Aissa Manseur

L’expert agricole Aïssa Manseur au Forum du Courrier d’Algérie : «L’agriculture peut faire rentrer 40 à 60 milliards de dollars à l’Algérie !»

L’affaire du refoulement de produits agricoles depuis les pays à destination ravive la flamme du débat sur l’agriculture nationale.

C’est dans la foulée de cette polémique, qui implique le potentiel productif actuel, la satisfaction de la demande locale et les perspectives à l’exportation, que l’expert agricole, Aissa Manseur, est intervenu hier au Forum du Courrier d’Algérie, pour en donner son opinion. Quelle est la place de l’agriculture dans la nouvelle orientation économique du pays ? Peut-elle se substituer à la rente pétrolière ? Si tel est le cas, peut-on aspirer à l’autosuffisance alimentaire ? Si oui, peut-on satisfaire le consommateur local et à quel prix ? Peut-on alors penser à l’export ? Aussi grande serait-elle l’ambition, l’expert ne partage pas entièrement la vision du gouvernement. «L’agriculture n’a jamais été stratégique en Algérie», pose d’emblée l’expert qui a tenté autant que faire se peut d’émettre un critique constructive, susceptible de faire bouger les choses et pourquoi ne pas faire réfléchir les décideurs dans le domaine. Autrement, de l’avis de l’expert, «il n’y a ni stratégie, ni vision dans le domaine», dans la mesure où le pays compte encore sur la rente pétrolière. Plus loin, il estime qu’il y’a un recul pour un secteur qui arrivait à exporter ses produits aux premières années de l’Indépendance. Maintenant, si l’on aspire à nouveau à l’exportation, faut-il encore que les produits agricoles soient aux standards de qualité en termes du respect de la santé publique et de l’environnement. Ce qui leur permettra, de fait, un accès libre sur les marchés étrangers. Or, aujourd’hui, «l’agriculture est victime de la rente pétrolière. On aurait pu utiliser une partie de la rente au développement de l’agriculture. Dans les années 70, l’économie repose sur l’industrialisation. Aujourd’hui, il n’y a ni l’un ni l’autre», avise le conférencier comme pour faire croire qu’à son état actuel, l’agriculture ne pourrait pas se substituer aux hydrocarbures. Car, «l’agriculture comme alternative entend faire rentrer au pays quelque 40 à 60 milliards de dollars en devise. Soit, l’équivalent de la rente pétrolière. Or, seules les exportations des dattes arrivent à apporter 40 millions de dollars au pays», en veut-il comme exemple à son argument. Interrogé pour savoir ce qu’il pense des Assises nationales de l’agriculture, entre autres initiatives du gouvernement dans le domaine, Manseur renvoie de sa réponse à une stratégie «impossible à réaliser dans le court et le moyen termes». Même si, il n’écarte tout de même pas un objectif à atteindre «peut-être» dans un délai plus long, pour peu que l’initiative dépasse le stade des «slogans».

«On n’a pas même pas droit de parler des exportations»
Là encore, notre invité fait appel aux statistiques. Il donne l’exemple de l’objectif fixé pour 2019, notamment celui de porter à «zéro» le niveau des importations en matière de poudre de lait et du blé tendre. Ce qui est «hors de portée», estime l’expert, qui rappelle une production céréalière annuellement de seulement 34 millions de quintaux/an, si non en deçà pour aspirer à une telle ambition. À plus forte raison qu’en face, les importations se chiffrent à 20 millions de tonnes (blé dur), 10 millions de tonnes (orge) et 5 millions de tonnes (blé tendre). Et puisqu’il est question de cette filière, l’autre souci posé est celui des capacités de stockage. «Un grand problème», le qualifie Manseur alors que la recherche scientifique dans le domaine de la semence semble avoir été exclue du circuit. Abordant les investissements consentis par les pouvoirs publics, l’expert estime le budget du Plan national de développement de l’ordre de 30 milliards de dollars. Un paradoxe dès lors que l’«on continue à importer». S’agissant de la filière des agrumes et des produits maraichers, s’il y’a autosuffisance en la matière, faut-il encore que l’organisation s’invite dans le processus. Or, «C’est normal qu’il y’ait le soutien de l’État. Tous les États le font pour protéger leur production locale. Mais là, il s’agit d’un soutien anarchique. On doit soutenir toute la chaine, réguler la disponibilité et le prix de vente à la consommation», suggère-t-il. Quant aux exportations, de l’avis de l’expert, il serait tôt d’en parler tant l’agriculture n’a pas retrouvé sa verve. L’exemple viendra de l’Accord d’association algéro-européen, où en 10 ans, l’Algérie a importé 220 milliards de dollars en produits pour seulement 14 milliards d’exportations hors-hydrocarbures. Partant de cet exemple édifiant, peut-on parler d’exportations ? «On n’a même pas droit de parler des exportations», tranche crument Manseur, qui renvoie de ses propos à l’affaire de refoulement de marchandises depuis la France, Qatar, Canada et la Russie. Enfin, pour éviter un tel scénario dans l’avenir, l’expert agricole ne soutient pas moins la mise en place d’une stratégie qui devrait toucher à l’amont agricole jusqu’à l’aval industriel. Et puis, mais surtout, il y’a lieu de poser un certain nombre de questions. Notamment, quoi exporter, à quelles quantités et à quels prix, ou encore pour quelle rentabilité…

Farid Guellil