Célébration du 17 octobre à Bouira : une page d’histoire s’ouvre puis se referme

Au carré des Martyrs, hier matin, à Bouira, il y avait du monde. Oh, pas n’importe qui, s’il vous plaît ! Ce monde était le gratin ! Il était fait de moudjahidine, d’élus et de quelques notables de la ville. On remarquait la présence du secrétaire général de l’Organisation nationale des moudjahidine, celle de deux députés, de trois ou quatre membres de l’APW, un imam, des Scouts. Les uns étaient aussi endimanchés que les autres. Les autorités militaires et le wali n’étaient pas encore arrivés sur les lieux. Aussi, tout ce beau monde se répartissait en petits groupes dans le vaste espace dallé de marbre blanc et noir pour papoter. Au milieu de l’enceinte se dresse une immense stèle avec les noms des chouhada tombés au champ d’honneur. Le soleil commençait à darder ses rayons chauds qui font penser que l’été, malgré les récents orages enregistrés dans la région, était encore là et trouvait encore le moyen de se rappeler à nos souvenirs. Cependant, une légère, oh, si légère -un zéphyr- faisait onduler doucement les drapeaux pavoisant l’endroit pour la circonstance.

Des pleurs en guise de fleurs
Soudain devant nous, à la sortie du cimetière, une femme. Avant que ses yeux rougis, qu’elle tente de cacher de ses deux mains nous frappent, son air humble et sa mise modeste retiennent notre attention. Que faisait de si bonne heure cette femme en ces lieux de mémoire et de recueillement ? Elle n’était ni une élue, ni une personnalité. Et comme elle sortait, il n’y avait, pour l’observateur, nulle raison de mettre cette «intrusion» sur le compte d’une erreur.
Nous nous approchons d’elle et lui demandons avec une émotion que nous n’avons pu contenir, ce qui la mettait dans cet état ? Nous pensions avoir affaire à quelque mal-logée et qu’elle allait nous répondre par un chapelet de jérémiades, relatives à sa situation. La femme essuie ses larmes et dit que ce n’était rien, que c’était déjà passé. Et, déjà, elle s’éloignait avec beaucoup de dignité de nous. Nous la rattrapons et toujours plus respectueux et cordiaux, nous insistons pour savoir ce qui l’avait si émue, ainsi. Alors, d’un mot, elle nous affranchit. Elle était venue, non pour les officiels et leur discours, mais pour quelqu’un de très cher : son mari, dont les cendres reposent en ces lieux !

C’était une femme de chahid !
Et pourquoi pleurait-elle ? Parce que, pardi, le cher disparu n’était jamais mort dans son cœur. Son souvenir continuait à la hanter. Il vivait et elle venait chaque vendredi pour s’incliner devant sa tombe. Si la cérémonie, organisée par les autorités de la wilaya tombait un vendredi, cette année, elle n’y était pour rien. D’ailleurs, repliée sur sa douleur, elle ne voyait personne devant elle. Les responsables comme le reste de la foule.
Nous lui demandons respectueusement un entretien. Bouleversés plus que nous ne voulions le montrer, par cette souffrance, et admirant au fond de nous cette admirable constance dans les sentiments qu’elle continuait à ressentir et à témoigner discrètement à son ancien compagnon, par-delà le temps et l’espace, nous oublions l’objet de notre propre présence en ces lieux pour nous attacher, le temps d’un entretien, aux pas de cette femme de chahid, dont le courage et la simplicité nous conquièrent.

