Djamel Amrani : combat et poésie

Djamel Amrani, né le 29 août 1935 à Sour El-Ghozlane (wilaya de Bouira),,décédé le 2 mars 2005 à Alger, est un écrivain algérien d’expression française. Poète, écrivain, journaliste, combattant de l’ALN (Armée de libération nationale), qui cotoya le « Che », il connut Romain Gary et fut torturé à la villa Susini par les paras de Massu.

Il est scolarisé en 1952, à l’école communale de Bir Mourad Raïs. Le 19 mai 1956, il participe à la grève des étudiants algériens. En 1957, il est arrêté, torturé et incarcéré par l’armée coloniale. En 1958, à sa sortie de prison, il est expulsé vers la France. En 1960, il publie son premier ouvrage aux Éditions de Minuit, Le Témoin. Cette même année, il rencontre Pablo Neruda et crée le journal « Chaâb ». En 1966, il devient producteur d’une émission maghrébine à l’ORTF, et entame une carrière radiophonique aux côtés de Leïla Boutaleb à la Radio algérienne. En 2004, il reçoit la médaille Pablo Neruda, haute distinction internationale de la poésie.
Auteur de nombreux recueils de poésie, de nouvelles et de récits, Djamal Amrani a été arrêté par les autorités coloniales en 1957 pour sa participation à la grève des étudiants. Il a participé à la création de divers périodiques et, surtout, d’émissions de poésie à la radio « Psaumes dans la rafale », « Poémérides », « Rhizomes magnétiques », etc. C’était dans les années 50, et le jeune Djamel, qui commençait à se frotter à la «crème» européenne du « Lycée Bugeaud» – haut lieu culturel de la présence française dans le pays, aujourd’hui «Lycée Émir- Abdelkader», se découvrit peu à peu un goût prononcé, mais en revanche immodéré pour les vers qui, pourtant, selon lui, ne valaient pas à l’époque une once de sérieux, ni dans la forme ni au plan plus général qu’il appelle l’inspiration. Pianiste mort-né et «poète» en herbe, il lui semblait à l’époque que le salut ne viendrait que d’une immense fuite en avant. C’est pourquoi il essaya un jour de mettre en musique un texte de… Jean-Jacques Rousseau ! L’Algérie est indépendante depuis dix-sept ans. Amrani est devenu adulte, mais il n’a pas pu oublier.
Personne, je crois, n’a oublié, mais il y a ceux qui gardent plus stoïquement leur calme et ceux à qui les larmes montent plus facilement aux yeux. Il disait : « J’étais encore tourmenté par ce cauchemar. Peut-être que maintenant cela ira un peu mieux parce que j’ai achevé le roman que j’ai commencé il y a dix ans. Cela m’a littéralement décompressé, je suis actuellement très calme, j’ai opéré un transfert dans ce roman, mélange d’autobiographie et de faits qui n’ont pas existé en réalité.»
Le roman, intitulé «Le vague à l’âme» – un titre très «aragonien» va être proposé à la SNED, à laquelle Amrani donne la préférence, lui qui ne veut plus quitter l’Algérie, dans laquelle il est profondément enraciné. Il ressent «par des sollicitations intérieures» tellement profondes qu’il croit que s’il devait partir seulement «deux mois à Genève», il ne s’y «retrouverait plus! ».
Alors, Djamel Amrani, aiguillonné par ses souffrances et profondément ancré dans le pays, s’enfonce dans son histoire confondue avec celle du peuple, et se défonce dans une écriture soudainement produite en cadence. L’hypertrophie du Moi cède le pas à l’hyper productivité. C’est ce qu’il appelle être dans en «état de grâce». Après son roman, qui sera proposé à la SNED cette semaine, un recueil de nouvelles sur la guerre de libération, «Le dernier crépuscule», est en vente depuis peu dans le pays, tandis que «Jours : couleurs de soleil», un recueil de poèmes, est sous presse. Il paraîtra dans quelques mois, selon toute vraisemblance.
Cet «état de grâce» dans lequel plonge le poète, corps et âme perdus, dure maintenant depuis des mois. Amrani a récupéré un tonus qui chaque jour fondait comme un tas de margarine au soleil. Il se régénère, enfermé dans une chambre de la maison qu’il habite aux Sources, insonorisée et calme comme un ventre maternel.
Sur les murs de la pièce où il travaille, remplis d’inscriptions diverses écrites sur des papiers différents, une affiche qui invite les gens, hypothétiquement, à assister à un récital qui a déjà eu lieu : «Hommage à Malek Haddad, récital poétique présenté par Djamel Amrani, jeudi 12 avril, à 14 heures. Trois jours plus tard, c’est à Blida qu’il devait se produire et «dire» ses poèmes. Sur le mur d’en face, une affiche qui loue à la gloire éternelle le «Che» Guevara, et Camillio Cienfoegos côtoie un poster sur lequel le visage d’une femme vu de profil atteste que nos ancêtres du Tassili étaient il y a dix mille ans comme des enfants et qu’ils n’avaient pas encore découvert la profondeur.
Amrani participe à un colloque sur la décolonisation où sont dénoncés les tortures et les crimes de guerre. Il fait la connaissance d’une brochette de personnalités françaises ouvertes politiquement ou par humanisme à la lutte du peuple algérien.
