Le Dr Nouar Fouad, sociologue-anthropologue, chercheur au Crasc et président de son conseil scientifique, que nous avons sollicité pour comprendre les problématiques abordées par le séminaire virtuel du Crasc a bien voulu répondre aux questions du Courrier d’Algérie.
– Le Courrier d’Algérie : Comment la société a-t-elle perçu le confinement et le risque de la pandémie ?
– Nouar Fouad : Au début de la pandémie, au Crasc, nous avons vite réagi pour comprendre la réaction de la société face au risque conjoncturel et imprévu qu’est le coronavirus. Nous avons tenté de réunir l’ensemble des connaissances et des compétences pour comprendre la réaction de la société. Nous avons surtout insisté sur la qualité du lien social très étroit sur lequel ont influé les contingences de la pandémie et le confinement et les mesures d’adaptation envisagées pour favoriser une distanciation sociale, élément clé dans les mécanismes de résistance de la société. Nous avons développé la réflexion autour de plusieurs axes ; comme l’école, le transport, la violence conjugale en milieu familial confiné, les différentes violences, et la toxicomanie entre autres. Nous avons demandé à nos chercheurs de nous dresser un point de situation. Notre engagement aux côtés de la société nous dicte de lui proposer des réponses à ses questionnements. Il faut savoir que les sciences sociales se montrent comme l’outil idoine quand les sciences techniques se montrent impuissantes. La recherche fondamentale est utile en temps de crise.
– LCA : Le séminaire virtuel tente d’apporter des réponses ?
-N.F : Notre séminaire est virtuel par nécessité sanitaire. Nous avons retenu plusieurs thématiques pour tenter de comprendre la réaction de chaque société face au risque imprévu de la pandémie. En Algérie, chaque région a adapté son comportement durant le confinement pour produire ses outils de résistance conformément à ses spécificités. Les sociétés occidentales, moyen-orientales, du bassin méditerranéen ou américaines ont développé chacune des réflexes de survie pour résister au risque de la pandémie. Au début du confinement, l’Algérien a pris d’assaut les supermarchés pour faire une razzia sur la semoule, au point de créer une situation de pénurie. L’Américain, mis dans les mêmes conditions de confinements, s ‘est rué lui sur les Armureries.
-LCA : Le confinement a-t-il influé sur les liens dans la cellule familiale ?
-N.F: Les axes que nous aborderons au cours des deux jours du séminaire sont un point de situation sur l’influence de la pandémie sur les équilibres sociaux et les mécanismes de défense face au risque majeur, à l’instar de l’informel comme activité régulatrice des échanges économiques en temps de crise. Nous voulons comprendre comment se construit la culture de la prudence dans une société en temps de crise.
-LCA : Justement, en l’absence d’une assistance légale bien organisée, la société a trouvé la parade de l’informel pour subsister ?
-N.F: Il faut comprendre que le confinement interpelle le système de protection et d’assurance sociale à travers les mécanismes mis en place par l’État. Les journaliers qui ne sont pas dans la sphère de ce système ont souffert du confinement et l’absence d’un moyen leur permettant d’assurer leur subsistance après la perte de leurs emplois. L’informel a été un refuge pour cette frange de la société. Au moment où l’État central voit en lui un fléau à combattre, la société le perçoit comme l’unique voie de salut par ces temps de pandémie. Et cela n’est pas spécifique à la société algérienne.
– LCA : Et qu’en est-il de son impact sur la cellule familiale ?
– N. F. : Il a remis la famille dans son rôle de régulateur des rapports sociaux. Elle est devenue le premier outil de résistance face au risque majeur qu’est la pandémie. Il faut savoir que la société algérienne a toujours montré de grandes capacités de résilience qui lui ont permis de faire face à la décennie noire et tous les risques majeurs qu’elle a connus. Dans les régions où le terrorisme faisait rage et qui vivaient sous couvre-feu, la cellule familiale a joué pleinement son rôle de socle de toutes les résistances. En cette période de confinement, c’est le retour de la famille à sa responsabilité majeure. L’école a délégué sa mission d’apprentissage et d’éducation à la famille. Les vacances imposés aux écoliers ont poussé la famille à prendre ses responsabilités. C’est la famille qui a également protégé les personnes du troisième âge en l’absence de structures spécialisées à l’instar des Ehpad en France. Notre séminaire tentera d’apporter des éléments de réponses aux questionnements. Nous espérons dégager des axes de réflexion pour engager, plus tard, des enquêtes de terrain et des recherches, en fonction des moyens financiers mis à notre disposition, pour mieux connaitre la réaction de la société en cas de risque majeur.
Propos recueillis par S. Ben