Accueil ACTUALITÉ CONTENU DES PROGRAMMES TÉLÉVISÉS DURANT LE RAMADHAN : Les médias à l’épreuve

CONTENU DES PROGRAMMES TÉLÉVISÉS DURANT LE RAMADHAN : Les médias à l’épreuve

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Chaque année, le mois de Ramadhan agit comme un baromètre de l’état réel du paysage audiovisuel algérien. Il révèle à la fois ses capacités de mobilisation et ses limites structurelles. Àl’approche de la saison 2026, le scénario est déjà familier : grilles surchargées de feuilletons, retour de figures connues, abondance de comédies et de drames sociaux, tandis que les autorités rappellent les règles et que le public se prépare à des soirées rythmées par les rendez-vous télévisés. Le Ramadhan demeure le pic d’audience incontesté. Les chaînes y concentrent l’essentiel de leurs investissements, comme si l’année audiovisuelle se réduisait à un seul mois. Cette concentration façonne les formats, impose ses contraintes et oriente les choix artistiques vers des produits immédiatement rentables. Pour la saison télévisuelle de 2026, la programmation proposée à travers les chaînes publiques et privées confirme une orientation déjà observée les années précédentes. Les drames sociaux et les comédies populaires occupent l’essentiel de la grille, traduisant une préférence marquée pour des formats éprouvés auprès du public. Plusieurs productions sont portées par le retour de réalisateurs et de créateurs déjà installés dans le paysage audiovisuel. Si ces retours sont perçus comme un gage de qualité et de stabilité, ils posent également la question du renouvellement de l’offre. Les nouvelles séries mettent en avant des thématiques liées à la place de la femme et au rapport à l’art dans des environnements sociaux conservateurs, avec l’ambition d’introduire une dimension sociale plus affirmée. Toutefois, l’analyse des saisons précédentes montre que ces thématiques restent souvent inscrites dans des schémas narratifs classiques, dominés par le mélodrame et les intrigues familiales, ce qui tend à atténuer la portée critique des sujets abordés. Le registre comique obéit à une logique comparable. Le retour de figures connues du genre s’accompagne d’un recours à des mécanismes humoristiques déjà largement identifiés par le public. Cette stratégie vise avant tout à consolider l’audience, même si elle limite les marges d’innovation. Les séries reconduites poursuivent, pour leur part, l’exploration des relations conjugales et familiales à travers un humour consensuel. Dans l’ensemble, les choix opérés par les diffuseurs publics et privés témoignent d’une volonté de sécurisation de l’audience dans un contexte de concurrence accrue sur le marché publicitaire.

LE RAPPEL À L’ORDRE DU RÉGULATEUR
Dans ce contexte, l’ARAV (Autorité de régulation audiovisuelle) a publié une directive appelant les chaînes à respecter strictement les règles encadrant les contenus et la publicité durant le mois sacré. L’Autorité insiste sur la préservation des valeurs religieuses et sociales, la dignité des personnes et l’interdiction des pratiques publicitaires trompeuses. Ce rappel souligne un paradoxe : plus la production s’intensifie, plus les risques de dérives augmentent. Scènes jugées inappropriées, excès de violence, marketing agressif ou pauses publicitaires excessives sont régulièrement pointés du doigt lors des précédentes saisons. La régulation apparaît alors comme un gardefou nécessaire, mais insuffisant pour résoudre les problèmes de fond. LA CULTURE COMME NOURRITURE DE L’ESPRIT Parallèlement à l’offre télévisuelle, les institutions culturelles multiplient les événements et cherchent à faire du mois sacré un temps fort de la vie artistique nationale. À Alger, Oran et dans d’autres villes, concerts, théâtre, projections cinématographiques et expositions s’enchaînent dans un rythme soutenu, mobilisant des figures reconnues de la scène culturelle. La 20e édition des « Andaloussiyet El-Djazaïr », les programmations du Théâtre régional d’Oran et les soirées artistiques de l’ONCI mettent ainsi en avant des artistes emblématiques tels que Naïma Dziria, Beihdja Rahal, Raïna Raï, Djam, Samir Toumi et le groupe Index, aux côtés de l’humoriste Wary Nichen et du musicien libanais Marcel Khalife. Cette diversité de propositions, allant de la musique andalouse au rock, en passant par le raï, le chaâbi, le stand-up et les musiques actuelles, donne l’image d’un paysage culturel foisonnant, capable de toucher des publics variés et de faire dialoguer patrimoine et expressions contemporaines. Elle traduit également la volonté des institutions de transformer le Ramadhan en un moment de rassemblement artistique et social, où la sortie culturelle devient un prolongement des soirées familiales. Toutefois, cette effervescence, aussi réelle soit-elle, obéit à la même logique saisonnière que la télévision : la culture se concentre sur un laps de temps très court, au risque de renforcer l’idée que la création ne s’exprime pleinement qu’au moment du mois sacré, laissant le reste de l’année dans une relative pénurie d’événements d’envergure. Ainsi, derrière l’abondance apparente, se dessine une question plus profonde sur la continuité de l’offre culturelle et sur la capacité des institutions à inscrire durablement ces initiatives dans un calendrier artistique régulier plutôt que dans un simple temps fort ponctuel.

LE VIRAGE NUMÉRIQUE : OPPORTUNITÉ OU PIÈGE ?
Un autre enjeu se joue désormais hors de l’écran traditionnel. Les feuilletons sont immédiatement diffusés sur les plateformes et partagés sur les réseaux sociaux. Le succès ne se mesure plus seulement en parts d’audience, mais en vues, en commentaires et en tendances. Ce basculement pourrait favoriser l’émergence de nouveaux formats et toucher des publics différents. Mais il renforce également la tentation du sensationnel et du buzz, avec des scènes pensées pour circuler rapidement en ligne plutôt que pour s’inscrire dans une construction narrative cohérente.

AU-DELÀ DU MOIS SACRÉ, UNE QUESTION DE MODÈLE
Le débat dépasse la simple programmation d’une saison. Il touche à la définition même de la télévision comme outil culturel. Est-elle seulement un espace de divertissement calibré pour le Ramadhan, ou peut-elle devenir un lieu de création continue, capable d’accompagner la société tout au long de l’année ? Ramadhan 2026 promet, comme les précédents, des soirées animées, des rires, des émotions et des polémiques. Mais il relance surtout une interrogation persistante : à force de faire du mois sacré le centre exclusif de la production audiovisuelle, ne risquet-on pas de réduire la création algérienne à un rendez-vous saisonnier, au lieu d’en faire un véritable espace permanent de réflexion, d’imaginaire et de débat ?
M.Seghilani

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