WALI-BOUMERDES

Quand le maire de Tidjelabine refuse d’obÉir au wali : Récit d’un bras de fer pas comme les autres

C’est un ordre de démolition d’un site de bidonvilles qui suscite, depuis une semaine, l’ire de nombreux habitants de la commune de Tidjelabine, à Boumerdès, mais aussi un refus d’exécution par le maire, qui a fait état de «fortes pressions» et «menaces exercées» sur lui par le premier magistrat de cette wilaya. Un samedi matin, on s’est pointé à Tidjelabine, ses 20 000 habitants (recensement de 1998), son grand marché de véhicules d’occasion qui étouffe, chaque jour de cette journée, les routes traversant cette commune. Désormais cette collectivité locale se rendra célèbre surtout par son président d’APC. En cause ? Ce dernier était récemment entré en clash avec le wali de Boumerdès, Mohamed Salmani. L’atmosphère était des plus normales lors de cette journée d’automne. La semaine dernière, en pleine fièvre de contestation dans plusieurs localités de Boumerdès pour des revendications portant sur les logements sociaux, le maire de cette commune à vocation agricole située à seulement quatre (4) kilomètres du chef-lieu de la wilaya, Belkacem Gassoum, puisque c’est de cet élu qu’il s’agit, a refusé une instruction du wali portant sur la démolition d’un site de bidonvilles sis à «Ali Liguia». Ce baraquement renferme plus de 1 300 familles, qui s’y sont installées, pour certaines, depuis les années 1990. Une commission dépêchée par la wilaya a visité, lundi dernier, ce lieu dit «rue El-Koumine», pour constater l’exécution de l’ordre de démolir par la commune. Ayant pris conscience des conséquences, le maire, refusant de s’exposer à la confrontation directe avec la population, a décliné l’ordre. Le maire est alors convoqué le jour même, dans la soirée, par le wali de Boumerdès. «Je lui ai expliqué que je ne pourrais par démolir ces constructions et chasser ainsi femmes et enfants en l’absence d’alternatives pour les reloger. Malheureusement, le wali a refusé de m’écouter et il m’a dit, à plusieurs reprises : «tu démoliras sinon je vais te démolir !», avait déclaré, le lendemain, le maire, dans l’enceinte de l’APC, devant les habitants protestataires. Suite à quoi, «j’ai refusé et j’ai dit “non !”», témoigne le maire. En effet, «les familles occupaient ces bidonvilles depuis 20 ans. Le problème remonte à longtemps et non pas à la période de mon élection comme maire de cette collectivité. Je suis élu par le peuple et non pas désigné par le wali pour exécuter ses ordres», a déclaré Gassoum. Trois jours après le clash, l’affaire a fait beaucoup de bruit parmi la population mais les habitants défendent largement ce qu’ils appellent «une position aux côtés des pauvres», comme pour saluer la sortie tonitruante du maire tenant tête au wali.

