PH. ENTRETIEN - HACENE MENOUAR

HACÈNE MENOUAR, PRÉSIDENT DE L’ASSOCIATION ‘’EL AMAN’’ POUR LA PROTECTION DES CONSOMMATEURS : « Le mouton doit se vendre entre 25 000 à 30 000 DA »

Hacène Menouar, président de l’Association ‘’El Aman’’ pour la protection des consommateurs, aborde, dans cet entretien accordé au Courrier d’Algérie, à la veille du rituel de sacrifice de l’Aïd El-Adha, plusieurs questions liées à la disponibilité du cheptel, la réorganisation du marché géré par les barons de l’informel et le contexte dans lequel se déroulera la fête, en pleine pandémie du coronavirus notamment.

Le Courrier D’Algérie : L’Algérie, à l’instar des autres pays musulmans, d’apprête à fêter l’Aïd Al-Adha. Et comme chaque année, c’est un vrai casse-tête pour la famille algérienne, que ce soit sur la disponibilité des moutons ou sur les prix. Où se situe la faille à votre avis, en tant que président d’une association consumériste ?
Hacène Menouar : C’est un évènement religieux comme ça existe pour les autres religions à travers le monde et il est pratiqué dans le monde musulman depuis des siècles même en période de guerre ou autre. Le sacrifice est toujours maintenu. C’est pour cela, d’ailleurs, qu’on a toujours demandé aux autorités, et cela depuis des années, à ce que cet évènement soit préparé préalablement. Et après chaque Aid nous réclamons d’appréhender le prochain pour mieux gérer ce rituel qui, de surcroît, revient chaque année. Car il s’agit d’une grande opération, à la fois économique et de consommation. Car pour les 8 millions de familles algériennes on doit sacrifier quelque 6 millions de têtes, soit des millions de dollars, et malheureusement chez nous cet évènement ne se prépare que quelques jours avant le jour « j ».

- Justement, pour remédier à cette situation, quelles sont vos propositions ?
-Nous, en tant qu’association de protection des consommateurs, cela fait déjà plus de trois années que nous réclamons l’installation d’une direction au niveau du ministère de l’Agriculture pour les préparatifs de l’Aid El-Adha. Cette préparation consiste, en premier lieu, en le recensement du cheptel présent, et celui du besoin. Donc, assurer la production pour satisfaire le marché national et surtout l’équilibrer pour avoir des prix justes et accessibles à tous qui doivent se situer entre 25 000 à 30 000 DA.
Notre association a ses partenaires magrébins, le Maroc, la Tunisie, la Mauritanie, avec lesquels nous faisons, chaque année, des comparaisons du coût du mouton basées sur les critères de la monnaie, du SMIG et du niveau de vie. À titre d’exemple, l’année passée en Mauritanie le mouton était cédé pour l’équivalent de 15 000 DA algérien, le Maroc entre 25 000 et 30 000 DA, et en Tunisie à près de 30 000, alors que chez nous les prix oscillaient entre 45 à 50 000 DA l’unité. Où se situe donc faille en Algérie, du moment que nous avons la même morphologie, le même climat et les mêmes capacités de production, mais chez nous les prix sont plus élevés. Et c’est justement la mission souhaitée à cette direction que nous avons tant réclamée. C’est celle d’étudier toutes ces lacunes et défaillances afin d’équilibrer l’offre et la demande pour stabiliser les marchés. Il faut savoir que 50 000 DA pour une famille algérienne c’est plus de 4 000 DA d’économie par mois pour pouvoir s’offrir le mouton de l’Aïd. En résumé, il faudrait assurer une production suffisante pour pouvoir pérenniser le rituel religieux en question. Et au même temps répondre à la demande tout au long de l’année, car la viande ovine ne se limite pas au seul rituel de l’Aïd.

