Le destin d’une veuve

Meriem, une sexagénaire, venait de perdre son mari après plus de quarante ans de vie commune. Ils vivaient tous seuls dans un F3 sur les hauteurs d’Alger. Tous deux étaient des retraités et vivaient dans l’aisance tout en voulant savourer les jours qui leur restaient à vivre. Son mari était parti le premier dans l’au delà. Le destin en avait voulu ainsi.

PAR LAZREG AOUNALLAH

Mériem avait toujours souhaité rejoindre son mari dans les plus brefs délais. Elle attendait impatiemment la mort qui tardait à venir pour l’emporter à jamais là où son mari l’attendait. Car elle ne voulait plus continuer à vivre toute seule dans ce monde où elle n’avait plus le droit d’y rester. Son mari lui manquait cruellement. De temps en temps, elle le voyait dans ses rêves. Le matin quand elle se réveilla, elle le pleurait longuement. Elle avait toujours souhaité qu’ils partissent tous les deux ensembles dans l’au-delà. Malheureusement, son vœu n’avait pas été exaucé. Elle devait attendre son tour où le jour « J » Dieu la rappellera certainement pour l’accueillir dans sa dernière demeure. Le couple avait eu quatre enfants, trois garçons et une fille et qui avaient préféré quitter l’Algérie pour partir à l’Étranger afin de s’y installer définitivement. Les garçons avaient émigré en Allemagne depuis plus de 10 années et la fille, Samira, âgée de 28 ans, vivait en France depuis plus de cinq ans. Elle était partie dans l’Hexagone pour continuer ses études supérieures pour obtenir son doctorat en bibliothéconomie pour occuper le poste de conservatrice dans une bibliothèque à Alger. Ses parents lui avaient souhaité bonne chance dans la réalisation de son projet. Après le départ de son mari dans l’au delà, Meriem se trouvait toute seule dans son appartement. Elle n’avait que ses deux chats pour lui tenir compagnie. Elle parlait avec eux comme si elle parlait avec des êtres humains. Tous les jours, elle pleurait son mari, celui qu’elle l’avait toujours aimé à la folie. Avant de convoler en justes noces, ils étaient follement amoureux l’un de l’autre. Elle se remémorait tous les jours, les belles années et les plus beaux moments de leur vie qu’ils avaient passés ensemble. Quand ils s’étaient mariés, elle était âgée de 18 ans et lui 22 ans. Ils avaient mené une vie heureuse pleine d’entrain. Ils aimaient beaucoup voyager. C’étaient de vrais bourlingueurs. Ils avaient visité le grand Sud sans pour autant évoquer leurs différents voyages qu’ils avaient effectués à l’Étranger. Ils avaient visité la France, l’Italie, l’Espagne, la Grèce et autres pays comme l’Égypte et la Turquie. En Égypte, ils avaient visité le tombeau de Néfertiti. Leur vie était mouvementée. Mériem, exerçait la fonction de directrice d’école et son mari occupait le poste de directeur des Ressources humaines dans une société française. Ils gagnaient très bien leur vie. Depuis le départ de leurs enfants à l’Étranger, ils avaient retrouvé leur liberté d’antan. Ils menaient une vie placide. Quand ils trouvaient des moments libres, ils aimaient lire les œuvres classiques. Elle aimait beaucoup lire les œuvres de Baudelaire, d’Alfred de Musset, de Victor Hugo, de Lamartine, Blaise Pascal et surtout l’œuvre talentueuse de Jean Jacques Rousseau « Les rêveries du promeneur solitaire ». En plus de la littérature classique, son mari, avait aussi un autre penchant pour les polars d’Agathie Christie où il aimait passionnément le suspense. Il possédait une grande collection de cette grande écrivaine anglaise. Ils ne voyaient que rarement la télévision. Ils jouaient régulièrement au scrabble. C’était leur jeu préféré car ils voulaient enrichir davantage leur vocabulaire à travers ce jeu éducatif. C’était toujours Mériem qui gagnait car elle était beaucoup plus forte quant à la maîtrise de la langue française. En plus, elle était titulaire d’une licence en lettres françaises. Lui, il était plutôt beaucoup plus technicien. Il possédait un diplôme supérieur dans la spécialité « gestion des entreprises » qu’il avait décroché dans une grande école française. Il rendit l’âme un soir d’été. Il avait un malaise cardiaque. Il mourut à l’hôpital deux heures après son hospitalisation. Ce soir là, son cœur cessait de battre. Son heure était venue pour quitter à jamais ce monde. Il était parti laissant sa bien aimée toute seule au milieu de ses deux chats. Elle était dans une solitude profonde. Elle avait coupé tout contact avec le monde extérieur. Pendant plusieurs jours, elle n’’arrêtaiit pas de pleurer l’homme avec qui elle avait partagé sa vie pendant plus de quarante ans. Une séparation très douloureuse. Elle n’arrivait plus à se remettre de cette douleur trop forte qui la faisait terriblement souffrir. Aucune des voisines ne lui avait rendu visite depuis la mort de son mari. Elle vivait comme une recluse. Elle ne sortait que rarement pour faire ses emplettes. Même son téléphone portable s’était arrêté de sonner. Sa famille, ses proches, ses amies intimes ne demandaient plus de ses nouvelles. Elle n’arrivait pas à comprendre la raison de sa mise en quarantaine. Mais il ne faut