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Disparition : Michael Lonsdale, celui auquel le rôle prêtre allait si bien

Décédé ce lundi 21 septembre à l’âge de 89 ans, Michael Lonsdale était un acteur atypique dans le paysage cinématographique français voire, mondial. Cette sorte d’ascète habité par l’art et la foi n’avait pas son pareil dans un monde du show bizz où l’égo et l’excentricité étaient de mise et des conditions de réussite et de demeurer sous les feux de la rampe.

Par Ali El Hadj Tahar

Lonsdale était un peu comme Laurent Terzieff ou Jacques Dufilho, des monstres sacrés qui ne brillaient pas par les apparences et le factice mais par une lumière intérieure issue de la foi. Chez Lonsdale, la spiritualité n’était pas feinte mais une croyance sans tapage, personnelle qui ne s’imposait pas à autrui. Cet artiste discret et inclassable ne cherchait pas à être, il était. Tout en mystère et en douceur. Et quand il parlait, il rompait à peine le silence, à cause de sa voix surgie du fond de l’âme, posée, profonde. C’est pour cela d’ailleurs qu’il a incarné le frère Luc dans le film de Xavier Beauvois Des hommes et des dieux, qui lui a valu un césar en 2011. Force et intensité, tels sont les qualificatifs valables pour ce rôle, issu aussi d’une longue expérience après d’innombrables autres rôles au théâtre comme au cinéma. C’est dans près de 140 films et autant de pièces de théâtre que cet artiste a joué, à chaque fois incarnant et donnant vie à une personnalité et un caractère nouveaux, car cet artiste puise dans sa connaissance intime de la nature humaine pour la si bien interpréter. Ou plutôt la vivre. Et c’est d’ailleurs ce qui lui a permis de s’illustrer à la fois dans l’avant-garde comme dans le cinéma populaire, d’interpréter des rôles de théâtre et de cinéma pour Marguerite Duras comme d’être capable de s’illustrer James Bond avec la même application, la même aisance. Foisonnante fut sa carrière car nombreuses étaient ses qualités, d’abord humaines, ensuite professionnelles.
Catholique engagé, Michael Lonsdale a participé au mouvement pour le Renouveau charismatique et a cofondé un groupe de prière appelé Magnificat, destiné plus spécialement aux artistes. En 1998, il a parrainé une promotion de l’Institut catholique d’études supérieures de La Roche-sur-Yon, comme il était membre de la section « arts et lettres » de l’Académie catholique de France. Religion et humanisme étaient liés chez cet artiste qui participait à la Diaconie de la Beauté, qui recouvre les engagements des différentes communautés au service de la charité pour les plus pauvres. Aiguillonné par sa foi, Michael Lonsdale a mis en scène de nombreux textes, dont Marie Madeleine des frères Martineau (en 2002), La Nuit de Marina Tsvetaeva de Valeria Moretti en 2001), et un spectacle sur sœur Emmanuelle (2010), après d’autres spectacles sur Thérèse de Lisieux et François d’Assise. Au théâtre il a travaillé aussi bien avec Jean-Marie Serreau, Raymond Rouleau, Daniel Emilfork, Laurent Terzieff, Pierre Dux, Pierre Franck, Claude Régy, Jean-Louis Barrault ou Jacques Nichet, comme il a fait lui-même plusieurs mises en scène.

A l’aise dans tous les rôles
Né à Paris d’une Française et d’un officier de l’armée britannique en 1931, le jeune Michael Edward Lonsdale-Crouch a passé son enfance en Angleterre et au Maroc, avant de rejoindre Cannes en 1946. Resté célibataire « par déception », cet artiste qui ne vivait que pour l’art et la foi, a passé sa vie au milieu de ses souvenirs, de ses livres, de ses tableaux, de ses photos et de ses toiles puisqu’il était aussi mordu de tubes et de pinceaux. Installé à Paris avec sa mère dès 1949, il suivait des cours de dessin dans l’ancien atelier d’artiste de Delacroix, et le soir il prenait le cours de théâtre de la célèbre Tania Balachova. Il trouvait aussi le temps de fréquenter la maison des moines et d’échanger avec des pères. Nourri des films américains, de Jean Renoir et de Marcel Carné, il tenait à devenir comédien mais décidé à rester accroché à la spiritualité. C’est à l’âge de 22 ans qu’il se demande à être baptisé dans la foi catholique.
Londsale fréquente Jean-Louis Trintignant, Laurent Terzieff et Catherine Sellers avant de faire ses débuts avec le metteur en scène Raymond Rouleau au théâtre Sarah-Bernhardt. Le Paris des années 1950 foisonnait de culture, et c’est ainsi que la capitale lui déroula vite de nouvelles rencontres, avec Samuel Beckett, Claude Régy, avec lequel il va jouer douze pièces en donnant la réplique à de grosses pointures dont Delphine Seyrig, Jeanne Moreau et Gérard Depardieu. En 1968, il fait la connaissance de Marguerite Duras, au TNP-théâtre de Chaillot lors des répétitions de sa pièce, L’Amante anglaise. Une grande amitié le liera à cette écrivaine avec laquelle il fait deux films, Détruire dit-elle, en 1969, et India Song, en 1975. Dans le 7e art, il a également débuté dans les années 1950, sous la direction de Michel Boisrond (C’est arrivé à Aden, 1956), puis avec Gérard Oury (La Main chaude, 1959), Yves Robert (Les Copains, 1965) et François Truffaut qui l’a engagé dans La mariée était en noir (1967) et Baisers volés (1968). Puis, il enchaina jusqu’à deux films par an voire, trois ! Sa maîtrise de l’anglais lui permet d’être dans des productions anglo-saxonnes : prêtre dans Le Procès d’Orson Welles (1962), informateur du Mossad dans Munich de Steven Spielberg (2005), un méchant dans un James Bond, Moonraker (1979), une sorte de dépravé dans Le Fantôme de la liberté de Luis Buñuel, 1974)…
Le nom de Lonsdale est intimement lié au cinéma français puisque les plus grands réalisateurs de son pays ― Jean-Pierre Mocky, Joseph Losey, Georges Lautner, Marcel Carné, Alain Resnais et James Ivory ― l’ont distribué. Ne choisissant pas son rôle mais donnant vie à la moindre opportunité qui se présentait, il était tout aussi éclectique au théâtre où il a commencé dans le Boulevard, avant de donner le meilleur de lui-même dans la Rive gauche avec Laurent Terzieff et Jean-Marie Serreau. Il a essayé « l’avant-garde » avec Dürrenmatt (Frank V), puis été à l’aise dans les pièces modernes de Samuel Beckett (Comédie), de Nathalie Sarraute (Isma), d’Ionesco (Le Tableau), d’Edward Albee (La Mort de Bessie Smith)… Bon, méchant, riche, pauvre, croyant et truand, flic ou prêtre : tel était Lonsdale, dont certains ne retiennent que ses rôles de religieux. Et certes, il est fort dans Au nom de la rose de Jean-Jacques Annaud (1986), ou dans Les Fantômes de Goya de Milos Forman (2007).
A. E. T.