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Tourisme d’hiver : un week-end à Tikjda

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L’épisode pluvieux qui a fortement marqué le mois en cours s’est achevé comme une parenthèse, trop vite ouverte et trop vite refermée. Le soleil brillait de nouveau ce week-end, et la tentation d’en profiter au maximum est forte. Mais où aller ? Quelle direction prendre ? Le cœur ne balance pas longtemps lorsqu’on est si près du Djurdjura.
Cette montagne qui semble toucher de la tête le ciel a revêtu sa robe nuptiale. Depuis une semaine, elle s’est recouverte d’une épaisse couche de neige. De la neige ! Après une année de sécheresse, on devine notre emballement. Mais comme le Djurdjura a une sœur et que cette sœur, moins grande, l’a imité, on a aussi de la neige à Dirah, à l’ouest de la wilaya. Donc, on a l’embarras du choix. Alors ? Alors, c’est Tikdjda. Il n’en faut pas plus pour emporter la décision chez le touriste indécis, car c’est le lieu le plus touristique et le plus fantastique. Sachant que tout le monde y serait ce vendredi après-midi, nous avons voulu profiter de cette animation pour y faire un tour et voir à quoi ressemble le lieu en dehors des visites officielles et de la foule de curieux qui les accompagne en principe.

Surprendre et être surpris
Il est un peu plus de quatorze heures lorsque nous nous mettons en route. Une trémie en construction se présente sur notre gauche, lorsque nous contournons la ville par le Sud pour arriver à hauteur de la RN33. On y travaille sans relâche. Le ministre des Travaux publics, qui a relevé un grand retard, a insisté sur le respect des délais tant en ce qui concerne cet ouvrage, que la route qui relie le chef-lieu de wilaya à Tikdjda et au-delà, via Haïzer. De fait, jusqu’à cette importante localité de l’Est en train de se muer en ville, des travaux sont en cours pour la réalisation d’un projet de double voie. Chemin faisant, nous notons la présence, sous les oliviers, de groupes de femmes en train de faire la cueillette des olives. Un instant nous admirons le courage et la patience de ces travailleuses qui doivent rentrer chaque soir les bras et les jambes rompues par la fatigue pour recommencer la même tâche ankylosante et monotone, le lendemain. Ni le bruit incessant du flot continu de véhicules sur la route, ni le spectacle grandiose de la montagne qui se dresse en face d’elles comme un écran géant, et devant réfléchir vers elles les rayons du soleil qui la frappent, ne détournent leur attention du cercle tracé autour d’elles par les branches chargées de fruits dégringolant en pluie au-dessus de leur tête et autour d’elles. Elles ne voient pas plus loin que la ligne imaginaire qui enferme leur journée. À partir du village de Slim, le paysage change. Nous avons laissé derrière nous les champs de blé qui commencer à verdoyer, les champs de pommes de terre, dont c’est l’arrière-saison, les oueds, dont les eaux ne grondent plus, car descendues en torrents et en cascade du flanc de la montagne, elles ont eu tout le temps de s’assagir en plaine. Ici, commence la forêt de mélèze. À droite et à gauche, les pinèdes s’étendent à perte de vue. Nous croisons des voitures qui descendent, la plupart émettant des chansons à pleines baffes, et les capots chargés de blocs de neige ! Une moto passe en klaxonnant. La joie est dans l’air !

