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VILLE ANTIQUE DE SUEZ : Le secret algérien de la plus vieille cité d’Égypte

Jeudi dernier, les projecteurs étaient braqués sur la ville égyptienne de Suez, à l’occasion de la rencontre des Verts contre les Éléphants ivoiriens (CAN 2019). La victoire des Fennecs a provoqué des scènes de liesse des supporters algériens dans tout le pays. Loin du football, cette ville antique de 745 000 habitants, située au Nord du Delta du Nil, renferme pourtant une histoire avec les Algériens qui remonte à une date lointaine.

De notre envoyé spécial en Egypte, Hamid Mecheri

Vous ne pourriez pas venir à Suez juste pour regarder le match Algérie – Côte-d’Ivoire et repartir, mais cette étendue de ports (Al-Adabia, Suez et Sokhna) et de raffineries du pétrole, située à l’embouchure du canal de Suez au Nord d’un des bras de la mer rouge est l’un des nombreux endroits singuliers et attrayants, dont le voyageur ne peut qu’être émerveillé. Un mélange de modernité et d’ancienneté dans cette ville millénaire, où les voyageurs admirent les interminables petites barques des pêcheurs sur les quais, les hautes tours et hôtels de luxe au bord de la mer, ou sirotant un thé ou un café arabe dans les cafés populaires, ou dîner sur le littoral en regardant le coucher de soleil derrière le Nil. Saïd Al Maghrabi, un jeune natif de Suez, officiellement au chômage, mais connu comme un « cambiste » ici, est très connu et proche des Algériens qui veulent acheter de la livre égyptienne ou vendre des euros ou des dollars. Non loin de «Suez stadium», Saïd habite dans un logement dans un bâtiment de plusieurs étages. Il accueille ses «clients-hôtes» dans sa maison autour d’un thé ou un jus d’orange. Une télé plasma allumée sur une chaîne TV sportive, Saïd échangeait, en fin connaisseur du football, avec ses invités sur la performance extraordinaire de l’équipe algérienne à la CAN 2019, la sortie surprenante du premier tour des Égyptiens, et donne aussi des informations et recommandations sur les restaurants, cafés et autres lieux pour les touristes.

Les Verts, vedettes du tournoi
«L’équipe algérienne est forte parce qu’elle a l’amour du pays et le nationalisme au cœur. Chose que l’équipe égyptienne n’en avait pas cette fois-ci», raconte, avec regret, Al Maghrabi, qui a insisté pour nous inviter dans un café populaire du coin. «Les Égyptiens ont un entraîneur étranger contrairement au passé où l’équipe a été toujours drivé par un Égyptien, cela a influé négativement sur notre équipe. Même Mohamed Salah n’a rien pu faire. Pour nous, la sortie de notre équipe dès le premier tour a été attendue. Les Algériens qui ont su choisir un entraîneur de chez eux, Djamel Belmadi, ont, eux, trouvé la bonne formule», a-t-il analysé lorsque nous lui avons demandé pourquoi les Pharaons ont réalisé une si piètre prestation alors qu’ils jouaient à domicile et devant leur public.
Les Égyptiens aiment et suivent de très près le football. Néanmoins, «je ne suis pas un fan ultra pour mon équipe», explique pour sa part Abdou Salam G., le guide touristique qui orienterait les Algériens à bord des bus affrétés pour la circonstance : Aéroport international du Caire – Suez stadium. Chose que l’on peut vérifier sur place : beaucoup d’Égyptiens de tous âges, dans les rues et autres endroits, s’engagent volontairement dans des conversations avec les Algériens sur les thèmes du football et acceptent, avec un sourire, les critiques faites même des plus acerbes contre leur équipe et leur idole vénérée, la star du club anglais Liverpool FC; Mohamed Salah.
L’équipe algérienne a créé la surprise dès l’entame de cette compétition africaine de football, en gagnant toutes ses rencontres du premier tour sans encaisser de buts. La veille de la rencontre très enflammée des quarts de finale contre la Côte-d’Ivoire, la presse égyptienne a décrit une équipe algérienne «à l’attaque effrayante et à la défense impénétrable». Le premier quotidien à large diffusion en Égypte, Al-Watan, a prévenu que «les guerriers du désert ont de nombreuses armes pour gagner, notamment le grand soutien des supporters algériens». Il a rapporté aussi, en caractères gras, les propos faits par le sélectionneur ivoirien, Ibrahim Kamara, sur l’équipe algérienne la veille de ce match : «[L’Algérie] est la seule équipe adversaire dont j’ai souhaité éviter la confrontation».

