Abderrahim-aissaoui

RAHIM AÏSSAOUI, L’ALGÉRIEN QUI A SAUVÉ DU VIOL UNE JEUNE FRANÇAISE, AU « COURRIER D’ALGÉRIE » : « Je renais à la vie ! »

Spontané, « houmiste », l’homme, qui n’en revient pas d’être devenu superstar du jour au lendemain, garde bien les pieds sur terre. Heureux de s’adresser à un journal algérien, lui dont « Le Parisien » a accaparé l’exclusivité, il saute enfin sur l’occasion de s’exprimer spontanément, se raconter, de vider son cœur, de parler enfin du « miracle accompli par sa mère », alors que ces rationnels de Français n’y croient pas du tout…

Entretien réalisé par Mohamed Abdoun

Le Courrier d’Algérie : parlez-nous un peu de vous, de votre parcours, avant que vous ne sortiez brusquement de l’anonymat
Rahim Aïssaoui : Mes premiers séjours en France remontent à 1991. Je faisais du « business de cabas. À cette époque, j’avais eu la possibilité de m’y établir grâce à un mariage à blanc. Je m’y suis refusé parce que c’est contre mes principes. Plus tard, bien plus tard, je me suis marié et j’ai des enfants. Tous ont pu se faire délivrer des visas légaux. Invités en France pour un réveillon, ils sont tous tombés sous le charme. J’ai donc décidé de risquer le coup en vendant tout ce que je possède pour partir avec toute ma famille, ma femme et trois enfants, avant que mon dernier ne vienne au monde…

Cela a dû être la galère pour vous…
Bien plus que tout ce que vous pouvez imaginer. Sans papiers, tu es moins que rien. Même quand tu trouves du travail, on te vole tes droits et tu ne peux même pas te plaindre. J’ai fini par perdre tout ce que je possédais. Ma femme et ma fille ainée, respectivement couturière et coiffeuse, travaillaient pour entretenir la famille. Mon frère, qui vit aussi en France, m’hébergeait et m’aidait beaucoup. La situation devenait quand même intenable. Des tensions familiales ont fini par apparaitre. Vous savez ce que c’est… Un Algérien fier ne peut accepter de vivre longtemps ainsi.

Un Algérie, un vrai, c’est aussi l’art de la débrouille…
Rire. Sur Youtube, j’ai appris qu’on avait plus de chance d’obtenir ses papiers en aidant des associations. Étant moi-même couturier, j’ai battu des records en matière de confection et d’envoi des masques. J’ai aussi fait appel à de associations. Les aides sont arrivées par paquets. On m’appelait même pour s’enquérir de mes besoins et de mes goûts. De ma Religion aussi. À un certain moment, je croulais sous des dons, et devais moi-même en offrir à d’autres qui pouvaient en avoir plus besoin que moi. Ma situation restait quand même précaire. Carrément intenable…

Expliquez-vous…
Au moment où j’ai eu mon dernier enfant, mon frère s’est déplacé en urgence en Algérie. Ma mère, dont la dernière vidéo m’était adressée et dans laquelle elle me souhaitait d’obtenir mes papiers, ma chère mère était mourante…
(Long silence entrecoupé de sanglots étouffés. L’entretien s’arrête pour ne reprendre qu’environ une heure plus tard…

Venons-en au jour J…
Je venais de toucher le fond. Imaginez : être obligés d’appeler le 115 pour se faire héberger dans deux chambres, moi, ma femme et mes quatre enfants. Avec ça, interdiction pour tous de se déplacer en dehors de ces deux pièces. Cela se passait en Seine-et-Marne. En face de nous, il y avait une petite forêt, ainsi qu’une aire de jeu pour enfants. Nous avons donc pris l’habitude de nous y déplacer pour y prendre l’air et nous dégourdir les jambes. Ce jour-à, une main secrète, celle de Dieu ou de ma mère, m’avait sans doute guidé…

Pourquoi dites-vous ça ?
Comment expliquer qu’on ait remarqué pour la première fois un trou presque invisible dans un mur d’enceinte… C’est vrai que nous les Algériens nous sommes des têtes brûlées, mais je ne m’explique toujours pas comment j’ai laissé mon fils de 4 ans, qui bouge beaucoup soit dit en passant, et ma fille de 13 ans, franchir ce trou sans même réfléchir aux conséquences qui pouvaient en résulter…

