Soixante-dix ans après le Congrès de la Soummam, tenu le 20 Août 1956 à Ifri dans la vallée de la Soummam, son importance continue de se lire à travers les témoignages de ceux qui ont participé à la Révolution, de ceux qui l’ont accompagnée et de ceux qui ont, après l’Indépendance, analysé cette étape décisive de l’histoire algérienne.
Plus qu’une réunion de responsables, politiques et militaires de la Guerre de Libération algérienne, la rencontre d’Ifri a constitué un moment majeur de réorganisation de la lutte, dans un contexte marqué par la multiplication des maquis, l’absence d’une direction nationale pleinement structurée et la nécessité de donner à la Révolution une cohérence politique et militaire. Le Congrès a ainsi cherché à coordonner les différentes forces engagées dans la lutte, à préciser les responsabilités et à doter la Révolution d’une organisation et d’un cadre politique à l’échelle nationale. Ses décisions ont également suscité des débats et des divergences, notamment autour de la représentation de l’intérieur et de l’extérieur et de la primauté du politique sur le militaire. Des décennies plus tard, les acteurs et témoins de cette période continuent d’en livrer des lectures parfois différentes, mais leur témoignage convergent sur un point : la Soummam a constitué un tournant majeur dans la structuration de la Révolution algérienne. Voici ce qu’en ont dit plusieurs figures de la Révolution et personnalités qui ont consacré une partie de leur réflexion à cette période.
Djamel Merdaci, historien et sociologue
L’historien Abdelmadjid Merdaci a porté, lui aussi, un jugement particulièrement net sur la portée de cette rencontre. «Le Congrès de la Soummam a changé complètement le visage de la résistance», a-t-il affirmé.
À ses yeux, le changement est particulièrement visible dans la transformation du FLN : « Au lendemain du Congrès, le FLN cesse d’être un sigle et devient une institution politique avec ses organes et son programme. » Merdaci rappelle également que le Congrès a réuni plusieurs figures majeures du mouvement national et de la Révolution, citant notamment Krim Belkacem, Amar Ouamrane, Abane Ramdane, Larbi Ben M’hidi, Zighoud Youcef et Lakhdar Bentobbal.
Salah Goudjil, moudjahid et ancien président du Sénat
Cette conception de la direction collective est également mise en avant par Salah Goudjil, qui considère que le Congrès «a contribué à organiser la Révolution, à former sa direction et à définir les responsabilités ». Selon lui, « les décisions prises au Conclave de la Soummam ont débouché sur des orientations importantes qui seront ensuite concrétisées lors de la Conférence du Caire en 1957 ». Goudjil apporte toutefois une nuance historique importante en rappelant que toutes les composantes de la Révolution n’étaient pas représentées à Ifri : «Il est vrai qu’au Congrès de la Soummam, tout le monde n’était pas présent : l’extérieur, par exemple, n’y a pas participé, et la Wilaya I n’y était pas représentée… » Pour lui, cette réalité « ne remet pas en cause l’importance du Congrès ». Il insiste surtout sur la force de la démarche collective : « La force de la Révolution algérienne résidait dans son attachement à l’action collective et dans le rejet de toute forme de leadership individuel ».
Mansour Boudaoud, ancien officier supérieur de l’ALN
Mansour Boudaoud était officier supérieur de l’ALN, responsable de l’armement et du ravitaillement général durant la guerre de Libération nationale et durant son long combat, il a travaillé directement avec les principaux chefs historiques. Interrogé en 2003, sur le Congrès de la Soummam il répondit : « d’abord je n’étais pas là. J’étais à l’extérieur, mais en tant que responsable, j’avais accueilli cet événement avec une joie immense.
C’est la première fois, depuis le déclenchement de la guerre, qu’une plateforme est venue unifier les rangs de l’ALN et du FLN et déterminer les tâches de tout un chacun. Mais un problème s’est posé juste après, surtout en ce qui concerne la primauté de l’intérieur sur l’extérieur et du politique sur le militaire, que beaucoup n’ont pas appréciée et que personnellement j’ai bien accueillie. Mais à mon avis, tout cela était la lutte de chefs ».
