Entre 2 500 et 3 000 Palestiniens pourraient avoir été victimes de disparition forcée depuis le début de l’agression. Parmi eux, 317 cas ont déjà été documentés. Derrière ces chiffres, des familles suspendues à une réponse, qui ignorent encore si leurs proches sont vivants, détenus ou morts.
À Ghaza, l’absence est devenue une réalité quotidienne. Des milliers de familles cherchent encore la trace d’un père, d’un frère, d’un fils, d’une mère ou d’un proche dont elles ont perdu toute nouvelle après une arrestation, une incursion militaire, un déplacement ou le passage d’un barrage. Trois ans après le début de l’agression, le sort de nombreuses personnes demeure inconnu. Les institutions palestiniennes chargées des affaires des prisonniers dénoncent ce qu’elles présentent comme une pratique systématique visant notamment les Palestiniens arrêtés dans la bande de Ghaza. Pour ces organisations, le silence qui entoure les détenus ne peut être réduit à de simples difficultés administratives. L’absence d’informations sur leur sort et leur lieu de détention les placerait hors de tout contrôle juridique et les exposerait à des conditions de détention particulièrement difficiles. La disparition forcée est pourtant interdite par le droit international. Elle correspond notamment à la privation de liberté d’une personne suivie du refus de reconnaître sa détention ou de communiquer des informations sur son sort et son lieu de détention. Les familles disposent d’un droit à la vérité et les victimes de droits à la justice et à la réparation. Lorsqu’elle s’inscrit dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique contre une population civile, cette pratique peut, selon le Statut de Rome, constituer un crime contre l’humanité.
317 cas documentés, jusqu’à 3 000 potentiellement
Les chiffres disponibles donnent une première idée de l’ampleur du phénomène. Le Centre palestinien pour les personnes disparues et victimes de disparition forcée a documenté 317 cas. Mais ce bilan pourrait être largement inférieur à la réalité. Le même organisme estime que 2 500 à 3 000 personnes pourraient avoir été victimes de disparition forcée dans la bande de Ghaza depuis le début de l’agression. Ces estimations restent provisoires. La destruction massive des infrastructures, les difficultés d’identification, les restrictions d’accès à certaines zones et l’absence d’informations concernant de nombreux détenus rendent extrêmement difficile l’établissement d’une liste complète. Les dossiers déjà recensés permettent toutefois de dégager un profil inquiétant. Les hommes représentent 95,27 % des cas documentés, soit 302 personnes. L’étude recense également 15 femmes, 41 enfants de moins de 18 ans et 17 personnes âgées de 60 ans ou plus. La disparition forcée touche ainsi différentes catégories de la population, sans épargner les plus vulnérables.
Quand rentrer chez soi devient un danger
Les circonstances dans lesquelles ces personnes ont disparu sont particulièrement révélatrices. Selon l’étude, 76 personnes ont disparu après des incursions dans des habitations ou pendant le siège de quartiers. 60 autres ont disparu alors qu’elles tentaient simplement de rejoindre leur domicile, de vérifier l’état de leur maison ou de récupérer quelques biens essentiels. Dans une enclave dévastée par les bombardements et les déplacements successifs, retourner chez soi est pourtant devenu une nécessité pour de nombreuses familles. 42 personnes ont par ailleurs disparu durant des déplacements ou après avoir franchi des barrages militaires. La recherche de nourriture a également exposé des civils à des risques considérables. L’étude fait état de 39 disparitions liées à la recherche de nourriture ou à l’attente de camions d’aide. À Ghaza, où les pénuries frappent durement la population, chercher de quoi nourrir sa famille, obtenir de l’eau, des médicaments ou quelques produits de première nécessité peut conduire des civils dans des zones dangereuses. Même les établissements médicaux ne sont pas épargnés. 22 cas sont liés au siège ou à l’assaut contre des hôpitaux, ainsi qu’au transfert de patients. Dix autres disparitions concernent des journalistes ou des personnes engagées dans la couverture des événements sur le terrain.
Ghaza et le Nord en première ligne
La répartition géographique des cas documentés semble suivre celle des zones ayant connu les opérations militaires les plus intenses. Le gouvernorat de Ghaza arrive en tête avec 89 cas, soit 28,08 % du total recensé. Le nord de l’enclave, notamment Jabalia, Beit Lahia et Beit Hanoun, compte 74 cas. Suivent Khan Younès avec 59 cas, le gouvernorat central avec 37 cas et Rafah avec 32 cas. Seize autres disparitions ont été recensées dans les territoires occupés en 1948, dans des zones frontalières et aux points de passage. Huit cas concernent des couloirs présentés comme « sécurisés », ainsi que le corridor de Netzarim. Deux autres ont été enregistrés à proximité de la « ligne jaune ». Cette dispersion géographique est significative. Les disparitions ne semblent pas limitées à un seul secteur de Ghaza ni à un seul type d’opération. Elles apparaissent dans différents territoires et dans des circonstances diverses : arrestations, déplacements, passages de barrages, opérations militaires ou recherche d’aide.
