Tamanrasset : Tagrambaït, un village meurtri

À Tamanrasset, visiblement, la préoccupation première des habitants est marquée, présentement, par des contestations nées après la décision du gouvernement d’exploiter le gaz de schiste, dans cette région du Sud. Au-delà de cette crise qui ne connaît pas encore son épilogue, d’autres questions «latentes», liées au développement local et social, sont mises en avant par la population saharienne. Si d’apparence elles ne sont pas mises au devant de la scène publique, elles restent des demandes urgentes auxquelles les pouvoirs publics doivent répondre, tant celles-ci condamnent la population, déjà victime de l’isolement géographique, dans l’indigence.

De notre envoyé spécial Farid Guellil

Tagrambaït, dont le nom est lié à une montagne des environs, en est un cas édifiant. Dans cette contrée, un problème ayant trait à la santé publique inquiète les villageois. Il s’agit d’un oued qui draine des eaux usées. Ce village est distant de 15 km du chef-lieu de wilaya. Il compte plus de 500 habitants. Une virée dans cette bourgade du fin fond du désert nous permettra de constater le vécu quotidien de la population locale, qui fait face à une menace de maladies à transmission hydrique (MTH). Pour l’atteindre, il faudra faire des mains et des pieds, en raison de la nature escarpée de la route qui mène jusqu’à cette localité. D’emblée, un citoyen de Tamanrasset se propose de nous y conduire et nous guider dans la traversée. La région est un erg, des surfaces caillouteuses caractérisant les environs, pendant que les dunes de sable apparaissent à quelques encablures de là. Deux autres jeunes habitants étaient du voyage. Nous sortons de la ville de Tam et nous empruntons une sorte de piste carrossable, certes, mais dégradée, car elle n’a connu aucun aménagement à même de faciliter le déplacement des populations. humaines. Nous nous dirigeons droit vers Tagrambaït, après que nous ayant établi un premier contact téléphonique avec notre interlocuteur de ce village. En sachant l’objet de notre visite, les villageois nous attendaient à cœur joie, selon l’écho qui nous parvenait. Des paysages éblouissants naissent derrière chaque colline traversée, formés de monticules de sable en or sur lesquels se projettent des rais d’un soleil flamboyant, que nous apercevons en cours de route. Le panorama est néanmoins altéré par les amas de détritus qui s’amoncellent sur les bas-côtés du chemin, au grand dam des amoureux, randonneurs du désert algérien.
Une fumée blanche se dégage de l’incinération de ces déchets. Ce qui renseigne de prime à bord sur les conditions de l’environnement immédiat, dans lesquelles vivent les citoyens. Des chèvres en abondance pullulent dans les parages. Elles s’arrachent des lambeaux de papier qui leur servent de nourriture. «Ici, c’est Thihigouine», fait savoir Ghoulam, l’un de nos guides.
Il s’agit d’un lieu abritant un marché à bestiaux, qui semble déserté par les acheteurs. L’on trouve des bêtes d’élevage, telles que chèvres, brebis… Nous arrivons au pied d’un hameau, mais ce n’est pas encore Tagrambaït, précise Ghoulam. Au bout du chemin, l’on voit le cours d’eau, où visiblement pollué, mais seules des analyses pourraient l’attester. Ce ruisseau s’étend sur près de 10 km, indique-t-on. Il longe un vaste plateau constitué de terres fertiles. C’est une région à vocation agricole. Les habitants de Tagrambaït y cultivent des plantations potagères, telles que la tomate, le piment vert, la courgette, la pomme de terre… D’ailleurs, les marchés des fruits et légumes de la ville de Tamanrasset sont approvisionnés à partir de cette région qui couvre 90% des besoins des habitants de cette wilaya. Il va de soi que ces produits agricoles font la fierté des paysans de Tagrambaït.
Cependant, outre le fait que la population est menacée par toutes sortes d’épidémies (typhoïde, choléra), qui pourraient découler de ces eaux polluantes, les cultures vertes le sont autant, si ce n’est encore les retombées sur la santé du consommateur d’un produit arrosé à partir de ces rejets. En effet, l’oued sert de source d’irrigation des surfaces agricoles. En raison à cela, l’inquiétude gagne de plus d’agriculteurs qui ne sont pas peu nombreux à renoncer à leur activité.

