Sofiane Djillali, président de Jil Jadid, au « Courrier d’Algérie » : «Des élections transparentes sont le garant d’un changement pacifique du système …»

Assumant ses positions d’opposant radical déclaré au pouvoir en place, Sofiane Djillali, président de Jil Jadid, n’en laisse pas moins entrouvertes les portes d’une reprise de langue avec celui-ci. Dans l’entretien qui suit, où il aborde certaines questions propres à son parti, il nous en précise le comment.

-Le Courrier d’Algérie : Jil Jadid connaît quelques problèmes d’ordre interne. Dans la wilaya de Batna, des militants l’ont quitté pour rejoindre les rangs de l’ANR. Au niveau national, vous êtes allé jusqu’à la justice pour en découdre avec des membres du Secrétariat politique. Que s’y passe-t-il ?
Sofiane Djillali : Tout d’abord, il faut relativiser. Au niveau de Batna, il n’y a que deux éléments dans ce cas. Et au niveau national, cinq. Sur des milliers d’adhérents…

-Et ceux de la wilaya de Skikda ?
-Je démens. à Skikda, il n y a eu aucune défection. Vous me donnez là l’occasion d’expliquer les véritables raisons à l’origine de ces problèmes. Dans notre pays, le travail en équipe n’est toujours pas maîtrisé. Cela relève du comportemental et du culturel. Et remonte loin dans le temps. L’Algérien ne conçoit de rapports au sein d’un groupe que de force et de commandement. Quand on passe à des rapports de raison, ceux qui ont une telle conception ne se retrouvent pas : soit, ils veulent commander, soit, ils demandent à l’être pas à pas…

- Pour vous, il n’y a pas de raisons politiques à l’origine des problèmes vécus récemment par Jil Jadid ?
-Non

- Pourtant les « contestataires » vous ont reproché votre autoritarisme et vous êtes même allés à la justice avec certains d’entre eux…
- C’est ce qu’ils disent. à propos de mon supposé « autoritarisme », s’entend. Mais la réalité du problème est qu’ils projettent sur les autres leurs propres travers. Quand ils sont minoritaires dans un groupe, ils crient qu’il n’y a pas de démocratie. Ils mesurent la pratique démocratique à l’aune de leur personne. Pour ce qui est de l’action en justice, je l’ai fait après qu’ils eurent propagé, sans aucune raison apparente, des insanités sur de prétendus ordres que je recevrais de l’ambassade de France à Alger. Pour leur malchance, si j’ai effectivement reçu, ici, au siège national du parti, à leur demande, des ambassadeurs, entre autres, ceux des états-Unis, de la Chine, du Royaume uni, et de l’Allemagne, je n’ai jamais rencontré celui de France. Je suis convaincu que leur objectif était de porter atteinte à la crédibilité du parti…

- Est-ce le cas des « contestataires » de la wilaya de Batna ?
- Vous connaissez la réalité de la pratique politique dans notre pays. Quand des gens sont à la tête de structures d’un parti au niveau d’une wilaya, ils pensent qu’ils ont le droit d’en faire ce qu’ils veulent. Entre autres, de les gérer comme bon leur semble et d’en dégommer qui ils veulent. A Jil Jadid, ça ne se passe pas ainsi : il y a un statut, un règlement intérieur, des règles, un processus électif pour accéder aux postes de responsabilité. Il n’est pas possible, par conséquent, d’admettre l’installation de petits barons au niveau des wilayas. Surtout que l’un des concernés n’a rejoint le parti que depuis 2014. Quand celui-ci était déjà structuré et avait une ligne politique, d’opposition au pouvoir, déjà affirmée. S’il y a un problème, il est à chercher chez cette personne qui a rejoint un parti, l’ANR, dont les positions sont aux antipodes de celles défendues par Jil Jadid…

- Pour rester avec votre réaffirmation de votre ligne d’opposition résolue au pouvoir, pensez-vous que ce soit réaliste pour l’opposition, en général, dans la conjoncture actuelle, de continuer à adopter une telle position ? à demander le départ du système ?
- A Jil Jadid, nous demeurons absolument persuadés que sans un changement très profond du système, l’Algérie ne pourra pas s’en sortir…

