Le procès de l’affaire Khalifa Bank, ouvert dimanche au tribunal criminel près la Cour de Blida, s’est poursuivi hier au troisième jour consécutif avec l’audition des parties civiles et des témoins dans cette affaire où douze personnes sont impliquées, dont le principal accusé, Abdelmoumène Khalifa, ex-P-DG du groupe Khalifa.
Appelé à la barre en tant que témoin en sa qualité d’ancien ministre du Travail en 2000, suite aux déclarations de Mahrez Aït Belkacem, ancien directeur général de la Caisse nationale d’assurance chômage (Cnac), accusé de «corruption» et d’« utilisation de sa fonction à des fins personnelles», Aboujerra Soltani a déclaré qu’il ignorait les montants des dépôts de son département dans Khalifa Bank, assurant qu’il « y avait plusieurs caisses et je n’étais pas au courant qu’elles déposaient leurs fonds à Khalifa Bank». Revenant à la charge, la juge l’interroge: vu que les montants étaient importants, pourquoi n’avez-vous pas remarqué ça ? Et à lui de répondre : « je ne l’ai pas remarqué parce que ce sont les responsables de ces caisses qui sont censés donner les rapports ». Le DG de la CNAC avait pourtant affirmé, poursuit la juge, qu’il avait fourni tous les rapports concernant les dépôts de la caisse dans Khalifa Bank.
Ce que le témoin Soltani nie catégoriquement, affirmant n’avoir « reçu aucun rapport de ce genre ». « Si c’était le cas j’aurais pris les dispositions nécessaires », a rétorqué l’ancien ministre sous le règne du président déchu Bouteflika.
« Tayeb Louh s’est vengé sur moi »
Il faut aussi relever que Mahrez Aït Belkacem se dit être victime d’une « vengeance » émanant de Tayeb Louh, du temps où ce dernier était ministre de la Sécurité sociale (2012-2013), lequel se trouve sous mandat de dépôt depuis août 2019 pour de lourds dossiers de corruption. «C’était mon ennemi numéro un. Il a juré de me traîner devant les tribunaux et a malheureusement réussi à le faire. Mon implication dans l’affaire Khalifa n’a rien à voir avec ma gestion, mais c’est parce que Louh l’a voulu, tout simplement», a-t-il insisté, même si la juge et le procureur l’ont rappelé à l’ordre pour qu’il réponde juste aux questions sans « dérailler». Sur une question de la juge de savoir pourquoi il a décidé de déposer une partie de l’argent de la CNAC à Khalifa Bank, l’ancien DG de cette caisse assure que les opérations de dépôt se faisaient dans la réglementation en vigueur en toute transparence.
«Tout passait par le conseil d’administration composé, notamment de représentants des ministères concernés. Moi, je ne faisais que le greffier en quelque sorte, soit établir le PV. Et avant chaque dépôt, on informait le ministère de tutelle de notre volonté de faire le dépôt».
Se donnant à un langage chiffré, il a rappelé que 82% de l’argent de la caisse en question étaient placés dans les banques publiques, 12% au niveau du Trésor public et 4,2% dans les banques privées, dont 3,5% au niveau de Khalifa Bank. Pour le choix des banques, notamment celle de Khlalifa, l’accusé a expliqué que «le dépôt dans les banques, notamment à Khalifa Bank, répondait à des exigences purement commerciales et n’était suivi d’aucune réserve».
À souligner que plusieurs accusés auditionnés le même jour sont revenus sur leurs déclarations faites auparavant, lesquelles condamnent le principal accusé dans l’affaire Khalifa, au sujet notamment du retrait de fonds sans titres réguliers. D’autres accusés, auditionnés lundi, ont prétendu que de fausses déclarations leurs ont été attribuées durant l’enquête.
Parmi ces accusés figure Issir Idir Mourad, ex- directeur de l’agence de la Banque de développement locale (BDL) de Staoueli, ayant purgé une peine de neuf ans de prison, suite à une condamnation dans l’affaire Khalifa Bank.
« J’ai signé des déclarations sous la peur et la pression »
Cité par l’Agence officielle APS, il déclare n’avoir fait aucune déclaration l’impliquant durant l’enquête, qui était selon lui, « orientée de façon à l’impliquer », ajoutant avoir signé des déclarations qui lui ont été attribuées « sous la peur et la pression ». Niant également d’avoir participé à la falsification de deux contrats hypothécaires pour faciliter l’attribution d’un crédit bancaire de la BDL au Groupe Khalifa, pour le financement d’un projet de laboratoire pharmaceutique. Le groupe Khalifa avait bénéficié de deux crédits sans garanties hypothécaires, dans le cadre de l’encouragement de l’investissement national, car, a-t-il expliqué, il était le seul à avoir investi dans le domaine pharmaceutique à l’époque. La même source a cité aussi l’ex-directeur général du groupe pharmaceutique public Saïdal, Ali Aoun, poursuivi pour « corruption et abus d’influence », qui a également prétendu que des « parties », qu’il n’a pas citées « ont tenté de l’impliquer dans l’affaire Khalifa Bank, en vue de le destituer de son poste ». Ali Aoun a expliqué son choix de déposer les fonds du Groupe Saïdal chez Khalifa Bank et non une banque publique, était motivé par « la facilité du mouvement des fonds avec les clients du groupe Saïdal », à partir de Khalifa Bank.
Tous les accusés nient avoir obtenu des privilèges avec Khalifa Bank
À noter que tous les accusés auditionnés lundi ont tous nié avoir obtenu un quelconque avantage de la part de Khalifa Bank en contrepartie de dépôt des fonds publics, exception faite de billets de voyage gratuits. Parmi eux, l’ex-président du conseil d’administration de la Caisse nationale de retraite (CNR) Abdelali Meziani, qui a expliqué le versement des fonds de la CNR, estimées à 12 milliards de DA chez Khalifa Bank, par le « taux d’intérêt élevé accordé par celle-ci ».
Dimanche, à l’ouverture du procès, la présidente du tribunal avait interrogé Abdelmoumène Khalifa sur les détails de création et de gestion de la banque El Khalifa, notamment le mouvement et le transfert des fonds. De même qu’il a été questionné sur la gestion de la compagnie aérienne relevant de son groupe et confronté aux accusations retenues contre lui. Créée en 1998, la banque Khalifa avait été dirigée par Ali Kaci. Le conseil d’administration avait confié par la suite la présidence du Groupe à Abdelmoumène Khalifa qui l’a géré en qualité de Président-directeur général de 1999 à 2003. En 2015, Abdelmoumène Khalifa a été condamné par le Tribunal criminel près la Cour de Blida à 18 ans de prison ferme, assortie d’une amende d’un million de DA avec confiscation de l’ensemble de ses biens.
Brahim Oubellil