Memmi Albert Culture

Disparition d’Albert Memmi : Figure incontournable de la lutte anticoloniale et antiraciste

Ecrivain et essayiste, Albert Memmi est l’une des plus grandes figures de la littérature tunisienne d’expression française. Né le 15 décembre 1920 à Tunis et décédé vendredi passé, Memmi est une figure incontournable de la lutte anticoloniale et antiraciste.

Ali El Hadj Tahar

Il est à l’origine des concepts de judéité et d’« hétérophobie » ainsi que de définitions inédites du racisme ou de la décolonisation. Ces définitions sont d’ailleurs adoptées par l’Encyclopédie Universalis. Traduite dans une vingtaine de langues, son œuvre majeure, Portrait du colonisé, l’inscrit dans la lignée de Frantz Fanon, Sartre et d’autres penseurs humanistes.
Né à Tunis au sein d’une famille juive de langue arabe, Memmi a fait des études de philosophie à Alger puis à Paris. La Statue de sel, son premier roman parait en 1953 mais son œuvre la plus connue est un essai théorique préfacé par Jean-Paul Sartre : Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur publié en 1957 et qui apparaît, à l’époque, comme un soutien aux mouvements indépendantistes. En 1952, Frantz Fanon avait déjà publié son Peau Noire, masque blanc, qui doit lui avoir servi de référence. Franc et direct, ce texte de dénonciation du système colonial fait date dans l’analyse sur le fait colonial en général, mettant en exergue le duo colonisateur-colonisé, le prédateur et sa proie, en somme. En 1964, il dirige l’édition d’une Anthologie des écrivains maghrébins d’expression française (avec Roth, Arnaud, Déjeux). La Statue de sel (1953) est un questionnement sur l’identité du juif dans une nation arabe, une sorte de bilan de son intériorité et de l’extériorité de l’environnement culturel auquel il doit d’adapter. En rompant l’Orient natal, le narrateur, un juif, est mal accepté en Occident. Il conclut alors à « l’impossibilité d’être quoi que ce soit de précis pour un juif tunisien de culture française ». Agar raconte l’histoire d’un jeune médecin juif et tunisien époux d’une jeune étudiante catholique et française mariés à Paris et s’installés à Tunis. Ce couple traduit des problèmes de communication entre des personnes de culture et de nationalité différentes. Les deux personnages vivent des situations difficiles mais loin de décrire une fatalité, Agar énonce les conditions d’une libération. Ce roman sur l’impossibilité d’un couple de culture mixte de vivre paisiblement du fait du poids des différences culturelles, n’est cependant pas une condamnation de l’union d’une femme et d’un homme qui ne sont pas du même sang. « Ce serait faux, inhumain et rétrograde », dit Memmi qui était un homme de triple culture. Faire fi des tabous, des nationalismes, est justement le leitmotiv de ce texte qui est lié à toutes les œuvres de l’auteur. Dans Térésa et autres femmes (2004), est un recueil de nouvelles est une série de portraits sur la diversité féminine. Il y a de vieux amis, anciens condisciples d’un même lycée, qui se proposent, au cours d’un repas annuel, de raconter chacun une histoire vécue de femmes fois…on fait défiler de vieux amours, chacun retissant les fils d’une d’une rencontre, d’un épisode de tendresse ou d’amertume. Série de portraits tels ou autres que ceux que les hommes les conçoivent ou imaginent, qui surgissent avec leurs secrets, leur mystère, chacune inédite, chacune différente. Car jamais la femme n’est une autre femme, contour d’une seule et même féminité, proche et insaisissable à la fois. L’hommage aux peuples ne peut être complet sans cet hommage aux femmes.
En 1957, un essai théorique vient appuyer l’interrogation sur l’identité qui apparait dans La Statue de sel. Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur (1957) est un essai engagé où l’auteur traite de la question des colonisés et des colonisateurs, qui sont les deux faces d’une même médaille en quelque sorte. En tout cas, ils sont liés et interdépendants l’un de l’autre du fait du système colonial qui ne peut survivre avec l’un sans l’autre. Le « colonisateur », le « petit Blanc » et même le colon « de bonne volonté » sont des privilégiés par rapport aux indigènes. Il est donc dans une posture d’« usurpateur » par ses privilèges non légitimes, donc il a conscience, puisqu’il est sur une terre qui ne lui appartient pas. La mauvaise conscience, forte chez l’ »homme de gauche », l’empêche parfois de se situer avec clarté par rapport au système colonial. Il ne cite pas Camus, mais l’exemple du choix de la mère par rapport à la justice devient clair. Parfois, porté par la médiocrité et l’injustice consubstantielle au système colonial, le colon devient un vrai colonialiste et s’appuie sur son « patriotisme » et sa prétendue « supériorité raciale » pour essayer de se justifier à ses propres yeux. Conformément à ce que Memmi appelle le « complexe de Néron », il recourt aussi à tous les clichés racistes, pour se justifier et se donner une légitimité. Quand au colonisé, dépourvu de tout droit, il est constamment soumis, humilié. Quand il est faible, il se conformer à l’image que le colon lui donne de lui-même : fainéant, sale, improductif, pour justifier son oppression, le rendant son propre oppresseur. L’assimilation est un mirage de l’accès à la culture de l’Autre, à un statut supérieur. L’aliénation culturelle bute contre la réalité des frontières fermées de l’Autre qui n’accepte pas l’assimilé, amené à la révolte. Mais a-t-il les moyens de sa politique ? L’élite des colonisés se cache parfois dans les « valeurs refuges », dans la tradition, la famille, la religion, donc des modèles régressifs qui n’émancipent pas.
Memmi développera sa réflexion avec Portrait d’un juif, 1962 ; La Libération du juif, 1966, L’Homme dominé (1968) — qui traire de la situation du colonisé, du juif, du Noir, de la femme, du domestique — et avec La Dépendance (1979) ainsi que dans Le Racisme (1982). Cependant, dans l’essai Juifs et Arabes (1975), Memmi prend nettement position en faveur d’Israël, ce qui est une contradiction avec tout ce qu’il a écrit jusque-là. Il retombe dans le même travers qu’il a dénoncé dans Portrait du colonisé, le Syndrome de la Mère, qui a aveuglé Albert Camus et empêché d’être un vrai Juste. C’est Memmi qui écrit pourtant : « il s’efforce de falsifier l’histoire, il faut récrire les textes, il éteindrait des mémoires. N’importe quoi, pour arriver à transformer son usurpation en légitimité. » C’est ce que fait Israël et ce que font les colonisateurs qui lui sont fidèles depuis 1948. C’est pourtant aussi lui qui a écrit : « Il existe, enfin, d’autres possibilités d’influence et d’échanges entre les peuples que la domination. » Se renier à ce point ou être aveugle ?
A.E.T.