- Même avec l’avancée que constitue l’adoption de la nouvelle Constitution où nombre de revendications de l’opposition ont été prises en charge ?
- Mis à part quelques petites concessions, il n’y a rien d’essentiel…

- Ne pensez-vous qu’un tel discours passe difficilement auprès de l’opinion ?
- Il faut savoir auprès de qui il ne passe pas. Nous sommes contre le régime depuis très longtemps. Et contre le président actuel, depuis son élection. Quand il a commencé à concentrer entre ses mains, au détriment des autres institutions, le plus clair des pouvoirs. La nouvelle Constitution ou, plutôt, la Constitution amendée n’a fait que nous ramener à l’année 2008 ; année où le Président a levé la limitation des mandats présidentiels et procédé à des changements de quelques dispositions constitutionnelles qui ont aggravé le mode de fonctionnement des institutions. Où sont, par conséquent, les avancées dont on parle ?

- N’est-il pas plus judicieux pour l’opposition d’apprécier à sa juste valeur, pour reprendre vos propos, « ce retour à 2008 » et les éléments positifs qu’il contient et, pourquoi pas,adopter une nouvelle politique (d’opposition) qui romprait avec les revendications maximalistes qu’elle a avancées jusque là ?
- Ce sont ces « positions maximalistes », comme vous dites, qui ont permis à l’opposition de se faire entendre. Et même de s’imposer au pouvoir. Il y a deux années, ce dernier la tenait pour quantité négligeable. Le point nodal de ses revendications demeure la constitution d’une commission électorale vraiment indépendante. Parce qu’elle est convaincue que seules des élections réellement transparentes permettraient au pays d’avancer réellement, paisiblement et pacifiquement dans le chemin menant vers l’état de droit souhaité. Ce qui est proposé dans la Constitution amendée, c’est une commission que le Président continuera de contrôler. Ce qui n’est pas pour apaiser les craintes de l’opposition. Surtout que les plus hautes autorités du pays et les responsables des principaux partis du pouvoir viennent de reconnaître que les élections passées ont toutes été marquées par la fraude. Le président de la République a même parlé d’élections à la Naegelen…

- Mais que préconisez-vous de concret pour aller de l’avant ?
- Le pouvoir doit faire ce qui se fait dans beaucoup de pays dans le monde ; à savoir donner à la société civile et aux partis politiques la possibilité de contrôler sérieusement tout le processus électoral…

- Mais plus concrètement ; la politique étant l’art du possible, qui se fait à partir de la réalité existante…
- Jil Jadid veut construire un état de droit. Nous sommes reconnaissants pour la génération de Novembre qui a libéré le pays. Mais cette génération n’était pas outillée pour construire un tel état. Nous lui demandons gentiment de laisser la nôtre le faire. Quand nous disons que le système doit s’en aller, cela ne veut pas dire que nous voulons chasser ou humilier les hommes qui l’incarnent. Pour nous le changement du système doit se faire à travers des élections transparentes…

- C’est un discours relativement nouveau, l’opposition ayant toujours appelé à un tel changement à travers la rue…
- Jil Jadid ne l’a jamais fait…

- Mais un de vos partenaires dans la CNLTD l’a fait et est même passé à l’acte…
- Cela dépend de qui l’a fait en 2011. Il est préférable que tous les partis, quels que soient leur position par le passé,s’inscrivent dans une démarche légale et régulière pour arriver au but souhaité…

- Est-ce à dire que Jil Jadid appelle à un changement progressif ?
- Oui. Pour l’intérêt du pays. Mais «changement progressif » ne veut pas dire pour nous, immobilisme. Comme le conçoit le pouvoir. Cela l’arrangerait si l’opposition acceptait de ne discuter que de répartition de portefeuilles et de quotas…

- Mais ce pouvoir propose, depuis plus d’une année maintenant, à l’opposition la constitution d’un « front intérieur uni face aux menaces extérieures qui pèsent sur le pays » ; une proposition qui suppose des négociations ; lesquelles supposent des concessions de part et d’autre…
- La Plateforme de Mazafran a été voulue comme une ouverture en direction du pouvoir. Sauf qu’il l’a totalement ignorée. Il voulait une reddition un à un des membres de l’opposition…

- Est-ce qu’il y a eu des approches dans ce sens en direction des membres de la CNLTD ?
- De l’ICSO, du moins…

