Engouement des jeunes pour la BD : Existe-t-il un âge d’or ?

Nous le pensons. Il se situe à notre avis entre 1950 et 1990, période qui vit l’essor extraordinaire de ce moyen de divertissement et d’instruction aller crescendo, gagnant à sa cause des millions et des millions de lecteurs à travers le monde.

Ce lectorat était ciblé ; cet art s’adressait à la jeunesse. Mais les adultes y trouvaient aussi leur compte. Ayant commencé jeunes à lire la BD, ils poursuivaient sur leur lancée, par fidélité ou nostalgie. Aliment propre à produire du rêve, grâce aux nouveaux horizons qu’elle ouvrait chez les jeunes, la BD, concurrençait le livre et même le cinéma, tout puissant à l’époque. La télé et, notamment l’internet qui devait faire bien des dégâts dans l’esprit de ce lectorat, commençait à émerger à peine des limbes de la technologie.

Naissance d’un nouvel art
C’est en Italie qu’est apparu ce nouveau genre qui appartient au neuvième art. Quatre personnages d’abord vont émerger et s’imposer sur la scène : Blek, un géant blond impliqué dans la lutte contre les anglais pour l’indépendance des États-Unis, Zagor, une espèce de justicier, tenant à la fois du seigneur de la jungle et du cow-boy, se battant contre les bandits et les indiens, Miki le ranger, un officier de la cavalerie des États-Unis, en perpétuelle mission soit pour pacifier les tribus indiennes, soit pour mettre sous les verrous des personnages peu recommandables, des trafiquants d’alcool ou d’armes. Même mission dévolue à Tex Willer, un ranger qui a la tête près du chapeau.
À ces personnages vont s’ajouter d’autres, comme Akim, Zembla, sorte de Tarzans, Kit Karson, Tex Tone, pour le western. Dès 1960, une concurrence se fait jour, opposant deux maisons d’édition françaises, Lug et Mon journal qui achètent les droits d’auteur de la BD italienne pour sa diffusion en langue française. Cette concurrence dont les lecteurs avisés se doutaient était telle que pour contrer Mon Journal, Lug crée Zembla, l’équivalent d’Akim chez Mon Journal, et Mon Journal crée Le Capt’ain Swing, l’équivalent de Blek chez Lug.

Le choix des thèmes
Au temps où la BD arrive sur le marché, le romantisme n’avait pas encore disparu. Les héros symbolisaient la force, le courage, l’honnêteté, bref l’esprit chevaleresque. Le cinéma allait d’ailleurs dans le même sens. Hercule, Samson, Maciste, Urusus tenaient le haut du pavé. L’adaptation des trois mousquetaires, l’histoire de David et Goliath, montrent à l’envi quels étaient les thèmes qui accrochaient à l’époque, dont nous parlons.
Mais bientôt le développement de cet art allant crescendo, on a fait entrer dans cette thématique la chevalerie elle-même avec Ivanohé, Bayard, la piraterie ou la flibusterie avec Brik, etc…Cependant, le western domine incontestablement au point qu’on voit surgir d’autres personnages aux côtés de Miki, le ranger et Tex Willer, comme Jicoop, Wolf, Tom Billiby etc.
Nous pensons que cette orientation vers le western qui voit paraître des albums consacrés exclusivement à ce thème comme la route de L’ouest, Yuma où apparaît Le petit ranger, Rodéo, Névada etc, correspond à une attente chez un lectorat que commençait à barber un peu ces histoires de muscles. Il y a un nouvel engouement qui se dessine en faveur du courage, bien sûr, valeur indétrônable à travers le temps, mais aussi en faveur de l’intelligence et de la dextérité. Le western détrône en quelque sorte la mythologie, dont les histoires et les héros qu’elles mettent en scène commencent à lasser.
À cet égard, même les créateurs de BD en sont conscients. Même un Blek, bâti en Hercule, pense et agi en homme civilisé. Cette prise de conscience vient des leçons tirées peut être du cinéma et même de la BD.
L’influence est dévastatrice. Les jeunes, fascinés par ce mode de vie (Blek est un trappeur qui vit dans un camp de trappeurs, Zagor est un vrai sauvage qui vit au cœur d’un bois appelé Sherwood, Zembla, Akim, Tamar, vivent dans la jungle au milieu des animaux), cherchent à imiter leurs héros et leurs études s’en ressentent…
Pour pallier ce défaut, Lug et Mon Journal, sans se concerter, mais peut être l’une de ces maisons copiant celle qui a eu la première cette idée, ont commencé à intercaler des pages consacrées à des savants et à des inventions.

