Gilets

DES CENTAINES DE MAGHRÉBINS Y ONT PRIS PART : «Les Gilets jaunes, un mouvement révélateur de la cassure entre deux France»

L’entretien se lit d’un seul trait tant il livre des vérités crues ; et parce que le mouvement Gilets jaunes intéresse particulièrement les Maghrébins (des centaines d’entre eux y ont pris part), il nous faut encore revenir sur cet événement qui a ébranlé toute la France et porté la contestation jusque sous le balcon de Macron, aux Champs Elysées.

Le Parisien livre dans cet entretien avec le politologue Jérôme Fourquet, la fronde des Gilets jaunes, qui révèle les multiples fractures – politique, sociale, territoriale – des Français sous Macron.
Directeur du département opinion de l’institut de sondages Ifop et chercheur associé à la Fondation Jean Jaurès, Jérôme Fourquet analyse les fractures de la société mises en lumière par le mouvement des Gilets jaunes.
Jérôme Fourquet est directeur du département Opinions et stratégies d’entreprises de l’Ifop./DR

On a l’impression d’une France fracturée. C’est un constat juste ?
Oui. Ce mouvement est révélateur de multiples fractures qui se superposent. Fracture spatiale d’abord, avec d’un côté la France des zones rurales et de l’étalement urbain, fortement dépendante de l’automobile, donc extrêmement sensible au prix des carburants. De l’autre côté, la France des grandes villes, à commencer par Paris, où moins d’un foyer sur deux dispose d’une voiture. Samedi dernier il y avait un contraste criant entre les 2000 points de blocage, pour la plupart dans des petites villes ou des villages, et les effectifs squelettiques de la manifestation des Gilets jaunes place de la Concorde et sur les Champs-Elysées.

Et la deuxième fracture ?
C’est la fracture sociale. La France qui se mobilise ou qui soutient les Gilets jaunes, c’est la France des fins de mois difficiles, la France du salariat, ou de retraités, la France de la petite classe moyenne. Celle qui a le sentiment de ne plus arriver à boucler les fins de mois. Ou quand elle y arrive, c’est juste pour payer les dépenses contraintes mais sans plus pouvoir se permettre le moindre extra.

À qui s’oppose-t-elle ?
à une France beaucoup plus aisée. On l’a vu sur les réseaux sociaux, à travers les contre-pétitions venant d’un public plutôt parisien, diplômé : cadres, ingénieurs, professions intellectuelles. Ils reprochent aux bloqueurs de se préoccuper de mettre de l’essence dans leur réservoir alors qu’ils ne voient pas que la maison brûle. Les premiers ont les moyens d’avoir une vision à long terme, les autres ont le sentiment d’être aspirés vers le bas par la hausse des dépenses contraintes et des taxes, dont le prix à la pompe est l’emblème : beaucoup ne payent pas l’impôt sur le revenu, le prix de l’essence est le prélèvement le plus visible. Il y a un fossé béant entre les cadres d’un côté, les ouvriers et employés de l’autre.

La politique joue-t-elle un rôle dans le mouvement ?
Oui, la troisième fracture est politique. L’électorat qui soutient très fortement ce mouvement est celui de la protestation, ceux qui votent Rassemblement national (ex-FN), Dupont-Aignan et dans une certaine mesure pour les Insoumis. Mais on constate aussi un fort soutien parmi la population détachée de la politique, abstentionniste, revenue de tout. En face, on trouve un électorat macroniste, qui ne comprend pas, voire critique ce mouvement.

Tous ces éléments se superposent-ils ?
Oui, assez bien. Prenons par exemple deux départements en Ile-de-France, les Yvelines et la Seine-et-Marne : la mobilisation est beaucoup plus forte dans le second, plus populaire, où le Rassemblement national a fait des scores très élevés. Tandis que les Yvelines sont plus macroniennes, plus fillonistes. C’est aussi un électorat dépendant de la bagnole, mais avec de plus grosses cylindrées et les moyens de faire le plein.
I.M. Amine/Le Parisien