Menaces des MTH
Les eaux usées émanent d’une station d’épuration installée à Tihgouine, sise à mi-chemin entre Tam et Tagrambaït. Cette structure hydraulique est réalisée par la direction des Ressources en eau, en 2010. Elle est censée épurer l’eau, avant qu’elle ne soit distribuée au profit des agriculteurs de cette région, pour les besoins d’arrosage des surfaces irrigables. Néanmoins, «elle n’est pas opérationnelle. Si les eaux usées de toute la ville de Tamanrasset sont recueillies et récupérées par cette station, il n’en demeure pas moins que le liquide n’est pas encore épuré», indique le jeune Azouz, au cours de notre chemin. En effet, les eaux sont déversées tout au long du ruisseau, où suintent des relents nauséabonds, du moins à certains endroits de ce cours d’eau. À côté de cette station, des habitations en cours de réalisation commencent à prendre forme. Ce qui fait penser à la menace qu’entoureraient les prochains habitants de ces logis. Nous continuons notre route. Avant d’arriver à destination, un autre hameau qui se situe non loin du cours d’eau apparaît au beau milieu d’une oasis bordée de longilignes palmiers et autres plantations que l’on ne peut reconnaitre de loin. Ces palmiers, dressés tels des soldats à l’avant-garde du contingent, semblent assurer protection à «L’djenna», qui désigne étymologiquement la palmeraie. «C’est ça l’Algérie profonde au sud du pays», dit le chauffeur nous ayant conduits, qui explique, en bon connaisseur de sa région, que ces contrées reculées sont visitées seulement à l’occasion des échéances électorales, laisse-t-il entendre, pour expliquer que les habitants sont délaissés par les pouvoirs publics. Outre leurs appréhensions quant aux menaces sur les vies humaines qui planent autour de leur village, les habitants décrient le manque d’eau potable. Ils puisent cette matière vitale depuis les forages hydriques qui alimentent la chaîne de distribution desservant les ménages. Cependant, ils craignent davantage une cross-connexion, induite par l’infiltration des eaux usées. En effet, les citoyens font savoir que des puanteurs nauséabondes se dégagent de ces puits, ce qui attise leurs craintes. En raison de cela, les habitants ont renoncé à la consommation du liquide, ô combien indispensable à la vie. En septembre 2013, une commission chargée de la décantation des sites contaminés des services de l’hydraulique a été dépêchée sur les lieux, pour procéder à une analyse de l’eau alimentant les villageois. Ils ont fait ressortir après constat que « l’eau était potable en dépit du fait que l’un des ingénieurs de cette commission s’est évanoui sous l’effet des odeurs répugnantes», racontent les villageois. Suite à quoi, ils avaient même engagé un bureau d’études privé, qui après analyse de l’eau, avait constaté, contrairement à ce service public, qu’elle «était non potable», indique-t-on encore. Depuis, aucune solution n’a été envisagée par les responsables compétents, pour étancher un tant soit peu la soif des habitants, qui semblent laissés-pour-compte. Après avoir saisi à nouveau les autorités de la pénurie récurrente en cette matière vitale, l’Agence algérienne des eaux a doté les villageois d’une quantité de 6 000 litres d’eau/jour, qu’elle achemine au moyen d’une citerne. Cependant, quelques jours seulement après, l’eau n’arrivait qu’au bout de quatre jours d’attente, voire même au-delà, affirme-t-on sur place. S’agissant de la pureté de l’eau provenant des forages, les responsables des mêmes services assurent, quant à eux, qu’elle n’est pas potable, contrairement à leurs prédécesseurs de l’Hydraulique. Cet état de fait a provoqué un sentiment de doute et d’incertitude parmi les villageois, après les propos contradictoires des différents responsables, sachant que le directeur de la santé, lui aussi, avait confirmé «la potabilité de l’eau», témoignent les mêmes villageois. S’agit-il enfin d’une eau potable ou imbuvable ? Comment se fait-il qu’on nous conseille de la consommer, dès lors qu’ils savent que les forages sont infiltrés par des rejets de l’oued ? N’est-il pas dans le rôle des autorités de veiller à la santé des habitants ? Semblent-ils s’interroger, l’air abattu.

