Haiti

HAïTI EN CRISE : Risque majeur de somalisation du pays

Le directeur du Centre international de documentation et d’information Haïtienne, Caribéenne et Afro-canadienne, Frantz Voltaire, s’inquiète pour son pays, qui, selon lui, «pourrait littéralement sombrer dans l’anarchie» dans les prochains mois».
Le cours et l’accélération des évènements en Haïti ont fait que sa situation est devenue « très problématique. Il y a un risque de somalisation » du pays du célèbre écrivain, Georges Amado. «Il pourrait arriver à Haïti ce qui arrive en République centrafricaine, quand il y a de multiples factions armées et aucun pouvoir central» a averti l’expert Frantz voltaire, dans ses déclarations aux médias. Le risque de voir ce pays entraîné dans un chaos et atteindre un point de non-retour,  «est bien là» selon l’expert qui considère que «le refus même du Président de trouver une solution institutionnelle, en démissionnant, radicalise encore plus la situation» conclut F.Voltaire. Alors que le pays a été ravagé par des cyclones et des séismes, dont le plus violent, celui de janvier 2010, les responsables politiques qui se sont succédés à la tête de l’État haïtien, manquant de volonté politique, ont misé sur les aides plutôt que de compter sur les capacités du pays, pour le mettre sur le chemin de la production et de la capitalisation de ces potentialités. Les aides humanitaires ont été dans la plupart des cas les réponses à apporter aux attentes du peuple haïtien, sans arriver à sortir le pays de la dépendance accrue de ces aides et des dons humanitaires, handicapant ainsi le pays et aggravant la pauvreté.
Le fait qu’Haïti est limité considérablement, dans la production de ses denrées alimentaires, sa population a été maintenue dans un état de dépendance à l’égard de pays étrangers fournisseurs de ces aides, en tête de liste, les États- Unis, dont son ex-président, Bill Clinton, lors de ses huit ans passés, à la Maison-Blanche, s’est occupé amplement des affaires haïtiennes au plus haut niveau. Il faut rappeler, qu’à son arrivée au pouvoir, Clinton poursuivit la politique initiée par George Bush de contingentement à l’encontre des tenants du coup d’État du 30 septembre 1991 et l’embargo déjà en place sous Bush devint total. Avant la fin du mandat légal de Jean-Bertrand Aristide après plusieurs tentatives de trouver d’autres issues, c’est une invasion militaire qui rétablit la continuité démocratique en Haïti et Clinton devint alors le deuxième président américain en moins d’un siècle à avoir ordonné le débarquement de troupes américaines en Haïti. Aussi, Bill Clinton sera aussi le premier président américain en exercice après la première occupation (1915-1934) à effectuer une visite officielle en Haïti, une escale de quelques heures, effectuée le premier semestre de 1995, suivie par d’autres au fil des années. Clinton finira même par être désigné  «monsieur Haïti» et multiplie les promesses et pesa, sans nul doute, de tout son poids sur la scène haïtienne, notamment dans des décisions engageant l’avenir de ce pays.
Pendant plus de vingt ans, en étant dans ce rôle, Washington a défendu certes les intérêts étasuniens, ses approches, sur fond de son action d’aide humanitaire, ce qui lui a valu de continuer à être un acteur pesant sur la scène haïtienne, qui ne lui est pas étrangère et que l’histoire l’atteste. Du président américain «ami d’Haïti», jusqu’à après avoir quitté la Maison Blanche, puisque Bill Clinton fut nommé, non pas par un simple hasard, émissaire spécial des Nations unies (ONU) pour Haïti, par le secrétaire général de l’Institution onusienne, après les cyclones ayant ravagé, en 2008, Haïti, dont les conséquences de ce désastre se sont amplifiées, deux ans après, par le séisme qui a frappé, en janvier 2010, le pays, Bill Clinton devient, depuis, le leadership dans la coordination des efforts d’assistance internationale à Haïti pour finir, sans surprise, coprésident de la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH). D’origine haïtienne, le fonctionnaire québécois Gilbert Gousse pointe l’augmentation du prix des denrées pour expliquer la crise dans son pays d’origine, soit la goutte qui a débordé le vase. Selon lui, les présidents ne pourront rien faire pour améliorer la qualité de vie des citoyens, tant et aussi longtemps qu’Haïti ne brisera pas, par l’entame de la phase de davantage de production, le cercle vicieux de la pauvreté pour doter le pays d’institutions plus fortes, les Haïtiens ne se relèveront pas «que ce soit un président ou un autre, il ne pourra rien faire  tant qu’il n’y aura pas une augmentation de la production» et de plaider, en faveur de «l’arrêt des aides par des pays et des dons humanitaires à Haïti» car, explique-t-il, «cela maintient le pays dans un état de dépendance» alors que Haïti, poursuit-il, «doit se donner les moyens que ses propres habitants puissent produire» a-t-il affirmé. La manifestation du 7 février dernier a été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres, sur fond des conditions extrêmes de pauvreté de la majorité des haïtiens et des conséquences gravissimes de la corruption qui s’est structurée, en profondeur, dans un pays, soumis, dans sa survie, à la spirale des aides humanitaires des pays étrangers, avec tout ce que cela engendre. Mme Natania Étienne, la veuve de l’écrivain haïtien Gérard Étienne, n’est pas optimiste pour l’avenir d’Haïti.
Selon elle, des mouvements extrémistes trouvent leurs intérêts dans la déstabilisation du pays et selon l’expert F.Voltaire, celui –ci croit que «le gouvernement pourrait avoir infiltré des manifestants à des fins stratégiques». Les derniers jours, «certains chefs de gang sont devenus des leaders de la contestation» et pour Natania Etienne «le degré de misère est inimaginable en Haïti» affirmant que «le peuple crève de faim et la situation est abominable», craignant l’installation dans la durée du chaos, dans ce pays.
Karima Bennour