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LA SAOUDIENNE « ALMARAI » VEUT S’IMPLANTER DANS LE MARCHÉ LAITIER ALGÉRIEN : Un projet et des interrogations

L’annonce de la relance en vue du projet « Almarai », une société laitière saoudienne appartenant au Sultan bin Mohammed bin Saud Al Kabeer-l’un de ses fondateurs en 1977-, soulève beaucoup d’interrogations quant à l’avenir du marché local, dont les opérateurs algériens, pourtant, tiennent le challenge.

Ainsi, le ministre du Commerce, Kamel Rezig, a remis sur le tapis le projet de la société saoudienne « Almarai » en Algérie. Une société pionnière dans l’agroalimentaire, spécialisée, notamment dans les produits laitiers, les jus, les  viennoiseries, les produits avicoles et le lait pour nourrissons, surtout dans la région du Moyen Orient et d’Afrique du Nord.
Si le projet de conclusion d’un partenariat algéro-saoudien dans le domaine de la production du lait et ses dérivés, qui remonte à 2009, relève plutôt de l’ordinaire dans les relations de coopérations commerciales entre pays, il n’en demeure pas moins que la démarche, en elle-même, constitue une fuite en avant du ministre, dictée, sans risque de se tromper, par les vieux réflexes. Ministre qui, faute d’encourager l’investissement local dans tous les secteurs et celui de l’agriculture en particulier, il fait appel aux investisseurs étrangers pour prétendre satisfaire les besoins de la population locale en la matière. Pourtant depuis les premières années suivants l’Indépendance du pays, l’Algérie a fait du souci de l’amélioration de la production laitière (Lait et ses dérivés) et autres filiales agricoles un des objectifs capitaux s’inscrivant dans l’autosuffisance alimentaire.
Pour ce faire, le pays a, depuis, mis en œuvre plusieurs stratégies visant l’amélioration génétique du cheptel, par l’importation d’animaux à hautes potentialités (vaches laitières et taureaux reproducteurs), l’intensification de la production fourragère, en développant les cultures en irrigué, l’amélioration de la santé des animaux, par des mesures de contrôle et de vaccination, et l’incitation à l’investissement (à la ferme, à la collecte et transformation).

Quels enjeux ?
Les importations de lait ont atteint 700 millions de dollars en 2012 (CNIS), et l’État a injecté 46 milliards de dollars au titre de soutien à la filière (MADR). Le niveau d’autosuffisance n’a pas atteint les 50% des besoins, et le niveau d’intégration de la production locale dans la transformation n’est que de 16% (MADR).
D’où la problématique de la sortie, du moins intrigante, du ministre du Commerce, Kamel Rezig. N’est-il pas plus judicieux de s’orienter d’abord et surtout vers le producteur national, l’encourager et l’accompagner à l’effet de fructifier les investissements lancés à coup de milliards par le Trésor public ? Mais voilà que, comme tout responsable fraîchement installé, le ministre du Commerce s’adonne à des gesticulations et autres acrobaties qui, à défaut d’une vision à long terme, vont faire appel au « plus offrant », comme pour donner l’image d’un dirigeant à la mesure des responsabilités confiées, et faire ainsi semblant d’apporter sa propre touche au secteur, dont il a la charge.
N’est-il pas encore temps, à l’aune de cette dynamique de la nouvelle Algérie qui prenne forme, de s’attaquer aux vrais problèmes qui bloquent le développement du secteur et partir à la recherche des raisons de l’échec de toutes les politiques précédentes pour y remédier ? A-t-on évalué et examiné ce choix, sinon celui de relancer un vieux projet de plus de dix ans qui bloque pour des raisons inavouées ? Le ministre tranche net pour l’investissement étranger, alors qu’il y a le feu dans le secteur qui fait que le citoyen se bouscule pour avoir un sachet de lait dans un pays à vocation agricole par excellence qui n’attend que la mise en place d’une stratégie en mesure de corriger les erreurs du passé. Le tout pour parvenir à l’autosuffisance en la matière alors que le pays déborde de potentialités.
Brahim Oubellil

