FAUNE ET FLORE À TAMGOUT

FAUNE ET FLORE À TAMGOUT (TIZI-OUZOU) : Animaux protégés et arbres séculaires : le massacre

Dans le temps – depuis le milieu des années 1960 jusqu’à 1980 environ – au massif forestier de Tamgout, du moins du côté ouest de ce mont trônant à près de 1 300 mètres d’altitude, le randonneur ou autre berger du coin, ne peut ne pasfaire face à ce « plaisir » des yeux de rencontrer par inadvertance, quelque animal sauvage, farouche, ou de sympathiques volatiles (geais, merles, palombe, épervier, buse, martin-pêcheur, des perdrix locales…) et aussi des reptiles de diverses sortes en été, notamment des vipères, des couleuvres locales, lézards bleus… etc.

Toutes ces bêtes et d’innombrables autres encore, faisaient partie de la riche faune de cette contrée, qui fascinait par ses beaux et hauts chênes séculaires. Dans le silence et une paix absolue, le randonneur y rencontre souvent, de jour, et surtout de nuit, une diversité de chacals, de renards (au lieudit « Taddart Taqdimt », particulièrement), des sangliers de toutes dimensions, des genettes, mangouste (tadghaghats), des lièvres, des porcs épics, des hérissons, et surtout des singes magots, très farouches, et ce, en tout coin boisé, rocailleux ou falaises de ces lieux de subjugation. En cette époque, il y avait alors, certes, des chasseurs, souvent plus « sauvages » que ceux d’aujourd’hui et qui ne font aucune attention quant à la règlementation de la chasse ou à l’espèce protégée, ou encore moins, à la période de reproduction, mais toujours est-il que la faune s’épanouissait, croyons-nous, tant cette dernière se multipliait malgré tout. L’intervalle des huit années de la guerre de libération nationale et l’absence d’incendies avaient probablement favorisé en quelque sorte ce phénomène. De nos jours, bizarrement, malgré les décennies de terrorisme des années 1990, puis de 2000 à 2010 environ, tout est anéanti. Des randonnées sont souvent organisées vers ce beau et légendaire massif forestier, mais hormis d’innombrables bovins d’élevage et parfois de petits groupes insignifiants de singes magots, presque domestiqués, pas la moindre de ces agréables créatures farouches, pullulant jadis à Tamgout, pour rompre avec le lugubre et fade silence entourant notre berger ou randonneur. De temps à autre, l’ouïe de ce dernier dans ces lieux est désagréablement secouée, heurtée, par des coups de feu de certains « chasseurs », non scrupuleux, parfois si jeunes, à l’assaut de quelque palombe, perdrix (très rare), de malheureux merle, grive, geai (au nombre de plus en plus réduit à cause des coupes de bois (carnages sur le chêne-liège et le chêne vert-zen, ainsi que la bruyère), sachant que ce bel oiseau ne peut voler plus de quelques dizaines de mètres s’il ne rencontre pas d’arbres à denses branchages comme le chêne pour se poser. L’espèce s’est quasiment éteinte en effet, tant des clairières entières sont engendrées impunément par des braconniers aux tronçonneuses dans les anciens denses bois de prédilection de ces volatiles pour leurs nichées périodiques de reproduction et de la vie…
Ces derniers temps, ce sont, chaque vendredi, des groupes de dizaines de « chasseurs », se disant membres d’associations ou adhérents de la « fédération » de wilaya des chasseurs, donc autorisés, qui, lors de pseudos battues, se déplacent en véhicules légers, en « 4/4″, ainsi qu’en camions, ramenant avec eux une multitude de chiens (20 – 30) de diverses races pour faire déguerpir de leurs terriers, pourtant éloignés des villages, pour lesquels il n’y est pas causé le moindre dégât, sangliers, chacals, perdrix…, tués ainsi sans état d’âme par des tirs croisés, à coups de grenailles et de chevrotines. Sitôt la besogne terminée, nos chasseurs se mettent alors à immortaliser ces moments de leur « loisir » par des selfies, des photos et vidéos, tout joyeux et fiers de leur « exploit » et de celui de leur meute de chiens, lesquels, sitôt une proie dénichée, l’en attaquent de tous côtés, par aboiements et à coups de crocs. La malheureuse bête (souvent un sanglier ou un chacal), prise d’assaut, tente dans l’affolement de se défendre, mais vainement face à une multitude de chiens de toutes races, certaines très dangereuses. Devant de stridents gémissements de la bête, atroce à la vue, les maîtres-chiens ou chasseurs, éprouvent plutôt un plaisir sadique de filmer la scène pendant d’interminables minutes, jusqu’à l’épuisement et la mort de la proie. Ensuite, place aux séries de photos et de vidéos avec les gibiers comme trophées de la journée exhibés et partagés sur les réseaux sociaux à qui veut bien oser les voir. Rencontrés, en mars dernier, au cours d’une randonnée d’un vendredi dans cette immense forêt, Hacene Bersi d’Agraradj, dit « H’sinou » et son cousin, Khelifa Bersi, du village Agraradj, un duo d’écologistes connus, nous exprimeront leur « indignation » de rencontrer souvent ou de voir sur les réseaux sociaux de telles abominations qu’ils qualifient de « la pire des lâchetés » pour leurs auteurs. Pour moi, ajoute H’sinou, «offrir en spectacle un malheureux sanglier ou laie, ou tout autre animal, en train de se faire déchirer, encore vivant et gémissant, par des crocs de chiens avides de sang, au lieu de l’achever rapidement et mettre fin à ses souffrances, est tout simplement criminel». Pour Khelifa, ces pratiques «attirent malheureusement beaucoup de jeunes adeptes, qui prennent des fusils de leurs parents pour s’aventurer dans la forêt, en toute illégalité et souvent en période non autorisée, à la recherche de quelque proie, fut-elle futile complètement, rien que pour le plaisir de tirer quelques coups de feu, non sans danger pour soi-même et pour autrui, considérant l’âge de ce futur « chasseur », sortant juste de l’adolescence». Pour se ressaisir face à ce fléau, estiment nos interlocuteurs, «les autorités compétentes doivent impérativement prendre des mesures coercitives, en portant par exemple le prix de la cartouche de fusil de chasse à un montant qu’aucun quidam n’oserait aborder, à défaut d’une stricte surveillance de cette activité dans tous ses contours». Faut-il rappeler que la faune à Tamgout est quasiment exterminée, donc chasser quoi ? s’interrogent nos deux écolos, alors que la flore l’était déjà bien avant, avec les pollutions diverses, les fréquentes coupes de bois de chauffe, il n’y a pas si longtemps, et les incendies de forêt se produisant chaque été. Il faut remarquer, cependant, que depuis les débuts des années 2010, de nombreux villages des communes d’Aghribs, d’Azeffoun, de Yakouren, d’Akerrou…, connaissent un remarquable taux de raccordements au réseau d’alimentation en gaz naturel, ce qui a entraîné derechef une diminution drastique du recours à la coupe du bois de chauffe. Certains villages de la commune d’Akerrou, notamment, Alma Guechtoum, attendent avec impatience de bénéficier eux aussi de cette énergie vitale et tant désirée. Et lorsque l’ensemble des villages et hameaux des communes limitrophes entourant ce massif forestier auront été alimentés en la matière, il va sans dire que le mont Tamgout, un site de la zone III de la Wilaya III historique, qui fut un endroit « sûr » et privilégié pour le salut de moudjahidine pendant la guerre de libération nationale, retrouvera certainement son état d’antan de croissance de sa flore et d’épanouissement de sa faune.
S. Yermèche