pas oublier que Mériem avait un sale caractère. Elle était devenue grincheuse et acariâtre. Personne ne pouvait supporter ses mauvaises manières de se comporter avec les gens. Même ses enfants quand ils rentraient de l’étranger pour lui rendre visite, n’étaient jamais bien accueillis par elle. Depuis la mort de son mari, elle s’était habituée à vivre toute seule. Elle se sentait toute seule, sans protection aucune. Elle ne supportait plus vivre en communauté. Elle s’était habituée aussi à cette solitude imposée par le temps et difficile à accepter. Parfois, quand elle énervait ses enfants, ceux-ci préféraient plutôt louer dans un hôtel avec leurs femmes et leurs progénitures pour dormir tranquillement. Ils ne voulaient pas être sujets à d’éventuelles disputes avec leur mère. Elle était hypertendue et diabétique et s’emportait facilement pour des bagatelles. Elle ne supportait pas être contrariée. Elle voulait toujours avoir le dernier mot. Elle avait élevé ses enfants d’une main de fer. Elle était très sévère avec eux pour leur donner une bonne éducation. Très pieuse, elle n’avait jamais raté d’effectuer les cinq prières musulmanes obligatoires. Toute seule dans son appartement, elle n’avait plus le droit de communiquer. Ses chats étaient ses seuls interlocuteurs. Elle menait une vie paisible mais silencieuse. La solitude l’ennuyait beaucoup. Elle ne savait quoi faire pour y remédier. Elle n’avait personne avec qui échanger des paroles. Elle était devenue une femme frustrée malgré elle. Face à sa situation désobligeante, elle se trouvait obligée de supporter tous les coups extérieurs qu’elle encaissait et qui émanaient le plus souvent de personnes malveillantes. Mériem était une femme très courageuse. Elle était très coriace pour résister à toute attaque pouvant venir à l’improviste de ces ennemis. Elle disait souvent que pour réussir dans la vie, il ne faut jamais fléchir devant un quelconque obstacle. C’était une vraie Dame de fer. Une femme respectable. Jadis, quand elle exerçait sa fonction en sa qualité de directrice d’école, tout le monde la respectait même les élèves les plus turbulents se tenaient tranquilles quand elle fit irruption dans les classes. Quand elle se tenait debout sur l’estrade, un silence de mort y régnait. Tous les enfants avaient peur d’elle surtout à cause de son visage sévère. Elle sanctionnait même des enseignants récalcitrants qui ne voulaient pas se plier à la réglementation en vigueur en matière de discipline et qui ne voulaient pas parfois respecter le programme défini par le ministère de l’Éducation nationale. Un jour, elle reçut un coup de fil de la part de son fils aîné, Hamid, qui était marié à une Allemande et avait trois enfants avec elle. Il l’invita à venir chez lui en Allemagne pour y passer quelques jours. Il avait décidé d’inviter sa chère mère car elle lui manquait cruellement. Il savait qu’elle s’ennuyait en Algérie. Il pensait qu’elle était toute seule dans son appartement avec ses deux amis intimes, les chats. Elle n’avait personne avec qui discuter pour soulager ses peines. Il devait lui payer le voyage aller-retour et lui assurer son séjour. Elle accepta volontiers. Elle était très contente que son fils l’ait invité de bon cœur pour fuir la vie morose et solitaire qu’elle menait dans son appartement. Elle s’imaginait déjà à Frankfurt entrain de faire du shopping dans les grands boulevards de cette belle ville allemande. Quelques jours après, Mériem fut chaleureusement accueillie à l’aéroport de Francfurt par son fils et sa femme. La grosse voiture de type « Mercédès » appartenant à son fils l’attendait à la sortie de l’aéroport. Toute la famille prit le chemin menant vers le domicile conjugal. Hamid habitait dans un bel appartement au centre de la ville. Pour la première fois, Mériem entra dans la maison de son fils. Elle était très contente de se trouver parmi sa belle famille. Elle n’avait jamais imaginé un jour se trouver en Allemagne, ce beau pays qu’elle n’avait jamais eu l’occasion de visiter en compagnie de son défunt mari. Ce jour là, elle était invitée par son fils à déjeuner dans un grand restaurant de la ville. Elle était vraiment très gâtée durant son premier jour. Mériem ne croyait pas ses yeux. Elle avait cru qu’elle rêvait. Toute la famille mangeait goulûment en profitant de ces repas copieux. De vrais délices. Après avoir terminé leurs boustifailles, Hamid les invita à visiter le grand parc qui se trouvait à dizaine de kilomètres de la ville. Ils sortirent joyeux et rassasiés du restaurant. Ils montèrent dans le véhicule pour prendre le chemin menant au grand parc. Ce jour là, une pluie fine tombait sur la chaussée la rendant glissante. Un camion venant en sens inverse, perdit le contrôle et frappa de plein fouet le véhicule qui était tombé dans un ravin avant de prendre feu. Tous les occupants du véhicule étaient calcinés. Ce jour là, Mériem avait rejoint son mari dans l’eau delà. Elle ne savait pas que la mort lui avait donné rendez-vous à Frankfurt. Une mort terrible l’attendait dans cette belle ville d’Allemagne. C’était le destin d’une veuve.