Matthew McConaughey dans Nos souvenirs : la performance de trop ?

En mai 2015, Sea of Trees de Gus Van Sant s’appelait encore La Forêt des songes en français et devait sortir en septembre suivant. Après sa présentation en compétition officielle au Festival de Cannes, tout a changé.

Après un lynchage critique en règle, la sortie du film a été repoussée en 2016 -et voilà Sea of Trees, rebaptisé Nos souvenirs, débarrassé de toute référence au Festival de Cannes et calé pour coïncider avec l’exposition Gus Van Sant à la Cinémathèque française. Voilà pour l’histoire : Nos souvenirs reporté et rebaptisé pour tenter de faire oublier son accueil cannois désastreux -et c’est un euphémisme. Et si on partageait de nouveau nos souvenirs de Cannes 2015 ?
Certains d’entre nous, ici à Première, pensaient que la présentation cannoise du dernier Gus Van Sant, La Forêt des songes, allait être, pour sa tête d’affiche Matthew McConaughey, la conclusion logique et imparable d’une espèce de grand chelem cinéma, le point d’orgue de la plus belle résurrection hollywoodienne de récente mémoire. Après le petit procedural super cool surgi de nulle part (La Défense Lincoln, 2011), les rôles-titres anthologiques (Mud, Killer Joe), la série HBO qui tue (True Detective), l’adoubement scorsésien (Le Loup de Wall Street), l’Oscar (Dallas Buyers Club) et le blockbuster à 200 millions de dollars (Interstellar), pourquoi pas un Prix d’interprétation cannois pour emballer le tout ? Histoire de dire que la « McConaissance » (le petit nom rigolo que le New Yorker a donné au retour en grâce de l’acteur) n’avait pas de limites. Qu’elle était partout, totale et triomphante.
Bon, sans rien préjuger du goût des frères Coen en matière de performance what the fuck, c’est pas gagné pour que notre homme Matthew figure au palmarès. Vous avez sans doute entendu dire que le film est un navet. C’est vrai. On ne va pas pour autant faire mine de s’offusquer ici du fait que McConaughey y fait montre d’une légère tendance au cabotinage. C’est aussi pour ça qu’on l’aime, après tout. Non, la vraie info dans l’affaire est de constater à quel point son style d’acting outré, tout ce répertoire de mimiques allumées et de postures ramenardes qu’on aime tant d’habitude, devient totalement grotesque, contre-productif, une fois délocalisé dans le cinéma tout mellow (un brin gâteux) du délicat Gus Van Sant. Le script est nul, la musique atroce, Van Sant aux abonnés absents, mais c’est McConaughey qui a l’honneur de saccager le film, de lui porter l’estocade. Dans une des premières scènes, une hôtesse de l’air lui demande s’il veut un plateau repas. Il répond « non ». Mais il prononce alors le « non » le plus sonore et vibrant de l’histoire du cinéma, intense et réfléchi, incroyablement concerné, pour bien nous signifier que l’heure est grave. Un « non » à ranger immédiatement dans la sonothèque de l’Actors Studio. Un « non » venu du fond des âges. Totalement disproportionné par rapport aux enjeux de la séquence. « Non merci, madame, pas de plateau repas ». La carlingue tremble. Tout le film est comme ça. Un festival de réactions hors sujet, de tics faciaux délirants, d’yeux exorbités, de hululements possédés. Ça pourrait d’ailleurs être franchement jouissif si tout ça avait un quelconque rapport avec la partition qu’on lui demande de jouer. Soit un gentil monsieur tout le monde, prof de physique un peu terne qui s’engueule avec sa femme Naomi Watts parce qu’il a oublié d’acheter des yaourts, et regarde parfois par la fenêtre, songeur, en pensant au temps qui passe. McConaughey ne sait pas (ne veut pas ?) jouer ça, pour la simple et bonne raison qu’il est une star avant d’être un acteur. Quelqu’un d’un peu plus flamboyant que la moyenne, qui trimballe le même personnage d’un film à l’autre, en ne proposant que d’infimes variations sur une partition qu’il s’est inventé, et qui n’appartient qu’à lui. Des trucs allumés, bigger than life. Le hors-la-loi romantique. Le trader coké. Le flic obsédé sexuel. Le flic nietzschéen. Le cow-boy homophobe. Le cow-boy astronaute. Mais l’homme de la rue en trench marronnasse et lunettes has-been ? Non merci, très peu pour lui. Trop banal, ça. Etonnez-vous ensuite qu’il prenne un air de damné quand on lui propose un plateau repas. Coïncidence (ou alors pas du tout) : au moment où la presse internationale huait La Forêt des songes, Colin Farrell montait les marches pour présenter The Lobster. Comme son confrère Matthew, Colin est un acteur avec un cœur gros comme ça, ultra-émotif, tendance too much, qui a connu à peu près toutes les nuances de la gloire hollywoodienne. Il est aujourd’hui dans un bon film cannois, il sera le mois prochain dans… True Detective (saison 2), en « successeur » de McConaughey. La roue tourne. La crédibilité arty, les honneurs, les récompenses, les sifflets de la presse, les bons films… ça va, ça vient. McConaughey livre une mauvaise perf aujourd’hui. Il reviendra demain, sans doute plus fort. De toute façon, ce type adore les come-backs.