Un panorama de carte postale
La route devient de plus en plus raide. Un peu plus haut, des jeunes se promènent des deux côtés du ruban bleu qui serpente au gré du relief accidenté et boisé. Un groupe s’en écarte et s’enfonce dans le bois pour une longue randonnée. Un autre groupe de jeunes munis de bâtons s’arrête et nous considère. Pas de panique. Ils n’ont pas la moindre intention de nuire. Au contraire. Un rire chaud et un cri amical sont les seuls signes qu’ils esquissent à notre vue pour nous saluer et peut-être nous souhaiter la bienvenue. Nous atteignons bientôt une espèce de plateau et nous nous arrêtons. La vue est magnifique, et, venus autant pour notre plaisir que pour rendre compte de cet après-midi magique, il nous paraît impardonnable de laisser passer une telle occasion. Cela mérite, en effet, le coup d’œil. Nous voilà donc au bord du gouffre. Nous nous en approchons peut-être un peu trop. Comment savoir si le vertige qui nous saisit est causé par l’attirance du vide incommensurable qui s’ouvre devant nos yeux fascinés, ou si c’est une simple exaltation de nos sens face au sublime tableau qui se déroule magnifiquement à nos pieds ? Le cri d’avertissement de notre compagnon nous semble superflu et un peu injustifié. L’abîme est couvert de végétation et ne présente pas de danger réel, car le versant n’est à la verticale. Nous nous en écartons prudemment, tout de même. Nous ne sommes pas les seuls à cet endroit. Une famille tente de goûter le même plaisir. Et c’en est un, effectivement. À notre droite la ville de Bouira, réduite à une simple esquisse, une miniature, se dessine avec une netteté prodigieuse. À l’est, c’est Ras-Bouira, avec son centre d’enfouissement technique, son CEM, son école primaire et ses villas si coquettes. En face de cette grande colline, s’élève une autre, plus à l’Ouest, où se profile sur le ciel bleu la cité administrative, comme un sanatorium, et en contrebas, les villas qui dégringolent dans une chute contrôlée, pourrait-on dire, jusqu’au bord de la voie ferrée. À l’Ouest, le pôle universitaire avec ses cités et ses instituts, tandis qu’au Nord, s’esquisse progressivement le nouveau pôle urbain qui mord avec gourmandise sur la forêt Errich, avec son CEM, son lycée, ses écoles primaires, son stade, son marché, sa polyclinique et sa poste. Mais le vrai spectacle, inoui celui-là, c’est devant nous qu’il s’étale avec faste comme une fresque colossale peinte par quelque génie tourmenté par son sens de la démesure : la vallée de oued Sahel qui va d’El-Esnam à M’chedellah. Là, sur 7 000 ha, que voit-on ? Une ceinture verte formée par les périmètres irrigués. On y cultive en priorité la pomme de terre, et puis les artichauts et les choux. L’eau, épurée par la station, vient du barrage de Tilezdit, entre Bechloul et El-Esnam. D’une capacité de 167 millions de m3, il dessert en matière d’AEP 12 communes et permet l’irrigation de toute la vallée de oued Sahel. Actuellement, il est question d’un important transfert vers l’autre barrage, celui de oued Lakehal, d’une capacité d’une trentaine de millions de m3. L’eau de cet ouvrage ne sert plus qu’à l’irrigation. C’est la décision qui a été prise depuis un an par les autorités.
Vu des hauteurs, le barrage a la forme d’un lac, d’un superbe bleu tirant sur le vert tendre. On eut dit une émeraude. Ses eaux tranquilles dorment paresseusement sous les rayons de ce doux après-midi. Et ce vert d’émeraude est léché sur ses bords par le vert sombre de la forêt qui le borde de tous les côtés. Un joyau incomparable ! La ville d’El-Esnam, à droite, celle de Bechloul, à gauche, puis M’chedellah, plus à gauche encore semblent trois perles passées sur un fil d’argent : la RN5. Plus haut, car le terrain est en forte déclivité, c’est l’autoroute Est-Ouest qui les contourne ainsi. Mais l’intérêt qui nous cloue à notre place dans une attitude contemplative tombe tout à coup, et il faut reprendre notre ascension.