- Où en est-on justement dans la production nationale ?
- Malheureusement la production en Algérie est toujours traditionnelle et artisanale. Elle n’est jamais basée sur la science. Il s’agit d’une production de bergers qui font beaucoup plus du stockage de cheptel qui se reproduit et grandit naturellement. Cette catégorie d’éleveurs se contente de ce qu’elle a et gagne beaucoup d’argent, car l’Algérien achète à n’importe quel prix. Et, dans ce cas de figure, la solution réside dans l’équilibrage de l’offre et de la demande à travers une large production afin d’assurer un prix juste au consommateur algérien. Donc il faut une production étudiée, mettre les moyens nécessaires et aussi s’appuyer sur la science et la formation des spécialistes dans le domaine. Et si les éleveurs se plaignent de la cherté de l’aliment de bétail, en réalité c’est le consommateur qui est pénalisé par cette même hausse des prix de l’aliment et non pas l’éleveur ou le revendeur, car elle est sûrement incluse dans le prix de vente. En d’autres termes, c’est le consommateur qui paie la spéculation.
Mais nous avons les moyens de faire descendre les prix du mouton à moins de 30 000 DA et dans les brefs délais, pourvu qu’il y ait une volonté politique pour assainir le secteur en vue d’aller vers la professionnalisation de la production.
Aussi, pour revenir au sacrifice de l’Aîd El-Adha, il faut intégrer cette tradition dans l’aménagement urbain et au niveau des cités et autres centres urbains. Sur toutes les cités construites récemment dans le pays, aucune tuerie (centre d’abattage, ndlr) n’a été intégrée ou aménagée, de orte à ce qu’ils répondent à cet évènement annuel. C’est ce qui explique d’ailleurs pourquoi les gens se rabattent sur les places publiques et autres ruelles pour effectuer le sacrifice. Pour ainsi dire que la réalité sociale de l’Algérien n’a aucunement été prise en compte lors de la conception de ces nouvelles cités. Pareil, d’ailleurs, pour les espaces de jeu, les parkings et les espaces commerciaux.

- C’est un secret de polichinelle que de dire que le marché du mouton est tenu par les barons loin du circuit officiel. Que faut-t-il alors pour la réorganisation du marché du mouton et l’arracher des mains de l’informel ?
-Il est justement à se demander pourquoi chez nos pays voisins on trouve l’oreillette, sorte d’étiquetage sur les oreilles des moutons, mais pas en Algérie. Cet étiquetage permet au consommateur de connaître l’espèce du mouton, d’où il provient, son âge, et à quand remonte la dernière vérification vétérinaire et toutes les informations nécessaires sur l’éleveur lui-même. C’est un code barre qui porte toutes les informations sur le produit et son promoteur.
L’avantage de cette opération c’est justement le recensement du cheptel et sa région de production, et surtout connaître le producteur. Tout cela c’est un confort, une sécurité et une assurance pour le consommateur d’une part. D’autre part, il s’agit pour l’État d’une traçabilité du cheptel pour l’imposition fiscale qui, à présent, échappe à tout contrôle et qui s’élève à des millions de dollars qui transitent par des circuits de l’informel. Et tout cela est dû à la fainéantise de l’administration, mais aussi à la forte mainmise des barons qui tiennent à sauvegarder la situation en l’état. Pareil d’ailleurs pour les autres secteurs. Pour preuve, sur les 09 marchés de gros prévus en 2008 et dont les projets ont été lancés en 2010 dans notre pays, seuls deux ou trois ont été ouverts. Donc il est clair que cette opération n’arrange pas les barons du secteur. Aussi les professionnels, tous secteurs confondus, doivent faire le ménage pour mettre fin à la corruption qui gangrène les corporations des vétérinaires, des architectes, des médecins, des administrateurs et tous les autres secteurs car aucun d’eux n’a, malheureusement, échappé à ce fléau.

- En raison de la limitation des points de vente du mouton, nous assistons à des ventes sur les réseaux sociaux. Que pensez-vous de cette nouvelle pratique qui vise à épuiser le stock ?
-Nous, en tant d’association chargée justement de la protection du consommateur, nous considérons que ces points de vente sont anarchiques qui échappent au contrôle vétérinaire et aux règles de santé, notamment en cette période épidémiologique. Ces pages nous offrent uniquement le numéro de téléphone du vendeur et ne contient donc pas de données claires sur leur propriétaire et sur le produit, d’où l’impératif de faire preuve de prudence face aux offres alléchantes proposées. Il est donc de notre devoir d’avertir les citoyens consommateurs sur ces risques.