Parmi elles, Jean et Simone Lacouture et, surtout, Jean-Marie Domenach, le directeur de la revue «Esprit» : «Après ma communication sur la torture, on m’a encouragé à écrire l’histoire tragique de l’Algérie, de ma famille. Je devais faire quelque chose de «léger», un petit article. Jean-Marie Domenach m’a demandé de l’étoffer pour publication. Ce que j’ai fait. Cela a donné «Le témoin» publié aux éditions de Minuit par Domenach, presque au même moment où sortait dans la même maison un autre livre consacré à l’Algérie, «La question» d’Henri Alleg.» Djamel Amrani n’a pas glissé vers la poésie comme un «poète maudit», il s’est plutôt hissé à elle en lui reconnaissant des vertus proprement guerrières.
Le vers était sa «kalachnikov» à lui. Me revient cette phrase d’un immense Algérien qui disait tantôt, à l’adresse de jeunes gens qui s’essayaient à la culture comme des jeunes paons à la nature : «Il ne faut pas dire : «je suis un écrivain engagé», mais «je suis un homme engagé qui écrit ». En effet, Amrani n’a écrit, ne s’est découvert que comme partie de la lutte du peuple, que comme participant à cette épopée de la rédemption. Il est devenu poète comme d’autres sont devenus djounoud ou militants dans l’appareil politico-administratif du FLN.
Du reste, ce lien lui semblait tellement évident que n’arrivant plus à respirer à Paris «où régnaient le racisme et la vicissitude», Djamel Amrani gagna directement les frontières marocaines dans une base de l’ALN, d’où, après sa période d’instruction, il se retrouvera à la besogne au commissariat politique de l’État-major général. De là naquirent des publications et des revues, dont la moindre, estime Amrani, n’a pas été «El-Djeïch», l’actuelle revue de l’Armée nationale populaire.
La boucle était ainsi bouclée, le militant armé de sa plume revenait au cadre initial du militantisme. Pour en revenir à Djamel Amrani, il faut convenir que l’auteur de «Bivouac des certitudes», «programmé» il y a déjà assez longtemps, n’est pas un homme facile à saisir. Capricieux comme un mois d’avril, avec en prime une absence quasi totale du sur-moi qui ne lui revient que lorsqu’il est en «état de grâce», comme c’est le cas présentement, Djamel Amrani est exactement ce qu’il a l’air d’être : il est indéfinissable, si je puis dire. N’allez pas chercher des définitions à lui accoler trop superficiellement et ne voyez en lui ni un tourmenté, ni un être instable, encore moins un «poète maudit».
Cet homme de quarante-quatre ans serait plutôt ce qu’un de mes amis journalistes, définitivement spécialisé dans l’art de cataloguer les gens. Un homme qui possède, comme une torpille, sa propre charge explosive et qui, à l’occasion, touche de plein fouet une cargaison «ennemie» dans une gerbe de feu, ou bien qui s’immole dans le feu avec sa victime et espère dans un grand holocauste carthaginois.
Passé ces périodes, il se dévore avec frénésie, il rentre en lui comme une torture et se réfugie dans un profond et long monologue intérieur, au sortir duquel il nous revient avec une poésie dont il faut convenir qu’elle est riche, inventive, pleine de chaleur. Djamel, de ce fait, n’a rien d’un «écrivassier» qui serait spécialisé dans la poésie comme d’autres sont devenus vulcanisateurs ou restaurateurs au lendemain de l’indépendance et dans la foulée d’une redistribution sociale pleine d’anarchie, mais profondément démocratique.
La poésie, il la côtoie depuis maintenant presque trente ans. Il disait « La vocation de poète m’est venue très jeune, dès l’âge de quatorze ou quinze ans. Je faisais à l’époque du piano et il pensait sincèrement consacrer toute sa vie à cet instrument. C’est vrai que j’étais très porté sur la musique, ma vocation première. Un jour, je me suis amusé à écrire des poèmes d’inspiration très romantique, très «lamartinienne».» La guerre de libération allait brasser et broyer toutes les réalités, toutes les idées reçues, tous les désespoirs, tous les rêves. Seule sortait de ce mouvement grandiose la volonté de vaincre par tous les moyens. L’Algérie enfin redécouverte à elle-même s’ouvrait à tous ses enfants et ces derniers ouvraient leurs yeux sur eux-mêmes, pour découvrir que tout ce qui avait été appris dans le siècle de la léthargie n’était plus opérant. Il a fallu créer de nouvelles armes, inventer un verbe nouveau pour un homme nouveau. Dans tout cela, l’intellectuel, s’il n’a pas été le premier à tirer le coup de feu au matin du 1er novembre, devient vite le réceptacle, la «caisse de résonance» de cette subjectivité nouvelle. Il prend conscience. Amrani est là, parmi tous ces étudiants qui vont, le 19 mai 1956, sauter le pas. Oui, son étincelle a été la guerre de libération nationale, par un processus finalement simple. La grève des étudiants, le 19 mai, a été l’occasion de la prise de position en flèche de la part des étudiants qui se sont alors engagé corps et âme dans la guerre, dans le FLN.