« Œdipe Roi », nouve production du TR Sidi Bel-Abbès : lumière sur les non-voyants

Un décor très sobre représentant l’ossature d’un palais. Deux trônes en bois. Des cierges et un large cercle lumineux rouge pour délimiter le « champ de manœuvre » des sept comédiens qui répètent avec assiduité sur les planches du Théâtre régional de Sidi Bel-Abbès le texte de « œdipe Roi », une adaptation de Tewfik El Hakim.

Dans la salle, le conteur, auteur et metteur en scène Saddek El Kebir suit attentivement la prestation de cette troupe d’amateurs composée de cinq non-voyants : quatre jeunes femmes et un homme, venus d’Oran et de Sidi Bel-Abbès. Toute la pièce repose sur ces cinq éléments. Les deux autres comédiens voyants campent leur rôle les yeux fermés « pour se mettre dans les mêmes conditions que leurs camarades », explique le metteur en scène. Saddek El Kebir est un artiste qui aime les challenges et casse les tabous. « Seuls quatre théâtres dans le monde mettent en scène des non-voyants. Ces théâtres se trouvent en Argentine, au Pérou, en Suisse et en Algérie, précisément à Sidi Bel-Abbès », confie-t-il avec une touche de fierté. Cet homme de théâtre a déjà monté, il y a deux années, une pièce « Une chambre d’amis », entièrement interprétée par sept comédiens non-voyants avec comme fait original, un spectacle se déroulant entièrement dans le noir et où le public est placé dans la même situation de « cécité » que les artistes. La pièce a été favorablement accueillie et présentée dans plusieurs villes du pays. Pour cette seconde expérience, dont la « générale » est prévue le 21 avril prochain à Constantine, Saddek El Kebir a retenu les cinq comédiens non-voyants, des universitaires d’Oran et de Sidi Bel-Abbès. « Le choix s’est fait sur des universitaires maitrisant l’écriture Braille. Le texte de la pièce a été écrit en braille et ces comédiens avaient une certaine culture générale leur permettant de comprendre l’intrigue de la pièce adaptée par Tewfik El Hakim. Les comédiens avaient également des prédispositions pour camper les rôles qui leur sont confiés, comme la puissance de voix, des capacités vocables pour le chant », explique encore Saddek El Kebir. Pour travailler avec ces comédiens peu ordinaires, le metteur en scène s’est très longtemps intéressé au monde des non-voyants. « Une personne aveugle a le sens de l’ouïe très développé qui compense celui de la vue. L’univers d’un non-voyant et ses mouvements se limitent au bout de son bras qu’il utilise pour s’orienter et se mouvoir. Ce sont ces sens que nous avons développés en préparant cette pièce », indique le metteur en scène.
Mettre en lumière les non-voyants
Si dans la première pièce, « Une chambre d’amis », tout se déroule dans l’obscurité – y compris le public également plongé dans le noir – avec « îdipe Roi », le metteur en scène veut mettre en lumière ses comédiens non-voyants et dire qu’ils ont aussi des compétences, des capacités qu’il faille exploiter et mettre en exergue. En optant pour la pièce « œdipe roi », Saddek El Kebir a placé la barre très haut. « Je veux montrer qu’un non-voyant ou une personne aux besoins spécifiques est une personne ordinaire, qui peut faire toutes sortes de choses pour peu qu’on lui donne la chance et qu’on lui offre l’opportunité. « Mohamed Amine, Fatima, Mounia, Nacéra et Roumeissa le démontrent bien », a soutenu Saddek El Kebir, qui souligne avoir pris « l’essentiel » de l’adaptation de Tewfik El Hakim, longue de trois heures de spectacle. « Notre travail a une durée de près de 90 minutes. Nous avons gardé le contenu le plus important pour captiver le spectateur », explique le metteur en scène qui rappelle que « œdipe Roi », la tragédie grecque de Sophocle, parle aussi des liens affectifs mère-fils, de l’amour interdit, de tabou, mais également de pouvoir, d’intrigues, de complots et de trahison. Saddek El Kebir déplore l’absence de la production littéraire et théâtrale arabe et nationale en Braille. « C’est une large frange de la société qui est exclue de l’accès à ce patrimoine. Les responsables concernés doivent se pencher pour pallier ce manque », souligne-t-il. Cette troupe très originale s’active à préparer le rendez-vous de Constantine avant d’entamer une tournée à travers plusieurs villes du pays. Certains de ces comédiens amateurs envisagent de mettre sur pied une coopérative théâtrale, basée à Oran. « Cette expérience avec Saddek El Kébir nous a encouragé à tenter l’aventure et à voler de nos propres ailes », confie Bensafi Mohamed Amine, qui campe le rôle d’œdipe. Saddek El Kebir ne veut pas s’arrêter à ce stade. Il s’est fixé déjà d’autres challenges : réunir sur scène des non-voyants et des sourds-muets autour d’une adaptation d’une œuvre universelle de Shakespeare, de Bertolt Brecht ou d’une autre sommité. Un nouveau défi à relever.