.
Med R.D.