Des décès mystérieux
Après avoir parcouru encore quelques dizaines de mètres, nous arrivons enfin à Tagrambaït. À l’entrée de cette contrée, le vrombissement d’un moteur qui pompe l’eau depuis l’oued renseigne sur la présence d’activités agricoles dans les parages, comme on nous l’a indiqué avant notre arrivée. Des cultures sont visibles depuis ce village, où l’on peut voir des espaces verts et des serres agricoles. Sur place, les habitations construites en chaume et en paille pour certaines, et bâties en béton pour d’autres, sont éparpillées sur un vaste plateau sablé, parsemé d’arbustes épineux, qui servent de nourriture pour les chameaux. Des chèvres noires vadrouillent entres ces mêmes arbres.
Quelques enfants qui badinent dans les environs guettent notre arrivée. Ils déguerpissent les lieux en s’engouffrant à l’intérieur de leurs maisonnettes. Ils finissent par nous rejoindre dans le désir de prendre des photos. La misère qui semble leur coller sur la peau n’a pas pour autant eu raison de leur sourire flamboyant, qui se dessine sur leurs visages couverts d’une poudre blanche émanant des dunes de sable. Ce jour là, les villageois de Tagrambaït ont tenu une assemblée, précédée par une offrande en l’honneur des présents. On nous accueille à l’intérieur d’une tente où les citoyens présents débordent jusque dans la cour de cette placette, qui sert de lieu de rassemblent des habitants. Une salade, du riz et de la viande sont au menu du déjeuner. Nous nous mettons autour des plats servis, et nous partageons la pitance avec nos hôtes, comme le veut la tradition des gens du Sud.
La chaleur humaine qui caractérise ces villageois, avait du mal à cacher leur souffrance, devant notamment les désagréments qu’ils rencontrent dans leur vécu quotidien. Ils prennent tout le temps nécessaire afin d’assurer la bienveillance à leur visiteurs, ils livrent leurs sentiments, peu après avoir prononcé la «Fatiha» et accompli le devoir de la prière. «C’est la première fois que nous recevons la visite d’un journaliste», indique Bennani Mohamed, président de l’assemblée du village.
Emmitouflé dans sa gandoura et son chèch traditionnels, qui font la tenue de l’homme du Sud, il va droit au but. «Nous avons attiré l’attention des pouvoirs publics sur la menace de ces eaux usées, il y a plus de 10 ans déjà. Depuis notamment qu’ils ont réalisé une station qui refoule les rejets, depuis les environs de l’aéroport de Tam, où l’on a prévenu que le liquide pollué finira par traverser l’oued et atteindre notre village. Et voila que le malheur arriva», tonne notre interlocuteur. En outre, il affirme que la station d’épuration de Tihgouine, n’est pas opérationnelle, car, a-t-il précisé, des citoyens de son village y ont travaillé et ont su qu’elle ne fonctionne pas, hormis l’opération de rejet des eaux polluées qu’elle déverse dans l’oued, a-t-il fait savoir. Par ailleurs, ce qui semble inquiéter le plus les habitants, c’est le nombre élevé de décès enregistrés depuis que le problème y sévit. En effet, on précise que parmi ces décès, il y avait de jeunes personnes, ce qui attise d’avantage leurs appréhensions, d’autant qu’il leur a été difficile d’en connaître la raison du trépas.
Le mystère demeure entier, d’autant plus que les corps des personnes décédées présentent, selon les témoignages recueillis, des signes extérieurs qui jettent le doute sur la mort naturelle, indique-t-on à Tagrambaït. «On enterre les nos morts le plus tôt possible, car les cadavres enflent et on ne sait pas pourquoi…», révèlent ces villageois, non sans laisser apparaître un sentiment ahurissant.
«Nous ne pouvons plus nous taire. Notre colère atteint son comble. Il y a mort d’hommes, et il n y a pas pire situation que de voir des populations décimées par des épidémies, que l’on croyait révolues à notre époque», enchaîne un autre jeune villageois, la quarantaine. Il ajoute : «les autorités n’ont même pas pu résoudre un problème de purification d’une eau de surface, alors qu’elles prétendent épargner la pollution aux eaux retenues à l’intérieur des nappes phréatiques du Sud, avec notamment l’exploitation du gaz de schiste», dit-il à gorge nouée, sur fond d’un air hilarant qui provoque la risée de l’assemblée.