Les causes d’un engouement grandissant
L’engouement des jeunes pour la BD pourrait s’expliquer par deux ou trois faits essentiels. Les jeunes à cette époque avaient besoin de rêve comme leur âge leur en donne le droit. Ils rêvaient d’un monde différent où les valeurs ne sont pas celles de celui où ils vivaient. Ils se rêvaient grands, forts, beaux et intelligents. Ils se rêvaient si différents de ce qu’ils pourraient être plus tard, c’est-à-dire des héros comme ceux, dont ils admiraient les qualités, et auxquels, dans leur admiration sans borne, ils s’identifiaient. Ils auraient aimé vivre comme leurs héros, s’habiller comme eux, parlaient comme eux en ne rêvant que plaies et bosses.
Or que leur offre la vie de tous les jours ? L’école, les études, en résumé une vie faite de contraintes et de brimades. Le parallèle avec celle que peint, surtout la BD, devenait dès lors inévitable : la liberté, l’insouciance, les voyages, les rencontres, bref, l’aventure, les imprévus…En devenir, le jeune d’alors, se rêvait Blek distribuant des horions avec les tuniques rouges, ou Zagor, l’esprit à la hache et son cri légendaire qui glace le sang des indiens dans la forêt, ou le cri d’un Akim ou d’un Zembla qui annone la victoire sur un fauve.

Inculquer le goût de l’esthétique
Cependant la finalité de cet art va beaucoup plus loin que de susciter le rêve et de provoquer l’évasion. À la différence du cinéma qui, une fois le film terminé, on ne peut y revenir que par un effort de mémoire pour en discuter ou commenter les passages qui ont retenu notre attention, la BD nous accompagne partout. Les albums en format de poche peuvent facilement s’y glisser de sorte que durant un voyage, une promenade ou tout simplement dans un café ou sur la place publique, nous pouvons les sortir et nous plonger dans le récit qu’ils nous proposent.
Chose infiniment plus avantageuse en plus de leur portabilité, la BD permet de revenir sur une scène captivante et de pratiquer ce qu’on appelle l’arrêt sur image, pour lire un bel échange, admirer un paysage pittoresque.
Et il est vrai qu’à travers ces échanges naturels et simples sous forme de bulles, ces commentaires qui éclairent une scène, ces paysages de carte postale
(mer en furie sur les vagues de laquelle le frêle navire où on se trouve embarqué danse comme une noix; lever de la lune sur la clairière d’une forêt dense ; montagne avec ses cimes et ses précipices, admirablement dessinées comme des vignettes de livres artistiquement exécutées), les lecteurs se sentaient moins bêtes.
Si on a accusé la BD d’avoir été derrière l’échec scolaire de nombre de jeunes, on ne pouvait ignorer qu’elle a appris à lire à d’autres qui n’ont jamais été à l’école. Ainsi la lecture de la BD avait un double objectif en dehors de la distraction qu’elle procure à moindre frais : l’enrichissement du vocabulaire et l’éveil chez le jeune du sens esthétique.
En cela, l’engouement qu’exerce la BD chez les jeunes est beaucoup plus grand que celui du cinéma et du livre même dont le sort commençait à pâlir. Et cela en dépit qu’elle reste en noir et blanc, contrairement au cinéma dont les films étaient en couleurs. La couleur cependant va faire son entrée à la BD et se généraliser, alors qu’au début, seule la couverture était coloriée. Il faut excepter toutefois Blek, dont une page sur deux était en couleurs.