- Jil Jadid n’a-t-il pas été approché ?
- Non, parce qu’ils savent que notre parti ne s’inscrit pas dans ce genre de démarche. Que sa position est claire et que ses revendications le sont également. Le pouvoir sait que Jil Jadid n’acceptera jamais d’entrer des négociations qui ne soient pas politiques et qui ne visent pas à faire avancer les choses…

- La proposition du « front intérieur uni » n’a-t-elle pas ces caractéristiques?
- Cela dépend de ce qu’ils entendent par là. Après avoir gaspillé toutes les occasions qui se sont présentées à lui pour bâtir un état de droit et mettre en place une véritable économie,le pouvoir veut récupérer l’opposition pour l’impliquer dans un front contre le peuple…

- Contre le peuple , pas contre les menaces extérieures ?
- Elles sont où ces menaces extérieures ?

- Quand même, la Tunisie vient de subir une attaque terroriste, la Libye est à feu et à sang, la Syrie, ravagée…
- Le pouvoir veut utiliser la menace extérieure pour faire taire l’opposition…

- Mais l’idée de front intérieur suppose des négociations…
- Ecoutez, les choses sont tellement simples. La Constitution amendée a prévu la mise en place d’une commission électorale. Une loi organique va en préciser les prérogatives, moyens de contrôle et les missions. Que cette loi donne de vraies garanties pour la tenue d’élections réellement transparentes – c’est possible, le pouvoir contrôlant et l’APN et le Conseil de la nation – est tout sera résolu. Il n’y aura même plus besoin de négocier quoi que ce soit. La majorité qui sortira de ces élections dirigera, à travers l’Assemblée, avec le Président, le pays…

- Pour Jil Jadid, par conséquent, la solution réside dans la mise en place d’une commission électorale vraiment indépendante…
- Oui. Ainsi les partis pourront faire leur travail de partis et s’occuper des prochaines élections. Dans le cas contraire, il est à craindre que l’opposition ne les boycotte…

- à ce propos et dans le cas où vos revendications seront prises en compte et, par conséquent, où vous prendriez part aux prochaines élections, allez-vous le faire dans le cadre de listes communes de l’opposition, de celle regroupée dans la CNLTD, du moins, ou iriez seul ?
- Aller aux élections dans le cadre de listes communes suppose l’existence d’un programme de gouvernement commun. Ce n’est pas le cas. Les partis composant la CNLTD appartiennent à des familles idéologiques différentes. De plus l’objectif premier de la création de la CNLTD était de décloisonner l’opposition. Avant, il y avait plusieurs oppositions qui, en plus de s’opposer au pouvoir, s’opposaient entre elles. Ça, c’est le premier objectif. Le second est l’instauration d’un état de droit. Où des règles du jeu politique seraient instaurées et surtout respectées. Par conséquent, nous restons des partis politiques autonomes et même concurrents par rapport au projet de société. Surtout qu’au sein de l’opposition, existent des partis qui pensent être plus représentatifs que d’autres. Ce qui pose des problèmes techniques : sur quelle base se fera cette alliance électorale? Ceci dit, Jil Jadid a toujours plaidé pour un programme transitoire de l’opposition qui inclut le volet électoral…

- Est-ce à dire que votre vision n’est pas partagée par les autres membres de la CNLTD ?
- Oui, il existe d’autres visions. Mais lors du congrès de l’opposition du 30 mars prochain, je vais de nouveau plaider pour un tel programme. Il faut que les partis de l’opposition ouvrent le dossier du programme de gouvernement transitoire. Ce qui signifie la mise de côté des particularismes de chacun et l’entente sur un certain nombre de décisions politiques, institutionnelles et économiques essentielles à prendre en charge. Je ne désespère pas qu’on aboutisse, le 30 mars prochain, à des résultats palpables dans ce sens.

- Le Premier ministre vient d’annoncer, en réaction à la crise économique, le lancement d’un emprunt obligataire et d’un nouveau modèle économique. Quelle est l’appréciation de votre parti ?
- Ecoutez, le problème de fond est politique. C’est un préalable incontournable. Il faut aller à un changement du système. Par la voie pacifique, s’entend. Et l’installation d’une commission électorale vraiment indépendante sera une étape décisive…
Entretien réalisé par Mourad Bendris