Les invités du soir
Les larmes rentrent, la voix se raffermit par un suprême effort de la volonté. Une volonté que l’on sent forte, car elle a fait ses preuves à travers le temps, et qui a dû affronter et vaincre beaucoup de difficultés. Et nous voilà, par le pouvoir d’évocation des mots, transportés dans cette époque sombre et barbare, où un homme, qui avait tout pour être heureux : une femme belle et aimante, un enfant beau comme un prince, une situation enviable dans une usine et un toit qui le garantissait du chaud et du froid, les offrait en sacrifice sur l’autel de la Révolution !
Cet homme a vingt-huit ans. Sa femme vingt-cinq. Leur vie leur semble un roman. Ils s’aiment et attendent un bébé. La jeune femme regarde son mari rentrer à l’heure exacte du travail. Il est ponctuel. Cependant, un léger changement commence à s’opérer en lui depuis quelque temps. Il prend de plus en plus l’habitude de recevoir des invités. Des hommes. Le plus étrange, et qu’ils arrivent vers 22 heures et ne repartent qu’une heure ou deux plus tard. Mais la femme trouvait-elle cela étrange ? Non. Elle avait confiance. Son mari était si bon et si honnête. Ces soirs-là, où il voulait être seul avec ses amis, il la priait de passer chez les voisins pour les mettre à l’aise. La femme obéissait, et les hôtes arrivaient et repartaient plus tard sans qu’elle en ait connu un seul.
Ce jeu dure un an. Nous sommes en 1955. Le premier bébé arrive. La joie irradie le foyer. Le couple nage dans le bonheur. Mais, n’est-ce pas, rien ne dure assez longtemps, en ces temps troublés. Pas le bonheur, en tout cas. La preuve, c’est que le mari commence à montrer des signes évidents d’ennui, sans que la cause apparaisse clairement aux yeux de sa femme. Elle l’interroge du regard, ne pouvant poser de questions de peur d’une réponse trop cruelle. Des ennuis d’argent ? Hors de question ? Il était bien traité par son patron qui était un colon (Duvernet qu’il s’appelait) et qui était satisfait de ses services ? Des ennuis de santé ? Impensable ! Le jeune homme se portait comme un charme. Alors ? La réponse vient un jour, alors qu’ils attendaient un second enfant : il voulait changer de boîte. Il irait travailler à Alger, où il serait mieux rémunéré. La femme ne comprend pas, mais se garde d’émettre la moindre objection. C’est l’éducation reçue qui veut ça.
Et puis, un soir, il ne rentre pas, et l’absence se prolonge dans l’angoisse et l’incertitude. La torture est morale et s’avère aussi terrible que la torture physique. Où était son mari ? Que devenait-il ? Bossait-il vraiment à Alger, comme il l’affirmait avant son départ ? Le voile se levait peu à peu sur une réalité telle qui avait l’air d’un cauchemar. Son mari était au maquis et les amis qui venaient passer la soirée chez lui, certains soirs, étaient des moudjahidine !

La torture
L’homme s’appelait Kitaf Ali, dit Abdelkader, est était recherché activement par les soldats français. La jeune femme quittait le logement qu’elle occupait au lieu dit Aïn-Graouche, au lendemain de l’exécution, par erreur, du colon Thorès, tué par trois moudahidine qu’ils avaient pris pour l’autre colon Rocher ennemi juré et contempteur de la Révolution. En ce temps-là, un oued coulait au pied de ce lieu-dit. Les exécutants (moussabiline) avaient profité de la profondeur de son lit buissonneux pour apparaître et disparaître, leur mission accomplie. La jeune se souvient des cris déchirants de sa femme qui se tordait sous la douleur.
Le lendemain de ce fait tragique, le propriétaire du logement, dont le couple est locataire, résiliait le bail et chassait l’occupante de peur de représailles des soldats français. Il savait que, tôt ou tard, ceux-ci se manifesteraient et viendraient chercher le coupable de ce côté. La jeune femme retournait chez sa mère qui possédait un logis rue de France. C’est là qu’elle met quelques mois plus tard leur second enfant.
Deux mois après la naissance de Slimane, (le second enfant, le premier se prénomme Amar), les tracasseries commencent. Un beau matin, les militaires, baïonnettes aux points, viennent toquer à la porte, rue de France. La mère est emmenée au centre de détention et de torture, à la sortie est de Bouira.
«J’ai rejoint, alors, un groupe de quatre ou cinq femmes. C’était l’été, et l’on nous avait laissées dans la cour, sous le soleil, pendant des heures. C’était intolérable. On était là, donc, depuis des heures, sous les morsures d’un soleil implacable, lorsque la femme du commandant arrive et nous voit. Son cœur se fend de pitié. Elle demande qu’on nous relâche. Mais personne n’a voulu prendre cette responsabilité en l’absence du commandant. Celui-ci est arrivé peu après et j’ai été autorisée à retourner à la maison pour nourrir mon fils. Puis, on m’a reprise, cinq heures après, et pendant neuf jours, je suis restée avec les autres femmes, où j’ai été rouée de coups et torturée. Pour ne pas laisser de marques, on a utilisé l’électricité. Un peu plus tard, j’ai été transférée au camp d’El-Asnam, où je suis restée pendant cinq jours, subissant les mêmes sévices.»
Assise sur le banc de la place publique qui touche par un côté au carré des Martyrs, lui-même touchant au parc de la wilaya, notre interlocutrice montre ses bras perclus de rhumatisme développé par les mauvais traitements, lors de ses deux séjours dans les deux centres de détention et de torture. Sa jambe droite est percluse de ce mal généré par les mêmes causes. Avant de nous quitter pour aller chercher du pain sans sel, car elle est mise au régime pour cause de maladie chronique, er retourner chez elle à Draâ el-Bordj, où elle occupe un F4 avec ses deux fils, Amar et Slimane, et leurs femmes et leurs enfants, elle nous expose succinctement les circonstances de la mort de son mari, et de quelques-uns de ses compagnons.
Le mari meurt en 1956. On était en hiver, et il neigeait, ce jour là. L’endroit où il est tombé s’appelle Thamrout, près du Djurdjura. Il a été soumis pendant près d’une heure à un intense bombardement de l’aviation française. L’attaque a fait également deux autres victimes parmi les moudjahidine. «Le corps de mon mari a ensuite été rapatrié à Kaf el- Amamra, (une colline qui fait face à celle de Draâ el-Bordj), avant d’être définitivement transféré, ici. Vous pouvez lire son nom sur la stèle. Il est là, gravé sur le marbre avec ceux de certains de ses amis.»
Quels étaient, donc, ces amis ? Ceux sans doute qui venaient le voir au milieu de la nuit et qui repartaient plus tard à la faveur des mêmes
ténèbres ?