Une blancheur de neige
Malgré que nous soyons à une altitude respectable, il n’y a toujours pas trace de neige. Nous la voyons bien enveloppant les sommets de la montagne sur notre gauche, et quand celle-ci disparaît derrière les arbres ou quelque élévation de terrain, nous la sentons encore par le froid vif qui nous fouette le visage et vient nous annoncer qu’elle est proche. D’ailleurs, les voitures qui retournent en ville et qui arborent des tas sur leurs capots cornent la nouvelle sur tous les tons. Et soudain, avant de passer de l’autre côté de l’épaulement qui nous cache la montagne et qu’on nomme improprement le chapeau du gendarme, alors que le mont fait penser à un colback, nous subissons comme une sorte d’éblouissement : la neige est là, étincelante et aveuglante de blancheur ! Des files d’autos sont stationnées des deux côtés de la route. Et tous les talus sont couverts d’une épaisse couche de neige. À partir de ce moment, la circulation connaît un fort grand ralentissement. C’est le moment aussi où notre chauffeur commençait à sentir une mauvaise odeur, dont il met longtemps à découvrir l’origine, : le disque d’embrayage malmené chauffe terriblement. Mais nous l’ignorions. Tous les deux ou trois mètres, il faut s’arrêter. Et tous les deux ou trois mètres, c’est un nouveau spectacle d’enfants jouant dans la neige. Des familles sous les arbres allument des feux pour se chauffer, mais aussi pour préparer un barbecue. D’autres, ayant apporté des tables dans leurs malles, les dressent pour prendre leur déjeuner ou leur goûter dans ce décor somptueux. Des petits avec de la neige jusqu’aux genoux lancent des boulettes à leurs frères et sœurs aînés, ou à leur pères et leurs mères qui ne feignent même pas d’esquiver les coups. Et les jeux font place à d’autres jeux, et les éclats de rire succèdent aux éclats de rire dans un climat qui n’a, en somme, rien d’hivernal. Sur notre droite, le ravin étant abrupt, c’est sur notre gauche surtout que le spectacle est le plus varié et le plus riche en émotion. Des jeunes grimpent le flanc neigeux, se balancent des boules grosses comme des citrouilles ; des gosses de six ans à peine se laissent glisser sur la pente comme s’ils étaient sur une luge. Une vieille dérape, rétablit son équilibre, le perd encore et tombe, puis roule sur le sol en pente. Sans se faire mal heureusement, car, elle se relève en riant. La neige est là en abondance et protège des chutes. Cette ambiance festive gagne toute la foule. Les nerfs se détendent. On est peinard. On est cool. Une voiture se met-elle de travers, et coupe-t-elle la route ? On prend cela du bon côté, et on attend patiemment qu’elle reprenne sa place dans la file. Aucune de ces protestations par lesquelles les chauffeurs en ville manifestent leur incompréhension ou leur colère ne vient troubler l’harmonie qui règne entre les hommes et la nature. En un tel lieu, en un tel moment, cela surprendrait tout le monde. L’heure est à la détente. L’heure est à la joie et au partage. C’est cela un peu l’esprit de convivialité. Et toujours sur notre gauche, et alors que l’ombre a envahi depuis longtemps le versant est du mont en forme de chapeau, sans rien estomper, bien sûr, trois pics se dressent, fantastiques par leurs proportions colossales, sculptés artistiquement par l’érosion depuis des millénaires. Comme les bonshommes de neige que l’on élève ici et là paraissent dérisoires par comparaison, comme toutes les œuvres humaines ! La nature construit pour l’éternité. Et ces pics, que dominent le mont de leur formidable masse, paraissent, à cet égard, comme autant de Babels érigés à la gloire de la nature et du Créateur ! Nous nous étonnons presque de ne pas les avoir remarqués avant ! Est-ce le contexte neigeux dans lequel ils s’inscrivent qui a fait ressortir toute leur beauté et leur majesté ? Est-ce le temps qui a fait qu’en ne s’arrêtant pas, nous