Hamdi Bennani

DISPARITION : Hamdi Bennani, l’ange blanc du malouf algérien

C’est un maître de la musique andalouse et du malouf annabi qui nous quitte. Hamdi Bennani dont la voix a des pics de Sami Hilali et une douceur de Hadj Tahar Fergani est un artiste qui fait entrer le public en communion avec lui. Et c’est parce qu’il connait son public et sait le genre de rythme et de textes qu’il veut qu’il le module à sa guise, le faisant vibrer ou le faisant rêver.

Par Ali El Hadj Tahar

Quand il donne un spectacle, Bennani sait aussitôt à qui il a affaire et change son programme sur le coup. Un petit istikhbar et puis le rythme s’enflamme lorsque nécessaire. Parfois, il s’en tient à son programme car le public est celui attendu. En outre, Bennani ne manque jamais de rendre hommage à la ville où il se produit. Alger lui est dédiée Sidi Abderrahmane Houkmek Houkm El Bey, tandis que Tlemcen a droit à Sellem Alla Nass Tlemcen. Cet artiste se sent Algérois à Alger, Oranais à Oran, kabyle à Tizi ou Bejaïa, et c’est ainsi qu’il affirme : «Je ne suis pas Annabi mais un chanteur Algérien donc un chanteur national. Ce n’est pas facile ce que je fais. Alors quand je chante Sellem alla Nass tlemcen qui ne m’appartient pas sur un air flamenco donc différemment de l’original, cela plait aux public Tlemcenien qui apprécie ».
L’artiste a été amené à faire de nombreuses tournées à l’étranger, qui l’ont amené à chanter devant Fidel Castro, le roi Hussein de Jordanie, Tito, Léopold Sedar Sanghor, Habib Bourguiba, Mao Tse Toung, Giap et même devant Kim Il Song, alors président de la Corée du Nord, en 1985. Il portait un costume blanc quand il a chanté devant le président coréen, et c’était même son anniversaire. « Quand j’ai chanté en coréen : je souhaite un heureux anniversaire au président Kim Il Song bien aimé à l’occasion de ses 75 ans. Je l’ai vu se lever de son siège par devant 6000 personnes et me surnomma l’ange Blanc en raison de mon costume et violon blanc mais également pour mon cœur blanc ». Ce surnom est resté à jamais attaché à ce grand représentant de la chanson algérienne. Dans Djani ma djani, Bellay ya hamami, Ya ness jaratli, et dans d’autres chansons, il nous donne des frissons, par l’hommage qui est rendu aux femmes d’Annaba et de Constantine.
C’est la chanson courte qui distingue cet artiste qui ne manque pas d’improviser sur scène, et qui, dès 1974 a introduit de nouveaux instruments tels que l’orgue, la batterie, la basse et la guitare électrique. Evidemment, les puristes lui en voulurent mais il tint bon, sachant que l’art ne réside pas dans le mimétisme et que celui qui sait pourquoi il apporte un changement a toujours raison sur les adeptes du statuquo. Or, Bennani n’a pas modifié les noubas, mais introduit des instruments nouveaux sans toucher aux textes anciens. En 2009, il confiait au journaliste Rabah DOUIK : « Ils croyaient que je touchais aux noubas, ce qui n’était pas le cas dans la mesure où je m’inscris dans le classique qui obéit à des règles qu’on n’a pas le droit de toucher […] Je leur ai dit que vous vous trompez Messieurs car un jour vous serez d’accord avec moi !». Après avoir longtemps stagné, le malouf adoptera la méthode Bennani puisque certains chanteurs vont introduire ces instruments, et d’autres rajoutant même le Saxophone et la clarinette.
La montée d’un artiste dérange des règles établies, dans la mesure où l’apport remet en cause des styles préexistants. El Hadj Mohamed Tahar Fergani, le géant du Malouf constantinois, dénia un jour publiquement la référence au Malouf Annabi. Respectueux du grand maître constantinois, Hamdi Benani ne lui répondit pas mais il expliqua, longtemps plus tard, à la télévision qu’il n’existe point d’écoles du Malouf nulle part. « Avec tout le respect que je dois à ce Monsieur, j’ai démontré qu’il y a des styles et des genres. Le Malouf Constantinois et Annabi existent bel et bien. Tous les artistes du malouf sont des gens de la rue. Maintenant, on peut créer des écoles. Je signe et je persiste pour votre journal – et je n’ai peur de personne – en déclarant en toute connaissance de cause qu’il n’y a pas d’écoles. Il y a des styles et des genres : le Centre, l’Est, et l’Ouest », déclara Bennani.
L’enfant chéri de Annaba qui l’a vu naître un certain 1er janvier de l’an 1943 fit ses premiers pas dans les années cinquante dans un style tout autre que le malouf. Il aimait fredonner des chansons françaises, et c’est une chanson interprétée par Eddie Constantine qui lui a permis de décrocher le premier prix à un radio crochet en 1959 « devant un parterre de français et pieds noirs d’Algérie qui m’admiraient ». L’adolescent était ouvert aux cultures, comme nombre de citadins algériens en contact avec des voisins pieds noirs. « Je chantais le malouf par la même occasion pour la révolution et les soirées de mariages », confiait-il à Rabah DOUIK. L’artiste algérien qui l’a le plus influencé est Mohamed El Kourd mais sa prédisposition pour l’art n’est pas spontanée. Issu de toute une famille d’artistes, Bennani est né d’un père, Mustapha de son prénom, qui était artiste peintre. Son oncle Mohamed était un géant du Malouf Annabi, tandis que son arrière grand père maternel, feu Si Athmane Saâd Benjaballah, était lui aussi « un grand Monsieur » du Malouf avec sa légendaire « El Boghi » que le maître du Malouf Constantinois, El Hadj Mohamed Tahar Fergani a repris. « Cette chanson est une histoire d’amour vécue par mon aïeul avec une Constantinoise dénommée Nedjma, beaucoup de gens ne le savent pas. À Constantine, on est au courant », confie Bennani. Son grand père maternel, feu Mohamed Béloucif, était également « un grand musicien » tout comme son épouse qui est issue d’une famille d’artistes.
C’est dans l’art que cet artiste a toujours baigné, et c’est en 1963 qu’il a commence à être connu, en tant que musicien et interprète à la faveur du récital donné au théâtre d’Annaba où il interpréta le classique « Ya bahi El Djamel ». En 1966, il apparait pour la première fois à la Télévision algérienne dans l’émission « Constantine en scène » retransmise en direct. Explication : « En chantant Ya Rabi Feradj A la Youb. Depuis, les succès n’ont pas tardé, et ce chanteur qui met du rythme dans le malouf a plus d’un titre puissant dans son riche répertoire. Citons : Y a Ahel lill Tahiya Bikoum, Abou El Ayoun, Min Chit Ferkitti, Achiyaton Kainaha, Achik El Mahboub Dar El Hiba, Ya Layli Layli Djani Djani, Adala, etc. Ce répertoire qui dépasse la trentaine de chansons à succès est le fruit d’un travail intense qui a duré plusieurs décennies. En Octobre 2008, un hommage lui a été rendu par la prestigieuse université de la Sorbonne. Il est à espérer que celui qui a porté le malouf aux nues soit toujours dans les mémoires, grâce à un investissement sérieux de l’État dans la promotion des arts lyriques et de tout le patrimoine. Hamdi Benani est mort dans sa ville natale, Annaba, le 21 septembre 2020.
A. E. T.