Les compagnons de gloire
Aucun bruit ne nous parvient du cimetière voisin. La cérémonie aurait-elle eu lieu ? Comment est-ce possible ? Il n’y pas eu de discours ? On n’a pas lu une page d’histoire inédite ? Quoi qu’il en soit, celle qui est en train de s’écrire sous nos yeux nous fait oublier jusqu’à l’heure qu’il est plongé que nous étions par ce récit poignant, où l’héroïsme de la femme donne la réplique à celui du mari.
«Certains des amis de mon mari vivent encore. L’un d’eux est mort récemment. Ils sont natifs de Haïzer. C’est Si-Ali Oussaïd, Ouamrane, Si Mouh-Chérif. Mais d’autres plus illustres encore qui ont donné leurs noms à des rues ou jardins publics, comme Gherbi Gamraoui et Gouizi Saïd. (Concernant Gherbi, son témoignage coïncide parfaitement avec la version officielle que nous connaissons.) Ce grand révolutionnaire a été tué après qu’on a encerclé toute la partie sud de la ville. (en l’occurrence Draâ el-Bordj) L’armée française a agi suite à des informations données par un indic. Les soldats lui avaient intimé l’ordre de se rendre, mais il a refusé. Alors ils ont ouvert le feu, et il est tombé là.
«Celui de Gouizi Saïd et de six autres moudjahidine ont été tués quelques jours avant l’Aïd el-Kébir et leurs corps exposés sur la place publique sur fond de liesse. Cette fête rappelle celle de Denidi Salem, tué par les militaires à Zebjouda. Son corps a été ramené à Bouira et promené dans certaines rues de la ville sur le dos d’un âne.»
On remarquera, que faisant le récit de ces faits glorieux, la femme de ce grand chahid, qui devait renoncer à sa pension pour travailler à l’hôpital jusqu’à sa retraite, ne cite pas de dates concernant la mort des autres chouhada, à l’exception de son mari.
Elle a l’excuse de ne pas s’occuper d’Histoire. Mais quelle vie a été celle de ce couple formidable qui a dédié sa vie à la patrie et à la guerre de Libération.
Elle se lève et nous quitte avec force bénédictions, la démarche un peu raide à cause de sa jambe droite qui boitille. Une page glorieuse s’ouvre, puis, se referme.
Ali D.

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