Une BD pour les adultes
Le succès rencontré chez les jeunes qui allait croissant avait donné à réfléchir aux initiateurs de cet art. Pourquoi pas une BD pour les adultes ?
Certes il y avait des albums comme Vigor, Commandant, Feu.etc…Mais ils n’embrassaient d’autres thèmes, notamment érotiques. Ainsi devait naître vers les années 70 une BD spécialement pour adulte comme Lucifer, Psychose, Conan, Zara etc…
Il existe aussi une autre BD racontant des histoires de science fiction. Et cela aussi était pour les adultes.
Pour être exhaustif, il faut signaler à côté de cette BD où l’humour n’était jamais absent, une BD caricaturiste, mettant en scène des héros indestructible comme Les pieds nikelés, Popeye, Les, Luky Luke, Astérix etc.
Entretemps est apparu une BD mettant en scène des héros aux pouvoirs surnaturels comme de commander au feu ou la pluie (L’homme flamme) Surfer d’argent, l’Araignée etc.
Pour mesurer l’engouement produit chez les jeunes et même les adultes, il faut se reporter en pensée aux années 70 où la BD, par décision de l’État algérien, venait d’être interdite. On ne connaît pas les raisons exacte de cette interdiction. Mais on pourrait mesurer l’impact par l’effet produit sur ces jeunes. Le vide laissé par cette littérature illustrée est incommensurable. Même le cinéma qui venait lui aussi de prendre un virage proposant des films westerns en série n’a pu combler ce vide.

La BD américaine
Je suis incapable de la situer exactement. Mais à mon avis, elle a pris la relève de la BD italienne et dans une certaine mesure française. Les héros qu’elle propose sont des surhommes à l’image d’un Thor, d’un Conan, d’un Hulk ou d’un Capt’ain América ou l’Araignée. Ils peuvent voler ou se déplacer par des moyens surnaturels. Cette BD, signée Lee Marvel, connaissait elle aussi son heure de gloire.
Il y a aujourd’hui les mangas. L’enthousiasme qu’’ils rencontrent est assez considérable pour motiver leur adaptation à la télé sous forme de bande dessinée. L’engouement vient surtout des arts partiaux qui rencontrent chez les jeunes un intérêt grandissant.
Les séries de dessins animés raniment la flamme quelque peu éteinte de la BD. Les jeunes aussi bien que les adultes se reconnaissent dans cette « littérature ». Tintin lui-même trouve une place de choix. Mais alors que les héros de Lee Marvel, c’est-à-dire les héros de la BD américaine et même de la BD japonaise entre dans cette source de Jouvence pour retrouver un coup de jeune, les héros de la BD italienne n’y parviennent pas. En dehors de Tex willer adapté au cinéma, et dont le rôle a été confié à Jiulliano Gemma, aucun autre de ces personnages n’a fait son apparition dans cette nouvelle forme d’art.
Franco italienne, belge, américaine ou japonaise et pourquoi pas algérienne, la BD, tout en amusant et instruisant, créait entre ses lecteurs jeunes et adultes des échanges, un dialogue ininterrompu, des liens profonds qui allaient en se renforçant.
Le festival d’Angoulême auquel participe les amoureux de cet art ainsi que les plus prestigieux auteurs montrent que cet art n’est pas mort, car il n’est menacé ni par le livre en chute libre, ni par le cinéma déjà à l’agonie, encore moins par la télé auquel, au contraire, elle ouvre les bras.
La preuve de cette bonne santé, il faut la voir, en dernière analyse, dans l’initiative prise par l’Unesco d’adapter les grands classiques comme le rouge et le noir de Stendhal à la BD. Il existe des numéros dans certaines librairies à Alger qui vivent les heures les plus difficiles de leur existence, le livre n’attirant plus les foules.
Saluons, pour terminer, l’initiative de la directrice de la Maison de la culture de Bouira et ses plus proches collaborateurs et collaboratrices qui consistera du 2 au 4 avril à faire revivre ce genre à travers une production essentiellement nationale, la BD algérienne ayant elle aussi ses adeptes comme ses génies.
Ali Douidi