Benkherouf

BENKHEROUF DÉNONCE LA DIABOLISATION DES MIGRANTS CLANDESTINS : «Le jeune algérien doit être écouté, pas condamné…»

C’est la dernière tentative de migration clandestine en date que nous pouvions si bien rapporter : hier, à 3 heures 30 du matin, -Cap Falcon – Aïn El Turk-, 21 personnes, dont 6 femmes et 4 mineurs, parmi un groupe de 61 Algériens, ont été interceptés par les Garde-côtes oranaises, en pleine prise du rivage. C’est dire combien c’est là un phénomène dramatique à prendre au sérieux, et auquel le Forum du Courrier d’Algérie, dans son édition d’hier, s’est penché.

L’invité du rendez-vous était M’hamed Benkherouf, psychologue de formation, spécialiste des questions de la migration, lui-même expatrié, résidant en France.
Pour en apporter des réponses, notre hôte a défini l’immigration clandestine, depuis qu’elle a pris naissance en Algérie et posé le comment et le pourquoi ? Ensuite, Il analyse le phénomène en profondeur, faire sortir les causes à ses effets avant de sugérer les solutions pour l’endiguer ou, tout au moins, le freiner.
Qui sait mieux qu’un expatrié, qui plus est spécialiste du dossier de l’immigration, pour décortiquer en effet un phénomène qui s’empare de pans entiers de la jeunesse algérienne. «Je suis profondément préoccupé par ce phénomène. Je suis moi-même un expatrié qui a pris le chemin de l’étranger. Je ne suis pas ingrat envers mon pays. Merci à tous ceux et celles qui nous ont permis, à moi et ma génération, de se doter d’un enseignement de qualité malgré le manque de moyens au lendemain de l’Indépendance. Mais, entre nous Algériens, les vérités doivent être dites en face», entame sa dissertation, avec passion et nostalgie. Benkherouf est également président de l’Alliance internationale des compétences algériennes établies à l’étranger.

«Ce que revendiquent les jeunes algériens, je l’avais moi aussi revendiqué dans le passé. Ils veulent recouvrer leur dignité humaine et ils réclament leurs droits. C’est la question qui taraude l’esprit des Algériens», explique, en défenseur des droits de l’homme, celui qui avait choisi, contre son gré, de prendre le chemin de l’étranger pour poursuivre sa thèse de doctorat en France.

«La Harga…une question de dignité humaine»
Benkherouf aborde ensuite l’avènement du concept de la «Harga» qui a pris cours au début des années 90, lorsque le terrorisme a fait fuir et les jeunes et la crème de la société algérienne. «C’est à ce moment-là qu’apparaissait le mot harga, qui signifie brûler ses papiers, brûler son destin ou encore brûler tout derrière lui», dans l’espoir de recommencer sa vie à zéro, sous d’autres cieux que l’on considérait, à l’image de l’Europe, comme un havre de paix où les conditions de vie seraient clémentes et socialement mieux abordables. «Toutefois, durant la décennie noire, le phénomène était plus ou moins organisé, des jeunes de 16 à 20 ans partaient dans des navires de marchandises à destination de la rive nord», dira en psychologue Benkhrouf pour évoquer une jeunesse livrée à elle-même dont l’élément déclencheur de ce phénomène était enfoui dans l’esprit même des prétendants, malgré ces risques et périls, à l’immigration clandestine. «Elle est où, ma place dans la société algérienne ? Celle du jeune chômeur, du diplômé universitaire, de l’intellectuel… ?», pose comme interrogations le conférencier pour parler d’un souci de différentes catégories et couches sociales de l’Algérie. «Le jeune se sent indésirable chez lui et dans la société»
«Si maintenant nous posons la question pour savoir si l’Algérie a retrouvé aujourd’hui la sérénité et la paix, je ne répondrais pas oui ! Mais on doit aussi poser la question pour savoir si l’Algérien a retrouvé sa sécurité et sa sérénité !», a introduit Benkherouf les causes derrière le phénomène. Ainsi, en plus des préoccupations de la jeunesse sur le plan interne, l’avènement de la mondialisation a accentué l’immigration clandestine et représente ce facteur qui a porté préjudice aux valeurs morales et à l’esprit de solidarité d’antan des Algériens. «Ce sont nos principes moraux fondamentaux.
Aujourd’hui la société algérienne, à l’instar d’autres, est portée sur le matériel», donne comme causes derrière un phénomène qui pousse les jeunes algériens notamment à aller ailleurs pour se chercher soi-même d’abord, et puis sa place dans une société dont ils se sentent «marginalisés et exclus». Or, pour le spécialiste des questions migratoires, la démocratisation de l’éducation en Algérie entend normalement des jeunes citoyens disposer de leurs droits fondamentaux. Sur ce, Benkherouf pointe le problème de non-accès à ces mêmes droits qu’il énumère en trois points : le droit à une éducation, le droit à un poste de travail une fois diplôme dans la poche ainsi que le droit à un logement pour recouvrer son intimité, sa dignité et même sa sécurité. En plus des facteurs externes, le jeune est tout le temps soumis à la pression des parents qui l’incitent à être socialement plus autonome. En conséquence, et à défaut de se faire satisfaire des droits auxquels il n’a pas accès, le jeune quitte le domicile familial, prend le large et part en conquérant d’un avenir «incertain». Au mieux, il atterrira dans une société étrangère qui le privera de son propre environnement, de sa propre famille et, par delà, tout son pays.
Farid Guellil