Le différend entre les réfugiés palestiniens au Liban et l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA) ne se limite plus à une contestation ponctuelle d’une décision administrative ou d’un projet de regroupement scolaire. Derrière les portes des établissements qui s’apprêtent à accueillir des milliers d’élèves à l’occasion de la nouvelle rentrée, les inquiétudes se multiplient autour de l’avenir de l’enseignement et de la capacité des familles palestiniennes, durement éprouvées par la crise économique, à maintenir leurs enfants sur les bancs de l’école. Du camp de Bourj El-Chamali, dans le sud du Liban, jusqu’à Tripoli, en passant par les camps de Beddawi et de Nahr el-Bared dans le nord, ainsi que celui d’Al-Bass et d’autres camps palestiniens, le même scénario se répète : des établissements menacés de regroupement ou de fermeture, des élèves appelés à être transférés, des classes dont la surcharge inquiète les parents et des mobilisations de rue contre des décisions perçues comme susceptibles d’alourdir davantage le quotidien de familles déjà confrontées à la pauvreté et à la hausse du coût de la vie. De son côté, l’UNRWA présente ces mesures comme relevant d’une réorganisation de l’utilisation des établissements, des infrastructures et des ressources disponibles, afin d’assurer la continuité du processus éducatif dans un contexte marqué par des contraintes financières, logistiques et structurelles. Pour les familles palestiniennes, toutefois, la question ne se résume pas à garantir « une place à l’école » à chaque enfant. Elles s’interrogent également sur la qualité de l’enseignement, le nombre d’élèves par classe, la distance que les enfants devront parcourir, la prise en charge des frais de transport et, plus largement, sur la capacité des familles qui peinent déjà à couvrir leurs besoins essentiels à supporter de nouvelles dépenses.
Bourj El-Chamali : la mobilisation contre le regroupement scolaire
Dans le camp de Bourj El-Chamali, le projet de regroupement des établissements scolaires a constitué l’un des principaux motifs de contestation au début de la nouvelle année scolaire. L’UNRWA avait présenté de nouvelles dispositions concernant les écoles de Palestine, de Sarafand et de Jabalia. Le projet prévoyait notamment de répartir les élèves du camp sur deux bâtiments scolaires, tout en conservant les appellations des établissements et en ouvrant deux classes supplémentaires, avec la possibilité de recruter des enseignants supplémentaires en fonction des besoins. L’agence affirme que ce dispositif ne priverait aucun élève de son droit à l’éducation et que l’ensemble des élèves du camp poursuivent normalement leur scolarité. Elle précise également que le projet ne prévoyait pas de réduction des effectifs parmi les enseignants ou le personnel. L’UNRWA justifie cette réorganisation par la nécessité de faire face au projet de construction d’un nouveau complexe scolaire destiné aux élèves de la région de Tyr, alors qu’elle n’est toujours pas parvenue à trouver un terrain répondant aux conditions nécessaires à la construction de l’établissement. Les parents ont toutefois interprété la mesure différemment. Selon eux, le transfert et le regroupement des élèves risquent d’entraîner une augmentation importante des effectifs dans les classes, avec des conséquences potentielles sur les conditions d’apprentissage, mais aussi sur l’environnement social et psychologique des enfants. La contestation s’est intensifiée jusqu’à un mouvement de grève d’avertissement et un sit-in organisé dans le camp le 14 septembre. Les parents et plusieurs représentants palestiniens ont alors appelé l’UNRWA à revenir sur son projet de regroupement. Sous la pression de la mobilisation, les participants au sit-in ont été informés du retrait du projet et du maintien, pour l’année scolaire 2025-2026, des dispositions éducatives précédemment en vigueur. Le camp de Bourj El-Chamali compte quelque 1.500 élèves répartis entre trois établissements. Les comités de parents avaient averti que l’application du projet de regroupement aurait pu porter les effectifs à près de 47 élèves par classe. Pour les familles, un tel chiffre ne représente pas seulement une salle de classe surchargée. Il signifie également moins de temps consacré à chaque élève, une capacité réduite de l’enseignant à prendre en compte les différences de niveau et davantage de difficultés pour répondre aux besoins éducatifs et psychologiques des enfants.
