Irak

Dans l’Irak confiné : Soupe populaire et masques faits maison

Des bénévoles distribuent riz, sucre et autres lentilles, des commerçants placardent sur leur échoppe «gratuit pour ceux dans le besoin»: en Irak, où le confinement contre le nouveau coronavirus rime avec chômage forcé, la solidarité fait parfois des miracles.

Abou Hachem, la cinquantaine, distribue des sacs de denrées alimentaires devant un grand magasin de Bagdad. Pour lui, «tout le monde devrait participer à cet effort humain» face à la pandémie. Dans un des pays les plus riches du monde en pétrole, mais avec 20% de la population en dessous du seuil de pauvreté selon la Banque mondiale, la maladie Covid-19 a déjà tué officiellement 56 personnes et contaminé plus de 800 autres. Et elle ne fait qu’aggraver la précarité des Irakiens qui, en plus d’un couvre-feu total, assistent à la chute des cours du pétrole, l’unique source de devises du pays. Depuis le début du confinement obligatoire il y a trois semaines, travailleurs journaliers, secteur informel, employés du bâtiment sont à l’arrêt. Aujourd’hui, seuls les fonctionnaires et quelques rares exceptions touchent encore un salaire. Mais ces chanceux doivent subvenir aux besoins de toute leur famille car plus personne ne peut apporter un petit revenu supplémentaire avec des ventes à la sauvette, des petits boulots de journalier ou quelques courses comme chauffeur VTC.

«Pire que l’EI»
«Je connais un maçon chef d’un foyer de huit personnes: du jour au lendemain, il n’a plus gagné un sou», affirme à l’AFP Moustafa Issa, un Bagdadi de 31 ans qui, avec d’autres bénévoles, aide désormais plus de 450 familles. «Un père de famille a dû vendre sa bouteille de gaz pour nourrir ses proches», rapporte-t-il encore. «Et un autre a vendu son téléphone». Contrairement à l’époque de l’embargo international imposé à l’Irak de Saddam Hussein, les rayons des magasins ne sont plus vides. «Aujourd’hui, Bagdad est pleine de denrées alimentaires, mais les gens n’ont pas de quoi les acheter», regrette M. Issa. Et parfois, ils ont trop honte pour demander de l’aide. «Une femme a traversé la moitié de Bagdad pour demander à manger dans une mosquée loin de chez elle, afin que personne ne la reconnaisse», raconte-t-il. Pour un haut responsable gouvernemental, le pire reste à venir: «la pauvreté alimentaire pourrait toucher près de 50% de la population d’ici mai», assure-t-il, alors que les cartes de rationnement héritées de l’époque de l’embargo sont bien loin de couvrir les besoins minimum des Irakiens en produits subventionnés. Officiellement, les autorités assurent que leurs réserves de 60 milliards de dollars suffiront à couvrir un peu plus d’un an d’importation de céréales et de viande, mais la crise économique qui guette ne peut mener qu’à l’austérité, l’inflation voire la dévaluation, selon les experts. Le Premier ministre désigné, Adnane Zorfi, a aussi évoqué la possibilité que l’Etat ne puisse plus payer ses millions de fonctionnaires. Dans le doute, M. Issa a stocké de quoi assurer ses distributions alimentaires jusqu’à juillet. Car l’Irak, dit-il, fait aujourd’hui face «à un danger plus grand que celui du groupe Etat islamique» (EI), dont les jihadistes ont un temps tenu un tiers du pays. A cause de cette dernière guerre, mais aussi de toutes les violences ayant ravagé l’Irak depuis les années 1980, les infrastructures de ce pays de 40 millions d’habitants sont à genoux, et les hôpitaux sont en pénurie chronique de lits, de médecins et de médicaments.

«Que Dieu nous épargne»
Assaad al-Saadi est revenu l’an dernier d’Allemagne pour participer à une inédite révolte antigouvernementale populaire, mais aujourd’hui, il a transformé sa maison en atelier de couture pour aider contre le virus. «L’épidémie progresse et nous n’avons même pas le minimum pour y faire face», assure ce quadragénaire qui coud avec sa mère 1.000 masques médicaux par jour et les distribue gratuitement. A 600 km de là, dans la métropole pétrolière de Bassora (sud), Ahmed al-Assadi distribue de la nourriture avec sept bénévoles. «Nous recevons tous nos dons de particuliers, loin de l’Etat et des partis politiques», assure-t-il. A al-Hilla, Najaf ou Nassiriya, également dans le sud, d’autres Irakiens font de même, tandis que des propriétaires ont cessé de réclamer des loyers et des magasins de faire payer leurs clients les plus pauvres. En Irak, pays parmi les plus corrompus du monde avec un des taux d’emploi les plus bas selon la Banque mondiale, les guerres ont fait des centaines de milliers de morts et invalides, fragilisant des familles entières. Alors que la pandémie progresse, mieux vaut prévenir que guérir, préconise Mohammed al-Joubouri, agriculteur de la province de Babylone. «Aujourd’hui, nous devons aider les plus pauvres, pour que Dieu nous épargne de la maladie», dit-il.