Le 15 mai, date hautement symbolique pour le peuple palestinien, la tour Eiffel à Paris, capitale française, est devenue le théâtre d’un geste politique fort. En déployant un drapeau palestinien au cœur même de Paris, des militants d’Extinction Rebellion ont transformé un monument mondialement connu en tribune de mémoire et de dénonciation, rappelant que la Nakba reste une blessure ouverte de l’histoire contemporaine.
Vendredi en fin d’après-midi, six militants ont été interpellés après avoir déployé un drapeau palestinien de quatre mètres sur trois depuis la tour Eiffel. L’action, revendiquée par le mouvement écologiste et activiste Extinction Rebellion, visait explicitement à commémorer l’anniversaire de la Nakba. Selon les autorités françaises, les militants ont été placés en garde à vue pour « intrusion non autorisée dans un site classé et mise en danger de la vie d’autrui ». Ils avaient accédé au toit de la brasserie Madame, située au premier étage du monument, avant d’exhiber le drapeau palestinien vers 17 heures. Rapidement, les images ont circulé massivement sur les réseaux sociaux, transformant cette action en symbole politique dépassant largement les frontières françaises. Au-delà du volet judiciaire, l’événement pose une question essentielle : pourquoi un simple drapeau suscite-t-il une réaction sécuritaire immédiate lorsqu’il rappelle la souffrance palestinienne, alors que d’autres démonstrations politiques du monument ont été officiellement assumées par les autorités françaises ? La députée européenne Rima Hassan a immédiatement dénoncé ce qu’elle considère comme un traitement à deux vitesses, rappelant publiquement que la tour Eiffel avait été illuminée aux couleurs israéliennes après le 7 octobre 2023 sans provoquer d’interpellations ni de procédures similaires. Pour Extinction Rebellion, l’action relevait d’ »un devoir de mémoire ». Le mouvement affirme avoir voulu « rappeler une injustice historique toujours en cours ». La Nakba n’est pas seulement un événement du passé : elle demeure, pour des millions de Palestiniens, une réalité vécue à travers l’exil, l’occupation et l’absence de souveraineté. En investissant un symbole mondial comme la tour Eiffel, les militants ont cherché à rompre ce qu’ils considèrent comme « un silence politique européen face aux souffrances à Ghaza et en Palestine ».
Un symbole devenu tribune politique
La portée de l’action dépasse largement l’activisme classique. La tour Eiffel n’est pas un lieu neutre. Elle incarne la France, ses valeurs proclamées de liberté et de droits humains. En y déployant un drapeau palestinien le jour anniversaire de la Nakba, les militants ont transformé un monument touristique en espace de contestation morale. Cette mobilisation s’inscrit dans une vague mondiale de commémorations organisées dans plusieurs capitales. À l’ONU, l’ambassadeur palestinien Riyad Mansour a lu un message du président Mahmoud Abbas affirmant que reconnaître la Nakba revient à reconnaître une injustice historique persistante et le droit du peuple palestinien à l’autodétermination. Il convient d’ailleurs de rappeler que la Palestine dispose du statut d’État observateur non membre aux Nations unies depuis 2012, reconnaissance diplomatique majeure accordée par une large majorité de la communauté internationale, y compris soutenue politiquement par la France dans la perspective d’une solution à deux États. La position française officielle reconnaît en effet le principe d’un État palestinien viable et souverain. Cette réalité diplomatique rend d’autant plus paradoxale la criminalisation symbolique d’une action militante rappelant une cause déjà reconnue sur la scène internationale. Le débat renvoie également à un précédent révélateur. En octobre 2023, le drapeau sionite avait été déployé sur le fronton de la mairie de Nice à l’initiative du maire Christian Estrosi. Malgré la polémique nationale, aucune intervention immédiate des autorités françaises n’avait eu lieu. Ce n’est qu’en juin 2025, après une demande formelle du préfet des Alpes-Maritimes, que la justice administrative est intervenue. Le tribunal administratif de Nice avait alors ordonné le retrait du drapeau, estimant qu’il contrevenait au principe de neutralité des bâtiments publics municipaux, laissant cinq jours à la municipalité pour s’exécuter.
Rima Hassan, une voix politique assumée
L’intervention de Rima Hassan ne relève pas d’une simple réaction sur les réseaux sociaux. Juriste de formation et figure montante de la gauche française, l’eurodéputée franco-palestinienne s’est imposée comme l’une des voix les plus constantes en Europe pour la défense des droits du peuple palestinien. Son engagement s’inscrit dans une démarche politique assumée : replacer la question palestinienne dans le champ du droit international et non uniquement dans celui du débat sécuritaire. En dénonçant la garde à vue des militants, elle a cherché à ouvrir un débat plus large sur la liberté d’expression politique en France et sur la légitimité des mobilisations citoyennes. Pour ses soutiens, son intervention rappelle que la solidarité avec la Palestine n’est pas une position marginale mais une revendication portée désormais au sein même des institutions européennes.
es prises de position traduisent aussi l’émergence d’une nouvelle génération politique refusant la neutralité face aux violations des droits humains. Samedi, un rassemblement place de la République à Paris devait prolonger cette mobilisation. Associations, organisations de gauche et collectifs solidaires ont appelé à commémorer la Nakba et à exiger la reconnaissance pleine et entière des droits palestiniens. La rue devient ainsi l’espace où s’exprime une solidarité que beaucoup estiment insuffisamment portée par les institutions. Au fond, l’image du drapeau palestinien flottant sur la tour Eiffel restera comme une photographie politique forte : celle d’une société civile refusant l’oubli et utilisant les symboles pour interpeller les consciences. Car derrière les arrestations et les débats juridiques demeure une interrogation plus profonde : peut-on criminaliser la mémoire lorsqu’elle dénonce une injustice ? Et si ce drapeau suspendu au-dessus de Paris rappelait surtout qu’aucune cause juste ne disparaît tant qu’elle trouve des voix pour la porter ?
Mohamed Amine Toumiat










