- Le sacrifice de l’Aïd intervient cette année dans des conditions si particulières marquées par la pandémie. À bien vous avoir attentivement écouté, nous comprenons que vous êtes pour le maintien de ce rituel …
-Nous, nous avons demandé le maintien de ce rituel avant même la décision du gouvernement et la fetwa du conseil religieux. Nous avons demandé de laisser faire les Algériens qui ont les moyens d’exercer ce rituel. Pour les autres, qui sont en difficulté financière en raison de la pandémie, la fetwa s’est prononcée sur cette question, avançant le caractère légal sur le plan religieux de surseoir au sacrifice. Donc je suis pour le maintien du sacrifice pour ceux qui sont en mesure de l’assurer et disposant de moyens. Parce que, l’Algérie, ce n’est pas uniquement Alger, Oran ou Constantine, mais c’est aussi les autres régions les plus reculées du pays. Pourquoi alors pénaliser ces familles du sacrifice religieux alors qu’elles habitent dans une ferme ou une zone rurale, en plus disposant de moyens. Pourquoi la priver de cette pratique religieuse ? Et pourquoi aller vers des solutions extrêmes ? Par contre, on peut interdire le sacrifice dans les cités collectives et semi-collectives, mais pas dans l’individuel (villas, garage, jardin). Et si nous avions un bon réseau d’abattoirs et de tueries le problème du sacrifice ne se poserait pas aujourd’hui.

-Pas loin que dimanche passé, plusieurs spécialistes ont appelé les Algériens à surseoir au sacrifice de l’Aïd. Certains sont allés même à regretter qu’une fetwa religieuse ait primé sur l’avis des spécialistes médecins. Qui a tort et qui a raison à votre avis ?
-Je dois vous faire savoir que nous, en tant qu’association, on a été interpellés indirectement pour avoir énoncé le même avis.

- Par qui M.Menouar ?
- Par des gens que je ne vais pas citer et comme nous sommes une organisation totalement indépendante et autonome dans nos décisions, on a refusé, car nous n’avons pas la même conception des choses. C’est que ces spécialistes doivent, a priori, se pencher sur Algérie Poste qui est en train de causer un massacre sanitaire en raison d’un manque de liquidités. Cette situation a fait que les gens s’entassent pour retirer leurs dus à la veille d’un évènement si important dans la vie des Algériens. En plus chez la catégorie des plus vulnérables. Qu’on en parle des marchés parallèles et des personnes qui font la file pour un sachet de lait ou de ceux qui s’offrent une partie de dominos au su et au vu de tout le monde, sans parler de ceux qui ne portent pas de bavette et qui violent les mesures préventives connues, avant de parler de l’Aïd El-Adha. Pourquoi les walis n’avaient pensé à organiser les marchés au lieu de les fermer carrément en exploitant par exemple les parkings, les aéroports implantés à travers tout le pays qui sont en arrêt à cause du Covid-19. Pourquoi on n’utilise pas tous ces espaces qui disposent d’une entrée et d’une sortie goudronnées et bien tracées pour les exploiter comme des points de vente facilement gérables en imposant toutes les mesures préventives et en encadrant à l’intérieur et le nombre d’acheteurs et celui des vendeurs.
Mais la question c’est de savoir si réellement ils ont été fermés. C’est malheureusement non car on a fermé les marchés légaux et connus, pour laisser le champ libre à l’informel. Autrement dit, ils ont laissé les points de vente ou il n’y a justement aucun contrôle, comme c’est le cas pour le grand marché de fortune de moutons à Chéraga (Alger) établi aux abords de la route principale menant vers le siège de la wilaya. Et tous ces moutons ont été acheminés par les voies routières au vu et au su de tout le monde. Et voilà que les spécialistes se réunissent pour nous dire que le maintien du sacrifice est une catastrophe sanitaire, alors que la vraie hécatombe est au niveau d’Algérie Poste.
B. O.