« Al Djazairyin Regalla !» (Les Algériens sont de braves hommes)
Beaucoup d’Égyptiens, en effet, ont préféré supporter l’équipe et les couleurs algériennes, en se déplaçant avec force au Suez stadium. Mais pour beaucoup d’Égyptiens de Suez, le mot «Algérie» rappelle encore le passé et une phase très critique et déterminante dans l’histoire de l’Égypte contemporaine. Saïd Al-Maghrabi fait ressortir son Smartphone, en nous montrant une carte sur Google Map : «Ici c’est le canal de Suez et plus au Sud c’est le Sinaï. Lors de la guerre d’octobre 1973, beaucoup d’Algériens ont combattu ici dans le cadre des forces arabes alliées. Certains sont tombés en martyrs. Grâce à la férocité de leur combat, ils ont pu stopper à Suez l’avancée de l’armée israélienne qui se dirigeaient alors au le Caire pour l’occuper».
Une page d’histoire qui semble très vivace chez les Égyptiens : « Al Djazairyin Regalla », (les Algériens sont des braves hommes), répétait tout Égyptien que nous avons rencontré à Suez ou à l’aéroport du Caire. Ici, le cadre de vie est abordable et les prix ne sont pas très élevés, mais si vous voulez rechercher les très belles plages, le sable blanc, avec moyens de surfing sur les vagues et autres divertissements, vous devez aller plus au Sud jusqu’à la ville de Sokhna, un complexe touristique renfermant hôtels de luxe, hypermarchés, piscines, salles de yogas et salles de jeux. Les riches familles égyptiennes et les touristes européens et autres préfèrent y séjourner.

La ville de Suez vaut d’être visitée
Des immeubles d’habitation, l’un côtoyant l’autre, disposant de nombreux étages, dans un décor ordonné qui n’a rien à voir avec nos cités-dortoirs, à l’exception de l’image du linge étalé sur les balcons. Une chaîne de villas aux architectures différentes mais modernes et agréables. Des tours très hautes en verre et des bâtiments des sociétés commerciales et de services modernes, les grands estrades, qui côtoient, dans une complémentarité inégalée, les vieux quartiers populaires, ses petits « Zougag», (petites ruelles), et Souks, marchés traditionnels populaires. À perte de vue, les mosquées, d’une architecture différente pour chacune, sont éparpillées dans toute la ville et s’étendent jusqu’au bord de la mer.
De l’aéroport international du Caire, les bus qui nous ont transportés vers le stade de Suez ont mis plusieurs heures de routes (environ 4 heures) pour arriver à destination de Suez. La route est large et fluide. Un réseau autoroutier très important qui fait des envieux (très impressionnés, nous Algériens, qui passent une grande partie de notre vie dans les embouteillages). À la différence de la capitale, le Caire, très bruyante et à la circulation infernale dans la matinée, Suez est dotée d’assez d’infrastructures pour contenir son parc automobiles. Seul inconvénient : sous un soleil de plomb, le chemin est sableux en rouge de la terre.
Situé entre ce milieu désertique et les bords de la mer rouge, de loin la vue de la ville laisse croire à une perle rare inspirée d’un conte de fées. En parcourant le chemin vers Suez, on ne peut pas passer sans remarquer ses grandes et larges plaques qui paraissent bizarres, à première vue, pour les visiteurs. À distance éloignée mais sans discontinuation, on peut lire : «Hada Min Adjli Missr», (Ceci est pour l’Égypte), «Missr Awalan», (L’Égypte d’abord), «Tahya Missr», (Vive l’Égypte), « Al3amal wa al-indjazatt min afdhal al3ibadatt», (le travail et les réalisations sont les meilleurs actes qui font rapprocher de Dieu).

