L’ingénieur agronome sahraoui Taleb Brahim a estimé que l’approche du changement climatique au Sahara occidental ne saurait se limiter aux indicateurs liés à la hausse des températures et à la baisse des précipitations, compte tenu de la fragilité de l’espace désertique et des décennies d’interventions militaires et coloniales, ainsi que d’exploitation non durable des ressources naturelles. Cette déclaration a été tenue samedi au siège du ministère des Affaires étrangères, à l’occasion d’une conférence consacrée à la présentation du nouveau rapport de l’Observatoire sahraoui des ressources naturelles et de la protection de l’environnement (SONREP), intitulé « L’empreinte du pillage : le coût environnemental de l’exploitation des ressources naturelles au Sahara occidental ». La présentation du rapport a été assurée par Blahey Tirsel, directeur du département Europe au ministère des Affaires étrangères, et clôturée par Nekia Salem, membre du Secrétariat national du Front polisario, chargée du Secrétariat de l’encadrement, des organisations de masse et de la société civile. Ont également pris part aux interventions consacrées au rapport Yakouta Mokhtar, présidente de l’Observatoire sahraoui des ressources naturelles et de la protection de l’environnement, Dr Ghaly Zoubir, président de l’Autorité sahraouie du pétrole et du gaz et conseiller de l’Observatoire, ainsi que Ghaithi Ennah et Taleb Brahim, ingénieur agronome et cadre au ministère du Développement. La rencontre s’est déroulée en présence de chercheurs, d’experts, de représentants d’institutions et d’organisations internationales, de membres de la société civile et de représentants des médias.
« Adaptation, atténuation et responsabilités climatiques »
Dans son intervention, Taleb Brahim a mis en avant plusieurs notions centrales du débat climatique international, notamment celle des « contributions déterminées au niveau national » (CDN), qui désignent les engagements pris par les États dans le cadre de l’Accord de Paris afin de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre et de renforcer leur capacité à faire face aux effets du changement climatique. Il a également abordé les notions d’« adaptation » et d’« atténuation », la première renvoyant aux mesures destinées à réduire les effets du changement climatique et à faire face à ses conséquences, tandis que la seconde concerne les mesures visant à diminuer les émissions ou à renforcer les capacités d’absorption des gaz à effet de serre. L’intervenant s’est notamment interrogé sur la manière dont ces engagements et politiques climatiques se répercutent sur le Sahara occidental, considéré par l’ONU comme un territoire non autonome et toujours inscrit sur la liste des territoires à décoloniser. Il a souligné que tout débat sur les politiques climatiques dans la région doit tenir compte de cette situation particulière. Revenant sur le contexte historique, l’ingénieur agronome a rappelé que le Sahara occidental a connu, depuis plusieurs décennies, d’importantes transformations climatiques, notamment des périodes de sécheresse particulièrement sévères à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Ces épisodes ont affecté les ressources hydriques, les pâturages et les modes de vie traditionnels des populations sahraouies. Il a toutefois insisté sur le fait que les effets du changement climatique ne peuvent être dissociés des interventions coloniales et militaires qu’a connues la région. Il a notamment évoqué l’opération « Écouvillon », menée en 1958 par les forces françaises et espagnoles, une vaste opération militaire ayant mobilisé d’importants moyens terrestres et aériens et qui, selon son intervention, a provoqué des déplacements de populations et fortement perturbé les activités pastorales et l’environnement désertique.
Le mur militaire et la pression sur les écosystèmes
Dans le contexte actuel, Taleb Brahim a relevé que la vulnérabilité climatique et environnementale du territoire est accentuée par les infrastructures militaires et l’exploitation économique croissante de ses ressources. Il a notamment évoqué le mur militaire marocain, estimant que celui-ci ne constitue pas uniquement une barrière politique et militaire, mais qu’il a également des répercussions sur les déplacements des populations, des éleveurs et des animaux, ainsi que sur la continuité des écosystèmes. L’intervenant a également soulevé plusieurs interrogations concernant les activités minières, l’exploitation des ressources naturelles et l’expansion agricole dans le sud du Sahara occidental, dans un contexte marqué par la rareté de l’eau et la fragilité des écosystèmes. Selon lui, les projets agricoles et industriels de grande envergure ne devraient pas être évalués uniquement à travers leur niveau de production ou les investissements mobilisés. Leur consommation d’eau, leurs effets sur les sols et les nappes phréatiques, leur impact sur les écosystèmes et leurs conséquences sur la capacité des populations locales à s’adapter au changement climatique devraient également être pris en considération.
Les énergies renouvelables au centre des interrogations
L’ingénieur agronome s’est également penché sur les projets d’énergies renouvelables, précisant que la question soulevée ne porte pas sur le principe de la transition vers les énergies propres, mais sur la nécessité de soumettre ces projets à des critères de durabilité environnementale, sociale et juridique. Le fait qu’un projet repose sur l’énergie éolienne ou solaire ne signifie pas automatiquement, selon lui, qu’il est durable. La nature du site, les ressources mobilisées, les conséquences environnementales et sociales, ainsi que la question des bénéficiaires et des droits des populations concernées doivent également être prises en considération. Il a, dans ce contexte, évoqué l’expansion des projets éoliens et solaires au Sahara occidental, dont certains sont associés à des activités minières et agricoles, au dessalement de l’eau ou encore à des projets liés à l’hydrogène vert. Il a également cité l’inscription, sur la plateforme officielle marocaine de suivi des mesures d’atténuation climatique, d’un projet de parc éolien de 40 mégawatts à Dakhla parmi les mesures d’atténuation associées aux contributions déterminées au niveau national du Maroc. Cette situation soulève, selon l’intervenant, une question centrale : un projet techniquement « vert » peut-il être considéré comme durable sur les plans environnemental, juridique et social lorsqu’il est implanté dans un territoire dont le statut fait l’objet d’un différend et sans le consentement du peuple sahraoui ? Une problématique qui, à ses yeux, dépasse la seule dimension technique pour rejoindre celle de la justice climatique. Taleb Brahim a ainsi estimé que la transition énergétique ne devrait pas devenir un moyen de reproduire les mêmes modes d’extraction des ressources sous de nouvelles appellations. Il a plaidé pour que le Sahara occidental soit considéré à la fois comme un écosystème fragile soumis à des limites naturelles, comme un territoire où vit un peuple disposant de droits, et comme un espace nécessitant une véritable protection environnementale.
M. Seghilani
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