Une conférence consacrée à la Loi sur la criminalisation des crimes coloniaux s’est tenue, hier à Alger, à l’initiative de l’Association internationale des Amis de la Révolution algérienne (AIARA). Cette rencontre scientifique et juridique s’inscrit dans un contexte international marqué par une mobilisation croissante en faveur de la décolonisation de la mémoire et de la reconnaissance des exactions commises durant la période coloniale. Intitulée « Les retombées de la Loi sur la criminalisation du colonialisme et l’adoption par l’Assemblée générale de l’ONU de la Journée internationale contre le colonialisme », cette Journée d’étude a réuni historiens, juristes et chercheurs autour des enjeux historiques, politiques et juridiques liés à cette nouvelle étape mémorielle. Dans son allocution d’ouverture, le président de l’AIARA, Noureddine Djoudi, a rappelé que « le colonialisme ne s’est jamais limité à une domination militaire ». Selon lui, il s’est accompagné de politiques systématiques de répression, de spoliation économique et d’effacement culturel. « La colonisation française a été parmi les premières à utiliser des armes chimiques. Elle se présentait hypocritement comme une mission civilisatrice alors qu’elle reposait sur la domination par la force », a-t-il affirmé, soulignant que ces crimes n’auraient pu être commis sans un appui économique et financier massif. Pour M. Djoudi, derrière la conquête coloniale se trouvait « un empire économique et idéologique » qui visait à exploiter les ressources et à justifier cette entreprise par un discours de supériorité civilisationnelle. Il a insisté sur le fait que le colonialisme a cherché à effacer les civilisations antérieures afin d’imposer une nouvelle identité. « L’effacement de l’histoire constitue l’un des crimes les plus graves, car il vise à faire disparaître des siècles de civilisation au profit d’un récit colonial présenté comme légitime », a-t-il soutenu, citant notamment des témoignages de penseurs occidentaux tels que George Bernard Shaw, qui reconnaissait que « ces peuples étaient civilisés à une époque où l’Occident était encore barbare ». Les participants ont souligné que la décolonisation politique n’a pas mis fin aux mécanismes de dépendance. Selon plusieurs intervenants, le néocolonialisme s’est maintenu sous des formes économiques, culturelles et psychologiques, perpétuant une relation inégale entre anciens colonisateurs et pays anciennement colonisés. « Ce n’est pas qu’une loi, c’est le droit de demander des excuses, des explications et des indemnités », ont martelé les conférenciers, estimant que cette démarche vise à établir une responsabilité juridique claire et à rompre avec l’impunité historique.
PARACHEVER LES RÉSOLUTIONS INTERNATIONALES SUR LA DÉCOLONISATION
Intervenant sur l’architecture juridique du texte, Me Fatma-Zohra Benbraham a expliqué que l’Indépendance n’a pas mis fin définitivement au colonialisme. « Les visées de certaines puissances sur l’Afrique se sont maintenues sous d’autres formes : culturelle, sociale et idéologique. Il s’agit d’une construction de l’esprit colonial visant à perpétuer la domination », a-t-elle analysé, soulignant la nécessité de rompre avec cet héritage mental et politique pour se libérer pleinement de l’emprise coloniale. L’avocate a également dénoncé les obstacles persistants à l’établissement de la vérité historique, notamment la fermeture des archives. Selon Noureddine Djoudi, la diplomatie algérienne a fortement influencé les décisions récentes des Nations unies. « C’est l’Algérie qui a introduit la notion de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », a-t-il rappelé, évoquant plusieurs résolutions portées par Alger, dont la résolution 80/106 ainsi que la résolution 15/14 qui maintient la décolonisation comme priorité au sein de l’ONU. Les organisateurs ont souligné que dès les années 1960, l’Algérie a contribué à inscrire la lutte contre la domination coloniale parmi les priorités internationales. Parmi les dates marquantes rappelées figurent le 14 décembre 1960, consacrant la reconnaissance du droit à l’autodétermination, le 11 décembre 1960 établissant les principes devant guider les États membres, ainsi que le 24 octobre 1970, date de la Déclaration sur les relations amicales et la coopération entre les États. Toutefois, plus de soixante ans après l’adoption de ces textes, leur application demeure incomplète.
UNE JUSTICE POST-COLONIALE EST DEMANDÉE
Le professeur Mohamed Khoudja a estimé que la loi algérienne constitue « un nouveau stade dans la lutte contre le colonialisme ». Selon lui, cette loi remet en cause les fondements juridiques européens qui ont servi à justifier la domination coloniale et ouvre la voie à une relecture critique du droit international classique. La rencontre a également permis d’évoquer des précédents internationaux en matière de reconnaissance et de réparation. Ont ainsi été cités les cas de la Lybie et l’Italie, le Kenya vis-à-vis du Royaume-Uni, de la Belgique face au Congo concernant l’enlèvement d’enfants métis, de l’Allemagne pour les crimes commis en Namibie entre 1904 et 1908, ou encore les restitutions d’œuvres d’art du Bénin par la France. D’autres exemples ont été évoqués en Asie du Sud-Est, notamment l’Indonésie face aux Pays-Bas, ou encore la reconnaissance des abus commis par le Japon en Corée du Sud entre 1910 et 1945. Pour les participants, ces expériences montrent que la question des réparations n’est plus marginale et s’impose progressivement dans le débat juridique international.
DANS CE CONTEXTE, L’ALGÉRIE POSE LA QUESTION DE LA RESPONSABILITÉ
La loi algérienne sur la criminalisation du colonialisme, adoptée à l’unanimité par le Parlement en décembre 2025, est présentée comme une avancée majeure. Elle érige la colonisation française de 1830 à 1962 en crime imprescriptible, avec pour objectifs d’engager la responsabilité juridique de la France, d’obtenir des réparations pour les préjudices subis et de sanctionner toute apologie du colonialisme. Selon l’AIARA, cette loi vise à ancrer dans la législation nationale la reconnaissance des crimes coloniaux et à baliser la voie à des actions juridiques et mémorielles fondées sur la vérité historique. La décision de l’Assemblée générale des Nations unies d’instaurer une Journée internationale contre le colonialisme a également été saluée comme une avancée significative. Pour les organisateurs, elle représente une reconnaissance, à l’échelle internationale, des souffrances endurées par les peuples colonisés et un pas vers l’édification d’une mémoire universelle fondée sur la justice et le respect des droits humains. Les intervenants ont insisté sur le fait que cette initiative ne relève pas uniquement du devoir de mémoire, mais constitue une étape vers une justice historique. « Cette loi aura un effet immédiat en donnant une base juridique aux demandes d’indemnisation. Elle inscrit la question coloniale dans la sphère du droit géopolitique international », a souligné Noureddine Djoudi, estimant qu’elle pose également la question de la responsabilité du droit européen dans le blocage actuel des relations entre les anciens colonisateurs et les pays anciennement colonisés. En conclusion, les participants ont affirmé que la criminalisation des crimes coloniaux ne vise pas la revanche, mais la reconnaissance de la vérité historique et l’établissement d’une responsabilité claire. À travers cette démarche, il s’agit de reconnaître officiellement les crimes coloniaux commis, afin d’espérer tourner la page du colonialisme sur des bases de vérité et de dignité. Pour eux, la bataille engagée est à la fois juridique et mémorielle, et s’inscrit dans une dynamique mondiale visant à replacer la justice historique au cœur du droit international contemporain.
M. Seghilani











