Ali Harrar, moudjahid
Dans son témoignage sur les offensives du Nord-Constantinois et la tenue du Congrès de la Soummam, le moudjahid et secrétaire de wilaya de l’Organisation nationale des moudjahidine, Ali Harrar (86 ans), a évoqué hier, certains des effets de ces deux événements sur l’action révolutionnaire dans la sixième région de la Wilaya V historique, qui englobait alors des zones de l’actuelle wilaya de Mascara. Il a expliqué « que les moudjahidine de la région avaient reçu de la direction de la région des instructions visant à intensifier leurs opérations de guérilla et leurs actions militaires contre les forces d’occupation françaises, à la suite des victoires remportées lors des offensives du Nord-Constantinois », ce qui illustre la dimension nationale de l’événement. Il a également indiqué que les unités de l’Armée de Libération nationale de la sixième région de la Wilaya V historique « avaient mis en œuvre les orientations du Congrès de la Soummam, portant notamment sur le renforcement de la coordination militaire et la réorganisation du travail des chefs des unités et de leurs adjoints », ce qui a contribué au succès de nombreuses opérations de guérilla et actions militaires contre les forces d’occupation françaises.
Le Colonel Amar Ouamrane
La lecture de Malika Rehal rejoint celle d’Amar Ouamrane, acteur de la Révolution et représentant de l’Algérois au Congrès. Dans un rapport adressé au CCE en 1958, il reconnaissait, « malgré les erreurs et les malentendus suscités par le Congrès, son apport à la structuration de la lutte ». Selon la formulation rapportée de son témoignage, « le Congrès de la Soummam nous avait donné un embryon de doctrine, un programme et surtout une organisation à l’échelle nationale ». Il estimait également que cette étape avait permis de faire sortir la Révolution du stade du «fellaguisme», terme des autorités coloniales françaises pour qualifier les moudjahidines que les résolutions du Congrès de la Soumam ont porté l’action armée au-delà de nos frontières pour être soutenu en raison de la légitimé de l’action d’un peuple en lutte armée pour son indépendance et sa liberté.
Le défunt Mohamed Boudiaf
Pour le moudjahid et leader de la Révolution, le défunt Mohamed Boudiaf, « le vrai tournant a été pris au moment du Congrès de la Soummam en août 1956 ». L’ancien président de la République reconnaissait à la plateforme adoptée à cette occasion des « éléments extrêmement positifs », tout en soulevant une question essentielle : « La vraie question n’est cependant pas seulement de définir un programme, mais de savoir qui l’appliquera et comment il sera appliqué. » Boudiaf résumait ainsi une transformation fondamentale du mouvement : « À partir d’août 1956, le FLN a cessé d’être un organisme unitaire, et est devenu une coalition, un « Front » précisément».
Le moudjahid Lakhdar Bouregâa
Pour le moudjahid Lakhdar Bouregâa, la tenue du congrès n’était pas le résultat d’une circonstance improvisée. « Le Congrès de la Soummam n’est pas le fruit du hasard », affirmait-il, estimant que « tout avait été mûrement réfléchi afin de convaincre les Algériens d’adhérer massivement à la cause de l’indépendance ». Bouregâa considérait également que le document issu du Congrès » avait permis à la Révolution de se renforcer et de mieux s’organiser », allant jusqu’à qualifier le Congrès de la Soummam de «victoire historique». Dans son témoignage, il résumait son importance par une formule particulièrement évocatrice : «Le Congrès de la Soummam a préservé la Révolution de la désagrégation». Il ajoutait : «C’était pour nous une bouffée d’oxygène, on étouffait, on n’avait rien, ni programme ni direction reconnue ».
Le colonel Amirouche
Par ailleurs, l’un des enjeux majeurs du Congrès de la Soummam résidait dans la volonté de mettre en place une direction collective et de clarifier les rapports entre les différentes composantes de la Révolution. Cette question apparaît notamment dans le témoignage attribué au colonel Amirouche. « Au Congrès de la Soummam on avait défini la primauté de l’intérieur sur l’extérieur et les véritables chefs de la Révolution sont à l’intérieur ».
Mouloud Hamrouche, ancien Premier ministre
Dans une autre lecture du Congrès de la Soummam, l’ancien Premier ministre Mouloud Hamrouche, qui pour rappel a rejoint les rangs de l’ALN à l’âge de 16 ans, la présente comme «un moment de structuration de la représentation politique et sociale de la Révolution », marqué par la volonté d’intégrer les différentes sensibilités du mouvement national. Il considère également le Congrès parmi « les grandes étapes de construction politique de l’Algérie ».
Ania N.













