RÉACTIONS… RÉACTIONS… RÉACTIONS… RÉACTIONS… 

MOHAMED SAYOUD, EXPERT EN INVESTISSEMENT INDUSTRIEL :
Au lendemain de sa prise de fonction en tant que ministre du Commerce, Kamel Rezig s’est vite mis sous les feux de la rampe en s’attaquant frontalement à ceux qu’il désigne sous le nom de « barons », et qu’il accuse d’être derrière les pratiques de détournement de la poudre de lait à des fins d’enrichissement. Pour un secteur aussi miné et parsemé d’embuches que le Commerce, le ministre Rezig, dès lors, a laissé derrière lui l’impression d’un homme qui a du cran pour changer les choses. Mais, en annonçant avant-hier la relance du projet de la société « Almarai », cette méthode de faire laisse supposer un déroulement du tapis rouge aux Saoudiens.
Ainsi, s’il considère le projet d’ « important », l’expert Mohamed Sayoud, spécialiste de l’investissement industriel, s’interroge comment la firme saoudienne compte céder des parts à un partenaire algérien, ou bien, ce qui est « inquiétant », jouir d’un capital à 100% saoudien et s’ériger en maître sur le marché algérien. « C’est un projet important, mais il faudrait le partager avec un partenaire algérien qui devra détenir au moins 50% des parts », explique, hier, à l’autre bout du fil, notre interlocuteur à ce sujet. Faute de quoi, il y aura « un transfert important de devises » vers l’étranger, non pas uniquement en termes de dividendes, mais aussi les charges salariales liées au payement de travailleurs étrangers de la société « Almarai ». En plus, pour réussir un tel projet, il faudrait qu’il y ait « le transfert technologique et le savoir-faire saoudiens », à l’effet de faire profiter de ce capital à l’Algérie.
Au-delà maintenant de ce projet, l’expert Sayoud aborde le problème du marché parallèle de devises en Algérie, lequel « encourage » pour ainsi dire « la surfacturation » et « les transferts illicites de devises » vers l’étranger.
Farid G.

SMAIL LALMAS, ÉCONOMISTE :
L’économiste Smaïl Lalmas, que nous avons joint hier, juge qu’il est plutôt judicieux de chercher à savoir « pourquoi toutes les politiques précédentes ont échoué » en dépit des sommes d’argents colossales injectées dans le secteur depuis des années, sans pour autant arriver à faire décoller le secteur de l’agriculture en général, et de là apporter des solutions adéquates pour sa remise sur les rails pour parvenir à la sécurité alimentaire, au lieu d’aller directement à des investissements étrangers qui prennent en otage le pays dans un secteur aussi sensible que celui-ci. «  On parle de multinationales pour nous aider à développer notre sécurité alimentaire, mais qu’est ce qu’on va faire des entreprises locales ?», s’est-il interrogé.
« Il est donc préférable de chercher où sont passés les milliards injectés dans la filière lait et les vaches et autres matériels importés, pour en tirer des leçons à l’effet d’aller vers la conception d’un nouveau modèle économique qui favorise réellement la production locale en s’adonnant notamment à une politique de diversification de l’économie à travers des secteurs ciblés avant d’aller vers le partenariat avec les étrangers», a expliqué M. Lalmas.
D’ailleurs, notre interlocuteur s’interroge davantage sur « les réelles intentions du pouvoir » en adoptant une telle démarche de partenariat ou les Saoudiens qui, « un jour,  plient bagages et le pays se retrouve à la case de départ, et par conséquent « L’action de séduction en direction de la filiale saoudienne relève plutôt de l’ordre politique qu’économique qui pourrait donc aller jusqu’à l’importation des vaches laitières avec l’argent du Trésor public.
Les Saoudiens tirent les dividendes du marché local qui vont aller vers l’Arabie saoudite, et le pays sera toujours dépendant de ces investisseurs».
Et à l’économiste de conclure enfin qu’ « il faut plutôt se pencher sur les potentialités locales existantes pour donner un nouvel élan à ce domaine pour arriver à l’autosuffisance en produits laitiers, et pour y parvenir, a-t-il encore dit, il faut adopter une nouvelle politique économique qui prend en considération les potentialités nationales».

BELKACEM MEZROUA, VICE-PDT DE LA FÉDÉRATION DES ÉLEVEURS :
Le vice-président de la Fédération nationale des éleveurs, Belkacem Mezroua, qui dit ne pas comprendre la décision du ministre du Commerce, a déclaré, de son côté, que le souci se trouve « dans les textes de lois qui ne favorisent pas l’émergence d’une vraie filière agricole, à présent en proie à une anarchie généralisée.
En plus, il y a un manque flagrant de la volonté des décideurs de vouloir aller vers une politique efficiente dans ce domaine, marqué notamment par un abandon délibéré de l’ investissement local alors que le pays regorge de potentialités humaines et naturelles » à même d’assurer une autosuffisance en produits laitiers comme pour les autres filiales agricoles.
Propos recueillis par B. O.