Et c’est là que vous aviez rendez-vous avec votre destin, si je puis dire ?
À un certain moment, alors qu’on se dirigeait vers l’aire de jeu, je remarque un couple, un homme couché sur une femme, en partie cachés par les taillis. Je fais écran de mon corps pour épargner cette vision à mes enfants et presse le pas. Mais en arrivant à hauteur de ce couple insolite, je me rends bien compte que la fille poussait des gémissements de douleur… Je me tourne vers le couple et découvre que l’homme tient un impressionnant couteau, comme celui de Rambo dans ses films sic ! Mon cerveau se met à fonctionner à la vitesse de l’éclair. D’abord, il n’est pas question pour moi d’abandonner cette fille à son sort. Si je me blesse dans cette affaire, je guérirai bien un jour. Mais si j’abandonne cette fille je devrais vivre tout le restant de ma vie avec cette honte. C’est ce que les policiers enquêteurs n’ont pas voulu ou pu comprendre. Si pour moi c’est tout à fait normal et n’importe quel Algérien en aurait fait pareil, ces policiers pensent au contraire que beaucoup auraient détourné la tête…

Sans oublier que vous êtes, pardon, étiez, un sans-papier…
J’y ai pensé aussi durant cette fraction de seconde, ainsi qu’à la propre sécurité de mes enfants. Si ce pervers avait tué cette malheureuse, je me serais retrouvé dans de beaux draps. Personne ne m’aurait cru, moi le sans-papiers.

Et …
N’écoutant que ma conscience, mon courage et mon algérianité, je me suis approché de ce malade laissant mes gosses derrière moi. La fille était en sang la pauvre. Elle a même dû être opérée et hospitalisée trois jours. C’est elle l’héroïne, pas moi. Je prends un bâton quelconque, comme ceux dont j’ai l’habitude de me munir quand je pars en promenade dans les bois et tente de lui faire lâcher prise.
Le bâton, à trois reprises, arrive sur sa tête sans le toucher, pendant que je lui criais de la lâcher. Comprenant que j’étais sérieux, que je ne reculerais pas, il a fini par prendre les jambes à son coup. C’est cette fille qui m’a par la suite passé son téléphone et donné le numéro à appeler. Elle n’arrêtait pas de m’appeler « mon sauveur ! » alors que je pense que je n’ai rien fait d’extraordinaire. Les policiers sont arrivés en un rien de temps. Ils ont encerclé les lieux. Ils voulaient à tout prix mettre la main sur ce pervers… Ils se sont aussi mis à interroger tout le monde, y compris mes enfants. Et là je retiens un geste noble de la part d’un pompier qui, entendant mon gosse dire que la fille était morte, est allé la faire sortir de son ambulance pour qu’elle lui parle, le rassure et qu’il n’en soit pas traumatisé à vie.

Et qu’en est-il de votre compte de fée, si je puis dire…
Les policiers, qui n’arrivaient pas à croire à mon histoire, qui savaient déjà que j’étais un sans-papiers, multipliaient enquêtes et contre-interrogatoires. Face à ma spontanéité bien algérienne, ils ont fini par saisir cette forme d’abnégation, en apparence impénétrable et incompréhensible pour eux. D’ailleurs, même le père de cette fille m’appelle quasiment tous les jours. En tout cas, les policiers de la brigade criminelle m’ont promis, sans que je leur demande rien, d’en toucher deux mots à leur commissaire afin que celui-ci intercède pour moi auprès du préfet. Mais, trop tard…

Pourquoi trop tard ?
Figurez-vous que le préfet a pris de vitesse tout le monde en donnant ordre de me régulariser, moi et toute ma famille, mais aussi de me décorer. Figurez-vous que les choses sont allées si vite que j’ai été convoqué pour le 11 juin afin de récupérer mon récépissé. J’ai bien cru à une blague. Une mauvaise blague s’entend…

Pourquoi une blague…
Cette date correspond à mon anniversaire. C’est un miracle, assurément. L’association avec laquelle je travaille m’a même offert un gâteau avec dessus une copie de la carte de séjour. Mon frère, qui vit aussi en France, mais se trouve coincé en Algérie à cause de l’épidémie de coronavirus, est allé voir notre mère sur sa tombe.
Il lui a raconté l’histoire incroyable qui m’est arrivée. Eh bien, il a eu l’impression qu’elle lui a répondu que c’est elle qui avait guidé mes pas, et pris en main mon destin…
M. A.