Produits agricoles «infectés»
L’agriculture et l’élevage sont les seules sources de revenus des ménages à Tagrambaït. Depuis que le doute quant à la pureté de l’eau provenant de l’oued s’est installé, l’activité agricole connaît un recul. Les habitants indiquent que les cultures vertes manquent de rendement, en raison de cette pollution hydrique, si encore, soulignent-ils, les produits générés sont comestibles. «Il n’y a plus d’agriculture à Tagrambaït. Nous sommes découragés. Même les acheteurs de nos fruits et légumes sont de plus en plus réticents à l’idée de les acquérir, car, les produits de nos cultures sont considérés à tort ou à raison infectés. Franchement, je ne peux pas me permettre de présenter mes produits au marché. Je ne vais tout de même pas exposer la vie de mes concitoyens en danger. Nous ne sommes pas rassurés», regrette un autre habitant, qui signale aussi que de nombreuses têtes des bétails d’animaux sont décimées. Bennani Mohamed nous explique enfin, sans trop tergiverser, que les habitants de Tagrambaït, demandent l’intervention des pouvoirs publics afin de mettre fin à la menace de maladies qui guettent la vie des villageois. Au sujet justement du rôle qui échoit aux autorités, notre interlocuteur précise qu’un responsable de la direction des ressources en eaux, a assuré qu’un projet qui consiste à équiper la station de Tihgouine, sera lancé en mars prochain, pour une meilleure redistribution de l’eau apurée aux besoins d’arrosage cultures des agriculteurs. Cependant, indique Bennani, la réalisation du projet risque de tarder, en précisant qu’il y a urgence, vue la situation critique qui y prévaut dans son village. En effet, outre les conséquences sanitaires dramatiques, la situation socioéconomique va en déclin et l’avenir des populations est compromis. «Il s’agit de notre seule ressource de nourriture. Vous imaginez ?», clame encore Bennani.

La Santé « ignore le problème»
Si le problème concerne en premier lieu la direction des ressources en eau (DRE), il reste que les services sanitaires doivent se pencher sérieusement sur les conséquences de cette situation inquiétante relevant de leur compétence. Au lendemain de la virée effectuée à Tagrambaït, nous nous présentons à la direction de la santé (DSP), au chef-lieu de Tamanrasset. Après avoir demandé à voir le directeur, on nous indique qu’il est en mission. Son intérimaire qui nous reçoit dans son bureau, nous déclare que ses services ignorent jusqu’à l’existence même de ce problème, qui sévit pourtant dans ce village, selon les habitants, depuis plusieurs années.
Notre interlocuteur s’est montré tout de même réceptif. Il a promis d’informer son directeur aussitôt qu’il rentre de sa mission. À la direction des ressources en eaux, le premier responsable, M. El-Khir, nous reçoit à son tour. Interrogé au sujet de la station d’épuration de Tihgouine, il affirme que cette structure est opérationnelle, contrairement à ce qu’ont déclaré les habitants de Tagrambaït. En ce sens, il affirme que les eaux usées recueillies par la station, «sont épurée », donc, elle pourraient être utilisées pour l’arrosage agricole, a-t-il expliqué.
Le même responsable confirme également le lancement prochain d’un projet de « réutilisation» de l’eau de la station de l’oued longeant la localité, dont la procédure est en phase d’étude, a-t-il assuré. En se rendant encore à la mairie de Tamanrasset, pour en connaître l’avis des autorités locales, là encore, on nous informe que le président de l’APC est en mission à Alger, alors que le secrétaire général de la même collectivité n’était pas arrivé dans son bureau, à une heure tardive de la matinée. Ce qui semble un « black-out » imposé par les autorités locales, qui ont brillé par leur absence. Dans l’attente d’une solution urgente, la population de Tagrambaït tente tant bien que mal de se faire entendre auprès des pouvoirs publics, en lançant un véritable cri de détresse du fin fond de leur bourgade.
F. G.

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