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21 février 2024
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Gods of Egypt : les ravages du whitewashing

Après Exodus : Gods and Kings, au tour de Gods of Egypt de créer la polémique : les dieux égyptiens viennent du Danemark, d’Ecosse et d’Australie. Les premiers posters de Gods of Egypt sont tombés hier. Et ça pique. Dans un feu d’artifice de Photoshop paillettes, les dieux du panthéon égyptien sont branchés en mode fantasy. Le dieu Horus (le Danois Nikolaj Coster-Waldau de Game of Thrones) s’allie au voleur Bek (l’Australien Brenton Thwaites) pour reprendre son trône usurpé par le maléfique Set (l’Écossais Gerard Butler). On croise aussi le dieu Thoth (Chadwick Boseman, futur Black Panther chez Marvel), la déesse Hathor (la Française Elodie Yung) et une princesse nommée Zaya (l’Australienne Courtney Eaton vue dans Mad Max Fury Road). Et on n’a pas encore vu Geoffrey Rush censé jouer Râ, le dieu solaire à tête de faucon. Que ces dieux soient des créatures légendaires ne change rien au problème évident du casting : un seul comédien noir sur sept personnages, avec un titre comme « Les Dieux d’Egypte », ça coince quelque part. C’est un cas typique de whitewashing : engager des acteurs blancs pour jouer des personnages non-blancs.

Imaginaire faussé
Dans La Momie (1999) et Le Retour de la Momie (2001), c’est le Sud-Africain mais Afrikaner Arnold Vosloo qui jouait la grand-prêtre Imhotep. Récemment, le Gallois Christian Bale était Moïse et l’Australien Joel Edgerton le phararon Ramsès dans Exodus : Gods and Kings de Ridley Scott. Au Pays imaginaire de Pan (le prequel de Peter Pan), Lily la tigresse était incarnée par Rooney Mara, et Emma Stone jouait une métisse hawaïenne dans Welcome Back. Le phénomène ne se limite pas aux Etats-Unis : dans Les Nouvelles aventures d’Aladin, Kev Adams joue le rôle-titre flanqué de Michel Blanc (le sultan), Audrey Lamy et Jean-Paul Rouve (le vizir), tous dans la peau d’Arabes fantasmés -c’est le cas de le dire. Dans une vidéo qui résume bien les tenants et les aboutissants du whitewashing, la Youtubeuse Naya (dite LaRingarde) le dit clairement : « le whitewashing dans un récit historique ou biblique peut pousser le téléspectateur à se créer un imaginaire faussé de l’histoire, et de ceux qui l’ont construite. Quant aux productions comme Aladin, elles invisibilisent les personnes non-caucasiennes.
Et surtout ne donnent pas leur chance aux Arabes, Noirs, métis et Asiatiques en tant qu’acteurs. » Ce qui permet aussi de rappeler que « blanchir » un personnage n’est vraiment pas la même chose que de caster Idris Elba dans Thor. Ou en James Bond.

«Mohammed on-sait-pas-qui»
Face à l’accusation de whitewashing, Ridley Scott jouait la carte soi-disant imparable de l’argument économique : « Je ne pouvais pas monter un film de ce budget, où je dois compter sur les réductions d’impôt en Espagne, si mon acteur principal s’appelle Mohammed on-sait-pas-qui », disait-il à Variety l’an passé. « Je ne me ferai pas financer. La question ne se pose même pas. » On voit le cercle vicieux : si les producteurs sont trop frileux pour engager des non-blancs dans les rôles principaux de blockbusters, comment pourraient-ils devenir des stars dont le nom ferait financer des films ? De plus, le star-system s’il rassure les financiers, ne garantit pas du tout un succès au box-office (Sandra Bullock et Bradley Cooper viennent de se croûter aux USA avec Our Brand is Crisis et A vif !). Le casting all-black et composé entièrement d’inconnus de N.W.A. Straight Outta Compton (budget : 28 millions de dollars) ne l’a pas empêché de rafler 200 millions de dollars dans le monde. On reste donc d’autant plus perplexes face au whitewashing de Gods of Egypt qu’aucune star ne se trouve au générique (Gerard Butler n’est l’homme que de deux hits : 300 et La Chute de la Maison Blanche). En 2014, en se fondant sur les 100 plus gros hits de l’histoire au box-office américain, le site de l’éditeur de livres éducatifs Lee & Low a pu établir que seulement 8 d’entre eux avaient des héros non-blancs (protagonist of color) « et que six d’entre eux sont Will Smith, un autre c’est Aladdin ».

Paradis perdu
Gods of Egypt est surtout un film sur lequel le réalisateur Alex Proyas s’est greffé après l’abandon de son ambitieux Paradise Lost : une adaptation lancée fin 2010 du poème épique de John Milton sur la chute des anges, avec Bradley Cooper incarnant Lucifer en motion capture. Mais voilà, le studio Legendary Pictures, alors en crise avec Warner, n’avait pas pu réduire le budget du film en-dessous de la barre des 120 millions de dollars. En février 2012, Paradise Lost, trop coûteux donc trop risqué, est abandonné par Warner. Proyas, autrefois auteur de deux grands films (The Crow et Dark City) avant de tomber dans des séries B plus ou moins passables (I, Robot, Prédictions) aurait pu trouver dans la matière de fantasy théologico-épique de Paradise Lost de quoi faire un grand film. Produit par Lionsgate (Hunger Games) pour 140 millions de dollars, écrit par un duo de scénaristes de série B (Matt Sazama et Burk Sharpless, auteurs de Dracula Untold et du dernier flop de Vin Diesel Le Dernier chasseur de sorcières), Gods of Egypt, avec ses dieux égyptiens à l’air badass, sa fantasy exotique bien cliché -regardez le poster d’Hathor : des guerriers chevauchent des cobras géants cracheurs de flammes- ressemble ainsi à un Paradise Lost sérieusement abâtardi. Edulcoré. Comme diraient les anglophones : Whitewashed.

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