« L’essentiel n’est pas seulement d’avoir une place à l’école »
Cette dimension de la crise est mise en avant par Jihad Mohammad, chargé du dossier de l’UNRWA au sein du mouvement du Jihad islamique au Liban, qui inscrit le débat dans une problématique dépassant les seules considérations administratives. Selon lui, l’UNRWA ne constitue pas une simple institution de services dont les décisions peuvent être évaluées uniquement à travers les critères de coût et d’efficacité opérationnelle. Il rappelle que l’agence a été créée par les Nations unies en réponse à la question des réfugiés palestiniens et que ses prestations s’inscrivent dans le cadre de la responsabilité internationale à l’égard de cette question. Jihad Mohammad affirme que les Palestiniens souhaitent disposer d’une « UNRWA forte, capable et durable », tout en estimant que cela ne signifie pas accepter sans contestation chacune de ses décisions. Il souligne que les réfugiés ont, selon lui, le droit de s’opposer à toute mesure qu’ils considèrent comme portant atteinte au droit de leurs enfants à un enseignement de qualité, sûr et accessible. Il résume ainsi l’un des principaux points de désaccord : l’enjeu n’est pas uniquement de savoir si chaque élève disposera d’une place, mais de déterminer dans quelles conditions il sera scolarisé. La question du regroupement concerne donc directement la capacité d’accueil des établissements, le nombre d’élèves par classe, les effectifs enseignants et la capacité des écoles à assurer un enseignement de qualité. Les représentants des parents redoutent notamment qu’une augmentation du nombre d’élèves par classe ne transforme les établissements en espaces dominés par la surcharge, avec des répercussions sur les résultats scolaires, la discipline, le suivi individuel et l’accompagnement psychologique et pédagogique.
École de Rafah : la fermeture ouvre un nouveau front
À Tripoli, le différend prend une autre forme avec la décision de fermer l’école de Rafah, située dans le quartier d’Al-Mina, et de répartir ses élèves entre plusieurs autres établissements. Selon les dispositions présentées par l’UNRWA, la majorité des élèves de l’école de Rafah résidant dans le camp de Beddawi doivent être accueillis dans les établissements de l’agence situés dans le camp. Les élèves résidant dans le camp de Nahr el-Bared doivent, pour leur part, être transférés vers les écoles de l’UNRWA dans ce camp. Quelque 140 élèves résidant dans la ville de Tripoli doivent être orientés vers l’école de Lod, située à proximité, qui prendra le nom d’« école Lod-Rafah ». L’UNRWA affirme que cette mesure vise notamment à maintenir les élèves à proximité de leurs lieux de résidence et à éviter à certains d’entre eux les frais de déplacement vers Tripoli. Les parents, le comité des parents d’élèves de l’école de Rafah et plusieurs représentants palestiniens du nord du Liban se sont toutefois opposés à cette décision, estimant que sa fermeture aurait des conséquences directes sur les élèves et leurs familles. Le 17 septembre, des parents, des élèves et des représentants palestiniens ont organisé un sit-in devant le bureau de l’UNRWA à Tripoli pour protester contre la fermeture de l’établissement et le transfert de ses élèves. Une question revient ainsi au centre du débat : qu’en est-il d’une école présentée comme « proche » si son accès implique des dépenses quotidiennes que certaines familles ne peuvent pas assumer ?
Quand le coût du carburant devient une question éducative
Pour les réfugiés palestiniens au Liban, l’éducation ne peut être dissociée de la situation économique. Une famille confrontée à l’augmentation du prix de la nourriture, des médicaments, des loyers et des services peut difficilement absorber une nouvelle dépense lorsque la scolarisation des enfants nécessite désormais des déplacements quotidiens. Zeinab Al-Mohammad, originaire de Tyr, rejette le principe du regroupement scolaire et estime qu’il aura plusieurs conséquences sur les élèves. Elle évoque notamment la hausse du prix de l’essence, indiquant que le bidon de carburant atteint désormais environ 31 dollars, et s’interroge sur la capacité des parents à prendre en charge les frais de transport si les établissements sont plus éloignés des lieux de résidence. Un élève qui pouvait auparavant rejoindre à pied une école située à proximité pourrait ainsi avoir besoin quotidiennement d’un moyen de transport, transformant une décision éducative en charge financière permanente pour sa famille. À cela s’ajoutent les frais de transport, le temps consacré aux déplacements, l’accompagnement des enfants et, pour les familles ayant plusieurs enfants scolarisés, le risque d’une multiplication des dépenses. Derrière la notion de « redistribution » des élèves se pose donc une question sociale majeure : les familles les plus modestes pourront-elles continuer à assumer le coût de l’accès
à l’école ?
M.Seghilani