n’avions jamais prêté à ces éléments géologiques toute l’attention qu’ils méritaient ? Ou tout simplement, est-ce un fait du hasard qui nous ayant placé à droite, nous n’avions jamais eu d’yeux que pour le paysage fabuleux qui se présentait à nous de l’autre côté ? Le spectacle que nous avons cet après-midi sous les yeux nous laisse sans voix ! Sur notre droite, justement, là où se trouvent le complexe hôtelier, le terrain d’atterrissage pour le canadair acquis par la Protection civile pour lutter contre les incendies, que voyons-nous ? La montagne, la vraie, celle qui fait, par sa titanesque taille, penser à l’Olympe. La robe blanche qui l’enveloppe ne la cache pas entièrement. La tête et les épaules de cette déesse restent découvertes, La neige semble avoir deviné et respecté cette coquetterie de femme-déesse. Mais sur le flanc, quelle épaisseur prodigieuse la neige a atteint ! Les structures hôtelières ont l’air de jouets peints en blancs pour Noël. Et les voitures de mouches prises dans quelque sirop. Rien ne bouge, sur les deux tronçons qui y mènent. Notre objectif s’arrêtera donc sur le col, dont une centaine de mètres nous sépare. C’est alors qu’une petite fumée noire sort par bouffée du capot de notre voiture nous avertissant du danger. Vite, il faut sortir et voir ce qu’elle a. Un groupe de personnes accourt. Un chauffeur rassure: c’est le disque d’embrayage qui a été trop sollicité pendant la montée. Il faut laisser refroidir le moteur et ne plus s’en servir. Nous suivons le conseil et à la place que nous nous sommes a ménagée dans le flot de véhicules parqués sur le col, nous patientons près d’une heure parmi les jeunes en motos qui fument, rient, prennent des photos. Nous sommes à 1 778 m d’altitude. Certains montent plus haut encore, comme s’ils eussent cédé à une sorte de vertige qui les attirant vers les sommets. Devant nous, les deux files de voitures sont bloquées. On n’avance plus. Certaines rebroussent chemin. Nous faisons de même. Et autant, il nous a fallu de temps pour arriver à ce col qui descend vers Tiliouine, à gauche ou bifurque à droite vers les hôtels, autant, il nous en a fallu pour en descendre. Le tout sans toucher à la pièce endommagée de notre voiture. Mais que de plaisir à l’aller comme au retour ! Nous n’avons pas vu de singes, comme en février dernier, courant dans la neige. Nous n’avons pas vu un seul touriste étranger. Mais des gens venus de partout : d’Alger, de Boumerdès, de Béjaïa, de Tizi Ouzou et de plus loin encore. Des autos, des camions, des motos avançant à l’allure d’un escargot dans les deux sens, le tout dans la bonne humeur et le respect. Devant le chalet fermé, nous emportons l’image de familles arpentant en tous sens l’espace grand comme un terrain de foot et courant et se lançant des boules de neige. Des chiens-loups se mêlent à la fête, bondissants et aboyant de joie. Il n’est devenu possible de circuler normalement qu’après que nous ayons laissé la montagne en forme de chapeau complètement derrière nous, et que nous n’ayons plus vu une seule traînée de neige sur le sol. Cette manifestation joyeuse qui ressemble par son caractère collectif à une kermesse est nécessaire ; elle s’assimile à une thérapie de groupe et à une prise de conscience d’un destin commun dans un monde reposant sur un système politique et philosophique aliénant, qui favorise le sentiment individualiste et le quant-à-soi sur les principes de fraternité et de solidarité. Elle témoigne, d’autre part, d’une culture qui fait du beau, du grand, de l’indicible les principes de base d’une vie en parfaite harmonie avec la nature. C’est, curieusement, en s’éloignant d’elle que l’homme renonce à quelque chose d’essentiel pour lui. Au contraire, c’est en étant près d’elle, à l’écoute de ses simples frémissements qu’il réapprend à vivre et à être heureux.
Ali D.

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