Plus d’un millier d’enfants kidnappés, depuis 2003 : que faire ?

Le rapt d’enfants, phénomène étranger aux mœurs algériennes, est devenu, du moins depuis 2003, une pratique qui défraie la chronique de par l’ampleur des chiffres qu’elle soumet aux médias, mais surtout par la sauvagerie de l’acte, dont fait l’objet les victimes qui ne dépassent, dans la majorité, les 14 ans.

Partagés entre le marteau de la contestation citoyenne et l’enclume d’une justice intransigeante, mais impartiale, les pouvoirs publics ont été, semble-t-il, brusqués par la prolifération des actes d’enlèvement, d’abus sexuels et de tortures, soit le summum de la barbarie; de surcroît, mise en valeur sur des enfants mineurs et surtout en bas âge. Les différents hommes publics, experts, juristes, qui ont eu à se prononcer sur le châtiment à infliger aux voleurs et assassins d’enfants, ont été tous unanimes à exiger l’application de la loi dans tout ce qu’elle a de sévère. Le président de la Commission nationale de protection des droits de l’Homme, Farouk Ksentini, a, sans aller jusqu’à la peine de mort, recommandé un emprisonnement à perpétuité, sans remise de peine ni possibilité de grâce. Il a, aussi, prôné l’instauration d’un tribunal spécial pour les agresseurs qu’il a comparés à des terroristes. C’était en 2008. Ce n’est plus le cas actuellement, même s’il demeure contre l’application de la peine de mort, exige, tout même, que, dans le cas d’assassinat et de rapt d’enfants, celle-ci doit être rétablie, comme cela a été fait dans beaucoup de pays. Pour le président de la Fondation nationale pour la promotion de la santé et développement de la recherche (Forem), le Pr Mustapha Khiati, la peine de mort, existante que dans les textes de lois depuis 1993, doit être appliquée sur terrain dans les cas d’enlèvement, d’agression sexuelle et d’assassinat d’enfants, car, selon ses dires, «dans ce genre de situations, c’est la société qui est ébranlée, et ce sont ses fondements qui sont touchés»
Et ce ne sont pas les campagnes de sensibilisation, même si elles boostent un tant soit peu la volonté politique à se faire plus intransigeante dans le domaine répressif, qui vont changer la donne. Il serait, selon l’avis de Mohammed-Cherif Amokrane, consultant, enseignant en Stratégies de communication, à l’École supérieure de journalisme de Paris, au préalable, une étude approfondie pour découvrir la meilleure manière de combattre ce phénomène : les orientations peuvent être multiples, selon les publics visés : devons-nous viser les parents? Les enfants, eux-mêmes? Le personnel d’encadrement scolaire? Les citoyens qui doivent s’impliquer plus? Ou même les criminels? En faisant comprendre à ces derniers qu’ils n’y gagneront rien, et que des structures peuvent leur apporter une aide. «Bref, une fois que la solution opérationnelle sera identifiée et déterminée par toutes les structures concernées, nous nous interrogerons sur comment la communication va soutenir la stratégie décidée. En dehors de cette approche stratégique, aucune communication ne pourrait être suffisamment efficace». Et de plaider que «d’une manière générale aucun phénomène négatif ne peut être éradiqué sans un équilibre entre différentes actions de communication, de sensibilisation, de sanction, de dissuasion… mais comme je l’ai dit plus haut, il faudrait une étude pour calibrer tout cela. Nous devons savoir où sommes-nous, avant de décider vers où voulons-nous aller».

Cheima, Anes, Amine : noms ineffaçables dans la mémoire commune
Cheima, Anes, Amine et, la dernière en date, Nihal, et ce, pour ne citer que ceux-là, sont les noms d’enfants qui nous sont devenus si familiers du fait d’avoir eu la douleur de suivre leurs péripéties. Jusqu’à leur mort. Ou leur retour entre les bras très patients de leurs parents. Une jeune fille qui échappe à ses ravisseurs à Zéralda à cause d’une dette impayée par son père, et une autre qui est kidnappée à Ouargla devant le regard impuissant de son compagnon, figurent également par les faits les plus saillants des annales des rapts en Algérie. Sans sensationnalisme mais aussi sans vision réductrice à imprimer à ce phénomène, il est, à notre humble avis, incommodant de notre part de dater le premier kidnapping en Algérie. Car, dans les années d’avant le boom médiatique, on entendait, sous le sceau de la discrétion, de la pudeur ou du conservatisme, des faits analogues à travers le territoire du pays, mais on s’abstenait d’en tenir cas, ou de prêter le flanc à ce qui deviendra des années après un problème majeur pour la sociologie algérienne. Mais, nous pouvons prendre comme référentiel l’année 2003.
Et en voici les données y afférentes : ce sont 1 000 enfants kidnappés en l’espace de 10 ans, selon une moyenne fixée en 2013, soit 100 enfants par an, 150, selon Khiati. En 2014, ce sont pas moins de 195 enfants, dont 53 garçons, qui ont été enlevés, alors que durant la période allant de janvier à fin août 2015, 52 autres bambins, dont 39 fillettes, ont été kidnappés et violés par des criminels. Il y a eu également pas moins de 23 enfants qui ont été tués durant ces deux périodes pour divers motifs, selon les données communiquées par Kheïra Messaoudène, commissaire-divisionnaire et chef du Bureau national de la protection des enfants. D’autres chiffres donnent froid dans le dos : pas moins de 1 040 enfants sont victimes de la démission parentale et du mauvais traitement qu’on leur inflige. En danger moral, ce sont 2 524 enfants qui ont été sauvés par les services de la police préventive dans les rues. Abderrahmane Araâr, responsable du réseau “Nada” pour la protection des enfants, révélera, également, un chiffre qui paraît invraisemblable mais… vrai. Selon lui, son réseau reçoit une moyenne quotidienne de 330 communications téléphoniques des enfants en danger et des mamans qui dénoncent la violence faite à leur progéniture. “Ce chiffre ne tient pas compte des enfants et des mamans qui viennent chez nous, et des cas qu’on constate lors de nos déplacements», tiendra-t-il à préciser.
En 2008 déjà, Nourreddine-Yazid Zerhouni, ministre de l’Intérieur, aurait été l’un des premiers officiels à tirer la sonnette d’alarme, probablement poussé par l’ampleur des statistiques, qu’il prendra, lui-même, la peine de dévoiler lors de son passage devant le Conseil de la Nation. Il s’agit de 375 cas d’enlèvement enregistrés en 2007 (soit plus d’un kidnapping par jour). 6 milliards DA de rançon ont été demandés et 1,2 milliard DA payés par les familles aux ravisseurs.
Un fait plus marquant y a même été dévoilé: des personnes ont été arrêtées par les services de sécurité, alors qu’ils tentaient de faire traverser la frontière marocaine à des enfants kidnappés dans le but (reconnaissent les ravisseurs) de vendre leurs organes à des cliniques d’Oujda. Deux cas de ce type ont été enregistrés entre 2007 et 2008. Chaque année qui passe enregistre son lot de malheurs, de frayeurs et deuils pour les familles touchées, mais aussi pour les autres, celles qui restent exposées au danger des ravisseurs qui ne sont pas forcément une secte ou un réseau, mais peuvent être des proches et des voisins.
Zaid Zoheir