La forte pression sur le logement en toile de fond
Nous étions allés chercher le maire – le samedi, journée fériée -, des habitants nous ont indiqué la cafétéria où l’élu a pris l’habitude de s’y rendre. À l’intérieur, pendant l’attente du maire en question qui ne se pointera toujours pas – on évoque une rencontre avec des députés, qui sont venus le voir. Quatre jeunes qui s’assoient autour d’une table visionnent scrupuleusement, sur un smartphone, la vidéo de la sortie publique du maire. «Jusqu’à quand ? Depuis 2003 les autorités nous promettent de nous reloger, mais en vain. Les habitants des chalets à Zemmouri, Hadj Ahmed, Ben Younes, sont tous en ébullition. Personne ne sait quand est-ce-qu’on sera relogés», fulmine l’un d’entre eux. Un autre entrecoupe la discussion : « Si les autorités démolissent, nous irons où ? C’est injuste. Chacun de nous attendait son tour pour être relogé. Beaucoup de monde occupait ces habitations précaires depuis des années. Pourquoi les autorités veulent-elles maintenant la décision de démolir à tout prix ?», S’est-il interrogé non sans afficher sa crainte de voir ces familles se retrouver dans la rue du jour au lendemain. Constat unanime chez les habitants: le maire Belkacem Gassoum n’a pas d’autres choix que «de refuser l’ordre de démolir», faute de logements neufs disponibles. Tidjelabine compte quatre sites renfermant des chalets au nombre total de 400 pour un quota de logements sociaux de 300 unités. Un déficit de 100 unités qui s’ajoute aussi aux retards de réalisations des projets de construction. Ces chalets sont en principe attribués aux sinistrés du séisme de Boumerdès survenu en 2003. Mais, le phénomène de prolifération des quartiers anarchiques est plus ravageur : Tidjelabine en compte quatre bidonvilles dans la périphérie de la ville à El-Koumine, Mahssas, Ali Liguia et Tlamlolt, pour une population estimée à 1 300 individus. En majorité des «rescapés», issus des régions montagneuses comme Lakhdaria, qui ont fuit le terrorisme des années 1990. Au fil des années, la population s’est multipliée et ceux qui sont nés sur les lieux ont bénéficié de documents de résidence pour leur scolarité, et sont devenus donc des résidents de cette commune. Peu après, les nouveaux arrivants et la naissance de nouvelles familles ont laissé pousser de nouvelles constructions. C’est ce qui fait que ces bidonvilles n’ont cessé de gagner du terrain. Toujours dans la cafétéria, un homme à l’âge avancé rejoint la discussion. «Ces nouveaux bidonvilles ont fait exploser la population de Tidjelabine». «De nouveaux résidents arrivent chaque jour. Ils achètent des baraques dans la périphérie pour espérer, ensuite, être relogés dans des logements sociaux. Ces baraques sont louées à des prix exorbitants», estime-t-il. À Tidjelabine, tout le monde suit les dernières nouvelles du relogement, l’affichage des listes de bénéficiaires est souvent objet de contestation. Pour Rafik A., 40 ans, ouvrier journalier, «ceux qui ont choisi ces bidonvilles ne l’ont pas fait de leur propre volonté ». Il souligne qu’il avait acquis le chalet de son père, qui en avait bénéficié légalement, afin de pouvoir se marier. «Aujourd’hui et après presque 10 ans, le lieu devient exigu. J’ai 3 enfants, la fille aînée est atteinte d’un autisme de haut niveau. L’orthophoniste et la psychologue qui la suivent m’ont conseillé vivement de changer d’endroit d’habitation. C’est-à-dire, que mon enfant a besoin de plus d’espaces. Mais avec les retards de rendez-vous des opérations de relogement, décalées d’année en année, je crains que ce sera un coup fatal pour ma fille », s’est lamenté notre interlocuteur. Le mouvement de contestation sur les logements sociaux, de la semaine dernière, a commencé dans la commune de Béni Amrane, avant de se propager à Corso, Naciria et Tidjelabine. D’aucuns craignent que la dernière sortie du maire de Tidjelabine va enflammer encore le front social dans les autres communes. Boumerdès passe championne dans les retards de réalisations, mais aussi dans le détournement du foncier. Mercredi dernier, Azzedine Gana, président de L’Assemblée populaire de wilaya (APW), a «recadré» le maire de Tidjelabine. « Lors d’une réunion d’évaluation, présidée par le wali de Boumerdès, le P/APW et le SG, nous avons constaté avec le directeur de l’Habitat et le responsable de l’OPGI, que la wilaya a inscrit plus de 5 000 unités de logements sociaux, dont les travaux ne sont même pas entamés, faute d’assiettes foncières. Après avoir constaté deux sites de chalets à Ali Liguia, à Tidjelabine, dont les occupants ont été relogés en date du 16 avril 2018, le wali a dépêché sur place une commission spéciale, composée également du chef de daïra et le P/APC, pour inspecter les sites en question», explique le P/APW dans un communiqué. «Quelques 35 familles ont profité de l’occasion pour ériger des constructions anarchiques. Ce qui nécessite, pour le démarrage du projet de construction, l’évacuation du site et la récupération de l’assiette foncière squattée. C’est ce qui justifie la démolition des constructions de ces intrus », ajoute le communiqué. Selon le wali de Boumerdès, la wilaya va démolir uniquement les constructions érigées après 2007, au quartier Ali Liguia, dont un recensement des habitants est en cours pour en définir les véritables bénéficiaires. Une décision insuffisante pour le maire de Tidjelabine, qui réclame « un quota supplémentaire de logements sociaux», car, selon lui, «ces habitants occupaient des bidonvilles depuis plus d’une décennie et ont tout à fait droit à être relogés dans la commune ». Tout récemment, lors d’une visite qui a mené le premier responsable de wilaya dans un bon nombre de communes, il a inspecté des projets de construction en insistant sur les délais d’achèvement. Il a laissé entendre qu’il restera intransigeant sur le dossier du logement. Dans la cafétéria, un client pronostique sur l’avenir du maire: «il n’a rien à perdre. Dans le pire des cas, il pourrait remettre sa démission et rentrer chez lui, la conscience tranquille ».
Hamid Mecheri