On évite les sujets politiques
Nous avons interrogé des Égyptiens sur le secret de ces plaques, mais à chaque fois, ils s’excusent poliment. Néanmoins, la référence est claire, elle renvoie aux réalisations du président Égyptien, Abdul Al Fattah Al-Sissi, qui vient d’amender la Constitution égyptienne pour se maintenir au pouvoir jusqu’à 2030. Ici, à Suez, ancien bastion des Frères musulmans où l’on trouve des « Complexes écoliers musulmans » à perte de vue proposant les services de crèches et d’écoles coraniques, les citoyens n’apprécient pas beaucoup parler politique, notamment avec des étrangers. Il suffit d’être ami avec un Égyptien sur Facebook, et de poster sur ton profil un commentaire évoquant Al-Sissi, pour qu’il te bloque immédiatement et sans prévenir.
L’économie de la ville repose essentiellement sur le trafic maritime avec la présence fondamentale du canal, ainsi que sur les raffineries de pétrole. Mais dès que la saison estivale commence, Suez se met en d’autres couleurs. Les plages sont pleines et la ville plus animée. Tout le monde veut gagner sa vie dans le tourisme. Les restaurants proposent des plats traditionnels adaptés mais aussi modernes, des petites échoppes proposent aux passagers de siroter le très spécial jus de la canne à sucre, ou des figues sèches pour atténuer un petit peu de leur soif sous le soleil qui plombe les passants. Beaucoup de résidents ici exercent, quoique illégalement, dans le change de la monnaie. D’autres qui proposent une pièce ou plusieurs de leurs maisons à louer. Des vendeurs ambulants poussant des chariots proposent des fruits de la saison de la région. À cause des conditions économiques très difficiles, la majorité des habitants à Suez – dont le revenu moyen est à environ 2 000 livres égyptiennes (182 euro) – vivent dans des situations vulnérables, mais point de mendiants, comme en Algérie, dans les marchées populaires, devant les édifices publiques et les mosquées, ou sur les trains et métro.

Première destination touristique
Les habitants de Suez semblent vouloir uniquement vivre dignement de leur travail. La population ici est très conservatrice : pas de short ou de débardeur ou t-shirt court et sans manches pour les hommes, même pas des claquettes, alors que les femmes sont pour la plupart voilées. Le gouvernorat de Suez est classé parmi les premières destinations recommandées à visiter en Égypte. En milieu de ce contraste, il est encore possible pour chacun de trouver son petit paradis ; surtout les touristes et les campeurs sont autorisés à rester et dormir dans les jardins publics ou les plages sous les étoiles sans être inquiétés par la sécurité ou autre chose. Dans le quartier populaire de « Al Arbaâ’in », le visage commercial de Suez est connu pour ses bazars, ses marchés d’antiquités et les différents produits et marchandises. Le soir, la ville est plus vivace, femmes et enfants, accompagnées ou non, sortent dans les jardins publics et dans les terrasses de thés pour passer d’agréables moments et oublier la chaleur de la journée. Les illuminations sur les boutiques et lampadaires donnent plus de joie à la ville. La route sableuse et diserte qui va du Caire jusqu’à Suez est en bon état, le réseau autoroutier est large et vaste et la circulation est fluide.

«Vous avez honoré l’Égypte»
Ceux qui ont visité Suez se souviennent de la terre rouge et de sable omniprésents sur les pavés de tout le chemin donnant l’air d’être en plein milieu du désert. Au bout de 4 heures de chemin en véhicule, le sable et la terre rouge du désert commencent à disparaître au fur et à mesure que les routes en pavé sont illuminées et les nombreux centres commerciaux, hôtels, pizzerias, terrains de camping, des salles de thé, des bureaux de location de véhicules, qui longent les rentrées et le centre urbain de la ville. Un fait qui atteste que les habitants et la ville sont complètement branchés en mode tourisme. En guise d’adieu et de bon souvenir, notre dernière étape de la visite à Suez était le match Algérie – Côte d’Ivoire, qui s’est terminé par une victoire difficile des Verts, mais oh combien bien méritée ! Les supporters algériens ont marqué de fortes scènes de liesse en fêtant cette victoire durant toute la soirée. Les Égyptiens s’y sont joints naturellement. Les femmes égyptiennes ont été de la partie, poussant des youyous et criants : «Mabrouk 3al Dzaïr», (félicitation pour l’Algérie), «Nawartou Missr», (vous avez éclairé l’Égypte).
H. M.