Des experts le confirment : l’École algérienne va mal

De procédures en improvisations, dénommées pompeusement Réformes, le secteur de l’éducation a fait du surplace des années durant, illustrant à merveille le fameux dicton, « celui qui n’avance pas recule ». Depuis la Réforme de 1976, immortalisée par l’empreinte de feu de Mostefa Lacheraf, l’École algérienne n’en a eu de meilleure digne de ce nom.

La politique du fait accompli à laquelle a été confronté, du moins depuis 1999, le personnel pédagogique, du fait d’avoir été écarté du débat constructif, n’a fait que reporter l’édification d’une génération porteuse d’un modèle de croissance. La Loi d’orientation pédagogique 2008, devant être élaborée par une autre commission que celle chargée des réformes de 2003, n’a contribué, en finalité, qu’à renforcer les relents d’une pédagogie arriérée, linguistiquement déficiente, littérairement anonyme, scientifiquement peu encline à se projeter dans le futur. Ce sont là les importants griefs reprochés au secteur de l’éducation lors du Forum du journal arabophone « El Wassat », organisé en collaboration avec le Club algérien des médias. Le constat établi, plutôt un rappel d’évidences, n’émane pas de politiques minés par des considérations idéologiques ou d’ambitions de positionnement partisan, mais par un panel d’experts, pédagogues, psychologues, et d’enseignants, qui ont, pour certains, un lien très étroit avec le secteur de l’éducation. Le plus fameux d’entre eux (excusez ce jugement de valeur) est Abdelkader Fodil. Pour lui, le terme de « Réformes » est inapproprié à la démarche prônée depuis 2003, mais celui qui sied le mieux est plutôt, « procédures » ou « changement radical ». Selon ses dires, tout a été fait dans l’urgence et l’improvisation, loin du débat réfléchi et concerté. Mieux, Fodil parle d’absence de réglementation régissant le secteur de l’Éducation, jusqu’en 2008, un lustre durant, le secteur a pataugé dans le flou du fait qu’une instruction présidentielle a été annulée par une simple circulaire signée par le secrétaire général du ministère de l’Éducation nationale (MEN). L’estocade a été portée loin, notamment, depuis qu’il a été décidé de la mise en veille de la formation au profit du personnel pédagogique, qu’à illustrer l’abandon d’une soixantaine d’instituts de formation que comptait le secteur. Cela a donné lieu à un recrutement, à connotation sociale, dont les conséquences sont ressenties à ce jour, et dont la grève des enseignants contractuels qui met en danger la scolarité de millions d’élèves, en est l’illustration la plus probante. Le recrutement des pédagogues ne se basait, tient-il à souligner, sur aucun critère valorisant la compétence et l’expérience. Sur les paradigmes pédagogiques en vigueur, l’expert se fait critique. Il a, en ce sens, dénoncé le fait que les trois éducations enseignées, Islamique, Technologique et Civique, devaient être faites à partir de la troisième année primaire, pour les deux dernières, alors qu’il suffisait d’un simple enseignement oral pour la première citée.

Les sciences juridiques en 1ère année moyenne
Pour la sociologue et psychologue, Zahra Fassi, l’Histoire de l’éducation est pleine d’histoires ! Pour se relever de la torpeur éducative chronique, il faut une vigilance éducative ou pédagogique à l’horizon 2030 à lancer en urgence, prône-t-elle. Usant de tournures de phrases tonitruantes, elle dira que « Au lieu de planifier au profit de l’élève, on a planifié contre lui ». Cela a engendré un scolarisé violent, feuilletant le livre au lieu d’en acquérir l’essence et le contenu textuel, apprenons par cœur le Coran au lieu d’en retenir la Sacralité universelle. On aurait dû, regrette la très médiatisée psychologue, apprendre aux élèves du moyen, à partir de la première de ce cycle, les sciences juridiques, d’une manière vulgarisée, afin de le mettre en garde les conséquences des comportements répréhensibles par la loi.
La nature ayant horreur du vide : en mettant de côté les préceptes scientifiques et autres proportionnels l’intelligence de l’écolier, on a laissé s’introduire une culture étrangère à nos mœurs, véhiculée par le Net et ses réseaux sociaux dont Facebook, dira-t-elle en substance. Et le taux élevé des résultats des examens de fin d’année dans les trois paliers, n’est que, selon Fassi, l’arbre gonflé qui cache la forêt des monstres engendrés. Pour le porte-parole du Cnaspeste, Messaoud Boudiba, le rôle du politique a fait défaut dans la mise en exergue des lacunes enregistrées par le secteur. La vigilance éducative aurait dû, regrette-t-il, être enclenchée en 2003, et ce pour parer à la Réforme de 2003. Car, pour le syndicaliste, en 1999, le pays encore exsangue et éprouvé de la décennie rouge aurait effectué une petite pause avant d’entamer la réforme de l’éducation. Cela n’a accouché que d’un changement radical dans les programmes scolaires, mettant de surcroit l’enseignant devant le fait accompli. Ce dernier a mis le staff pédagogique dans une situation médiane, entre le marteau d’inculquer un programme auquel il n’a pas été associé et l’enclume des conditions socioprofessionnelles précaires. Enseignant de physique de son état, Boudiba sait de quoi il parle. Dans ce cadre, le porte-parole du Cnapeste rappelle que la Réforme 1976 a eu entre autres mérites d’ouvrir un large débat pour sa mise en œuvre, contrairement aux suivantes. Et, nationalisme oblige, de souligner que le Savoir et la Science ont été davantage au menu des initiatives lancées par la génération de la Guerre de Libération nationale, pourtant moins instruits, que dans celles de la génération postindépendance.

Un partenariat public/privé pour supporter le coût de la scolarité à l’horizon 2030
Telle est la recommandation de Brahim Messaitfa, docteur en économie, proposant, en ce sens, une vision d’ensemble pour sortir de la régression actuelle. Il met en garde contre le risque à venir, dans une conjoncture empreinte de crises multiformes, à savoir la difficulté pour l’État de prendre en charge, financièrement parlant, les scolarisés à l’horizon 2030, que des prévisions estiment à 15 millions d’élèves. Avant cela, un bilan comptable s’avère nécessaire, afin de quantifier les dépenses consenties par l’État pour accompagner l’élève, du primaire au secondaire, et comparer avec les résultats scolaires, réels, induits.
« Il ne sert à rien d’enseigner et de former une cohorte de futurs chômeurs, dont la valeur ajoutée économique pour le développement du pays est nulle. Car, c’est un investissement dont on doit savoir le coût.», dira-t-il. Comme référence, l’ancien secrétaire d’État auprès du Premier ministre chargé des prospectives et des statistiques, parle de la Corée du Sud, ou le secteur se base sur un modèle psychologique pour déterminer l’orientation des élèves, afin de mieux capitaliser leur savoir dans les domaines bien définis au préalable. En d’autres mots, il ne sert rien d’orienter un élève vers une filière donnée, alors que ses prédispositions vont vers le chômage. Enfin, il conclut, « La formation, la vigilance pédagogique et le bon usage du potentiel pédagogique des formateurs, et y en à gogo, sont les trois axes du futur, lequel futur n’est 2030, qui est déjà du passé, mais 2100 et 2110».
Zaid Zoheir