1 358 personnes classées comme « combattants illégaux »
La question des disparitions est également étroitement liée au système de détention mis en place par les autorités de l’occupation. Selon des données communiquées par l’administration pénitentiaire de l’occupation au début du mois d’août 2026, 1 358 personnes étaient alors classées dans la catégorie des « combattants illégaux ».
Les institutions palestiniennes indiquent également que 53 détenus originaires de Ghaza figurent parmi les 99 prisonniers et détenus décédés depuis le début de l’agression dont l’identité a pu être établie. Parallèlement, les organisations de défense des prisonniers dénoncent les restrictions qui empêchent ou limitent l’accès des avocats, du Comité international de la Croix-Rouge et des organisations de défense des droits humains aux lieux de détention. Pour ces organisations, l’absence de contrôle indépendant contribue à maintenir les détenus dans une véritable zone d’ombre juridique.
Iehab Diab : le disparu retrouvé mort
Le cas du journaliste palestinien Iehab Diab illustre de façon dramatique ce que peut signifier une disparition prolongée. Originaire de Ghaza, il avait été signalé comme disparu. Sa famille et différentes organisations avaient multiplié les démarches afin d’obtenir des informations sur son sort. Les réponses reçues étaient pourtant les mêmes : aucune information n’était disponible. Une organisation de défense des droits humains dans les territoires occupés en 1948 a finalement saisi la Cour suprême de l’occupation. La procédure a permis d’établir que la dépouille du journaliste se trouvait entre les mains de l’armée. Son décès en détention a finalement été annoncé le 9 août, sans que la date exacte de sa mort ne soit communiquée. Son cas soulève une question particulièrement lourde : combien de personnes aujourd’hui considérées comme disparues pourraient en réalité être mortes en détention, sans que leurs familles en aient été informées ?
Sde Teiman et les autres lieux de détention
Les organisations palestiniennes rapportent également des témoignages faisant état de pratiques brutales lors des arrestations, des interrogatoires, des transferts et de la détention. Des actes de torture, des mauvais traitements et des violations médicales sont notamment rapportés. Selon ces organisations, ces pratiques auraient entraîné la mort de dizaines de détenus. Plusieurs lieux de détention auraient été utilisés pour incarcérer des Palestiniens originaires de Ghaza, parmi lesquels Sde Teiman, Anatot, Ofer et Naftali. Une section de la prison de Ramleh, connue sous le nom de « Rakefet », a également été rouverte. Mais le phénomène des disparitions ne concerne pas uniquement les personnes vivantes. Des dépouilles de Palestiniens originaires de Ghaza seraient également retenues par les autorités de l’occupation. Certaines pourraient être celles de détenus morts dans les prisons et les camps de détention. D’autres seraient conservées dans des morgues ou dans des lieux désignés par les Palestiniens comme les « cimetières des chiffres ». Pour les familles, récupérer une dépouille ne représente pas seulement une revendication symbolique. C’est la possibilité de connaître enfin les circonstances de la mort, d’identifier le corps, de faire son deuil et d’offrir au défunt des funérailles dignes.
Entre les prisons et les décombres
À Ghaza, l’incertitude est parfois totale. Derrière chaque personne portée disparue se trouve une famille qui attend. Un appel téléphonique. Une photographie. Un document. Une information transmise par un avocat. Une décision de justice. Certaines familles ne savent même pas si leur proche est encore vivant. Le Centre palestinien souligne d’ailleurs la nécessité de distinguer les personnes susceptibles d’avoir été victimes de disparition forcée de celles qui pourraient encore se trouver sous les bâtiments détruits. Les estimations font état de 4 000 à 5 000 personnes potentiellement ensevelies sous les décombres. Deux tragédies se superposent donc : celle des personnes dont le sort demeure inconnu après une possible arrestation, un transfert ou une détention, et celle des disparus qui pourraient encore se trouver sous les ruines. Dans les deux cas, les familles attendent une réponse.
La vérité comme dernière revendication
Face à cette situation, les organisations palestiniennes réclament la création d’un mécanisme international indépendant chargé d’enquêter sur les cas de disparition forcée, de documenter les violations et d’identifier les responsables. Elles demandent également que le Comité international de la Croix-Rouge puisse accéder effectivement aux détenus, ainsi que l’ouverture d’enquêtes sur les allégations de torture et les décès survenus en détention.
Elles appellent enfin à renforcer les moyens de la Défense civile afin de rechercher les personnes disparues et d’extraire celles qui pourraient encore être ensevelies sous les décombres. 317 cas documentés. Jusqu’à 3 000 disparitions potentielles. Des dizaines de dépouilles dont le sort demeure incertain. Et des milliers de familles condamnées à attendre.
À Ghaza, la disparition forcée ne se résume pas à une statistique. Elle signifie une absence sans réponse, un deuil suspendu et une vérité qui tarde à être connue. Pour les institutions palestiniennes, retrouver les disparus et révéler leur sort constitue désormais une urgence à la fois humanitaire et juridique. Leur demande est simple dans sa formulation, mais immense dans sa portée : savoir où sont les disparus, connaître ce qui leur est arrivé et rendre leurs proches à la vérité.
M. Seghilani












































