Juan Carlos-Hassan II

LA CIA RÉVÉLE LES DESSOUS DU DEAL RABAT-MADRID-WASHINGTON, DATÉ DE 1975, SUR LE SAHARA OCCIDENTAL : La « marche verte » ou la démarche de trahison

Dans un document compromettant daté de 1975, qui recèle 12 millions de pages d’informations confidentielles, déclassifié au grand et mis en ligne avant-hier dimanche, la CIA révèle un projet impérialiste américain au Sahara occidental. Ce plan met en lumière comment Juan Carlos I, révélé être la taupe de l’agence de renseignement américaine, allait délivrer le territoire sahraoui sous son occupation au Maroc de Hassan II, afin de jouir du soutien américain dans sa prise de pouvoir, le dictateur Francisco Franco étant alors mourant.

En 1975, révèlent les documents, un projet secret de la CIA a été lancé dans le but de s’emparer de la 53e province d’Espagne, le Sahara occidental.
Un territoire, non seulement riche en phosphates, fer, pétrole et gaz, mais aussi très précieux sur le plan géostratégique.
L’instabilité en Espagne, due à la maladie du dictateur Francisco Franco est essentielle pour mener à bien cette opération, qui consiste à envahir la province espagnole par une marche de quelque 350 000 citoyens marocains qui se feront passer pour d’ « anciens habitants de la région. »
L’histoire de la marche dite « verte »
Le 6 octobre 1975, expliquent les documents déclassifiés de la CIA, les renseignements de l’armée espagnole ont informé Francisco Franco de ces plans pour une invasion dite « pacifique » du Sahara occidental et lui ont demandé de se déplacer. Et c’est là qu’intervient Juan Carlos I- l’ancien roi de l’Espagne – devenu confident américain, envoyant des informations secrètes sur tous les mouvements que Franco a menés dans la province espagnole.
À l’époque, le prince Juan Carlos a révélé des informations confidentielles sur les plans espagnols dans le conflit du Sahara occidental à la puissance américaine qui jouait, alors, un rôle clé dans ce conflit.

De la haute trahison
De cette façon d’agir, Juan Carlos I est devenu un informateur pour les États-Unis à ce moment clé de l’histoire du pays, dans l’espoir de « gagner ainsi le soutien américain après la mort de Franco».
Le contact du prince de l’époque n’était autre l’ambassadeur US en Espagne, Wells Stabler. Celui-ci avait un contact direct avec la Maison Blanche et, surtout avec le chef du département d’État, Henry Kissinger, qui lui avait communiqué à ce sujet ceci : « Vos contacts avec le prince doivent être traités avec la plus grande discrétion. Ces rapports sont extrêmement importants (ou précieux) pour les États-Unis, et nous ferons de notre mieux pour nous assurer qu’ils seront traités de manière appropriée à l’avenir », ordonna Henry Kissinger.
Le 31 octobre 1975, Juan Carlos assume la direction par intérim de l’État en raison de la maladie du dictateur Franco. L’une des questions les plus urgentes à résoudre était la décision du roi Hasan II du Maroc, sinon celle de lancer une offensive pour revendiquer une province espagnole, le territoire sahraoui, à savoir.
Le même jour de sa prise de fonctions à la tête de l’Etat, Juan Carlos préside son premier Conseil des ministres et montre son intention de prendre en charge la question sahraouie. Mais il n’a pas dit qu’il avait déjà envoyé son homme de main, le dénommé Manuel Prado y Colón de Carvajal à Washington. La mission consistait à arracher le soutien nord-américain pour ainsi éviter un conflit avec le Maroc qui pourrait lui coûter sa couronne.
De cette façon, Kissinger a négocié avec Hassan II et finalement le pacte secret serait signé par lequel Juan Carlos livrerait le Sahara espagnol au Maroc. En échange les États-Unis deviennent son allié.
Le 2 novembre 1975, Juan Carlos se rend dans la capitale du Sahara occidental, El Ayoune occupée, où il rassure ses troupes armées : «Tout ce qui est nécessaire sera fait pour que notre armée conserve intact son prestige et son honneur ». Il est même autorisé à dire aux officiers de ses troupes: «L’Espagne ne reculera pas, elle respectera tous ses engagements, elle respectera le droit des Sahraouis à la liberté ». Voilà donc la trahison ! Et aussi: « Ne doutez pas que votre commandant en chef sera là, avec vous tous, dès le premier coup de feu. »
Pourtant, explique la CIA, Juan Carlos savait qu’il mentait. Il avait déjà convenu avec Hassan II des modalités de la livraison du Sahara. Dans l’un des documents déclassifiés, l’ambassadeur des États-Unis en Espagne communique à Washington ceci, « Madrid et Rabat ont convenu que les manifestants n’entreraient dans le Sahara espagnol que pour quelques kilomètres et qu’ils resteraient pour une courte période à la frontière, où il n’y a plus de troupes espagnoles (…) Le prince [Juan Carlos] a ajouté qu’une délégation représentant une cinquantaine de Marocains sera autorisée à entrer dans la capitale territoriale d’El Ayoune ». Le document montre également la peur des services de renseignement nord-américains que la situation devienne incontrôlable: «La zone où les manifestants ne sont pas censés marcher est clairement indiquée comme des champs de mines. Juan Carlos a déclaré que les forces espagnoles utiliseraient tous les moyens à leur disposition pour empêcher les Marocains de franchir cette ligne « … » Une fois que les manifestants auront franchi la frontière, la situation peut facilement devenir incontrôlable. »

Le 6 novembre 1975, le Maroc passe à l’action
Tout était préparé à l’avance. Les champs de mines et les légionnaires se sont retirés de la frontière. L’ONU, abasourdie par les événements, exhorte Hassan II à se retirer et à respecter le droit international.
Le Conseil de sécurité a statué en approuvant la résolution 380, dans laquelle il « déplore le déroulement de la marche » et « exhorte le Maroc à retirer immédiatement du territoire du Sahara occidental tous les participants à la marche » et à la refaire. C’était le premier appel pour le dialogue.

Du deal de 75 au deal de 2020
En pleine guerre froide, les États-Unis et la France aspiraient à l’annexion marocaine du territoire, l’Algérie et le Front Polisario étant proches de l’Union soviétique, écrit alors une note de la CIA.
Hassan II, qui traversait une situation politique interne complexe, « a marqué un but ». Et l’Espagne « a perdu un territoire clé », mais Juan Carlos I a remporté un règne. Tout le monde était « heureux », sauf, bien entendu le peuple sahraoui qui, jusqu’aujourd’hui encore, paie les conséquences d’un deal.
Autrement dit, les Sahraouis, 46 ans après cette forfaiture, continuent à lutter pour le droit à l’autodétermination, surtout depuis l’agression marocaine du 13 novembre dernier couplée au deal conclu avec l’État sioniste avec le parrainage de l’ancien président américain Donald Trump, pour, là encore, une supposée souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental.
Farouk Bellili